Politique européenne / Brexit
Politique européenne
Brexit
Lettre à mes amis britanniques
Chers amis,
Ce soir, à 23 heures (heure de Big Ben) vous aurez donc quitté l’Union Européenne. Pour certains d’entre vous qui ont longtemps attendu ce jour, ce sera une date historique. Pour d’autres qui l’ont redouté, ce sera une date funeste. Pour moi, qui ai toujours cru à une Europe forte, fière, audacieuse ce sera une date terrible.
J’avais à peine dix ans lorsque Georges Pompidou a organisé un référendum pour demander aux Français s’ils étaient d’accord de voir le Royaume-Uni rejoindre l’Europe. Je me souviens de mes parents qui m’expliquaient pourquoi c’était une chance pour l’Europe, même si l’économie britannique n’était pas, alors, dans un état très présentable. Mais pour eux, qui avaient connu la guerre, c’était une évidence que la construction de l’Europe devait passer par l’intégration de nos ennemis héréditaires. Ils me parlaient d’Aliénor d’Aquitaine qui a été Reine de France puis Reine d’Angleterre, de la Guerre de Cent ans, de l’Amiral Nelson, de "l’entente cordiale" et puis surtout de la relation si particulière entre de Gaulle et Churchill qui permit à la France Libre d’acquérir sa légitimité avant de participer à la victoire des alliés sur le nazisme.
Moi à dix ans, je rêvais surtout d’une Europe qui avait pour nom le Concorde, la fusée Ariane, la prospérité de notre agriculture, et qui devait être "le levier d’Archimède de la France" dans le Monde comme l’avait si bien dit le Général de Gaulle. Je n’imaginais pas d’autre projet pour la France que l’ambition européenne. Et plus les années passaient plus l’Europe était pour moi une évidence.
Alors bien sûr, chers amis anglais, vous qui avez inventé la démocratie, vous l’avez respectée jusqu’au bout après que David Cameron a joué l’avenir de son pays à la roulette russe. Ce Brexit tant attendu, vous l’avez durement négocié et très habilement face à un Michel Barnier bien mal choisi pour le job. Vous allez encore négocier une forme d’union libre à la mode suisse au cours des onze mois qui viennent. Et ensuite peut-être deviendrez-vous ce Singapour sur Tamise dont rêve Boris Johnson. Vous qui avez fait preuve dans votre histoire d’une capacité d’abnégation incomparable, allez sans doute faire mentir tous ceux qui assurent que ce jour marque le début de la fin pour le Royaume-Uni.
Pour ma part, je ne voudrais pas que ce 31 janvier marque le début de la fin d’une Europe à laquelle je crois plus que jamais dans un monde écartelé entre les États-Unis et la Chine. Il y a tant de belles opportunités pour ce vieux Continent auquel le monde entier doit tant. L’Europe ce n’est pas qu’un drapeau étoilé et l’Hymne à la Joie de Beethoven. C’est un ensemble géographique, culturel, et anthropologique commun depuis Charlemagne, avant que le Traité de Verdun ne divise son empire. C’est un rêve inachevé qui n’attend plus que de se délivrer de la férule de l’Otan – qui est bien en état de mort cérébrale comme l’a très justement reconnu Emmanuel Macron – pour intégrer enfin la Russie, dont l’histoire est teintée d’Europe. C’est une puissance toujours à la recherche d’un leadership capable de faire en sorte qu’elle ait enfin un "numéro de téléphone" dans le Concert des nations.
Il n’y a pas de fatalité dans l’histoire. Il n’y a que des opportunités. Formons le vœu que ce jour funeste pour l’Europe soit aussi celui d’une prise de conscience de ses faiblesses mais surtout de tout ce qui lui reste à faire pour renouer avec le rêve de Charlemagne, de Charles Quint, de Napoléon et de ses pères fondateurs, dans un monde en pleine redistribution des cartes. Et si nous arrivons enfin à nous ressaisir, si nous croyons que les hommes valent plus que la monnaie, si nous comprenons que nos savoir-faire réunis font de l’Europe le premier réservoir d’intelligence au monde, alors un jour ou l’autre nos amis anglais se souviendrons de ce Brexit comme d’une erreur historique.
Et le pays de Kipling, qui écrivait si joliment : "Si tu sais méditer, observer et connaître, Sans jamais devenir sceptique ou destructeur, Rêver, mais sans laisser ton rêve être ton maître, Penser sans n’être qu’un penseur" frappera de nouveau à la porte de l’Europe. En espérant que celle-ci, enfin parvenue à l’âge de la sagesse, soit assez intelligente pour oublier cette parenthèse du Brexit, et réserve au Royaume-Uni le même sort que celui réservé à l’enfant prodigue.
Cela est peut-être une autre histoire. Mais ce sera la nôtre. Et nous devrons nous montrer à la hauteur de cet enjeu.
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