Politique économique / Julien Marcilly
Politique économique
Julien Marcilly
L'année 2021 vue par... Julien Marcilly, économiste en chef de Coface
Pensez-vous que le rebond de la croissance française sera plus fort qu’attendu ? Quel rôle jouera le plan de relance dans cette reprise ?
Je pense qu’il ne faut pas séparer 2021 et 2020 et plutôt considérer ces deux années comme un tout. Malgré le rebond qui se produira en 2020, l’économie française devrait toujours évoluer quelques points de pourcentage en dessous de son niveau d’avant-crise à la fin de l’année prochaine. Ainsi, trois années me semblent nécessaires pour que l’on retrouve le niveau d’activité de 2019. Toutefois, notons que cela cache d’importantes disparités entre les secteurs. Beaucoup de ces derniers ont été affectés par le premier confinement puis ont ensuite rebondi plus vite qu’attendu, je pense à l’automobile ou à la construction. D’autres en revanche, comme l’hôtellerie, la restauration et le transport aérien pourraient être amenés à devoir changer de modèle, et l’ajustement sera donc beaucoup plus long. Au-delà du plan de relance, c’est le taux d’épargne historiquement élevé qui soulève beaucoup d’interrogations. La politique budgétaire devrait donc davantage se concentrer à inciter les ménages à consommer cette épargne. On peut même imaginer que ces incitations fiscales pourraient être fléchées vers les biens et services produits par les secteurs les plus en difficultés.
En 2021, les entreprises auront moins de soutien de l’Etat. Craignez-vous une forte hausse des défaillances ?
Evidemment, en tant qu’assureur crédit, nous regardons cela de près. Nos modèles macroéconomiques nous indiquent une hausse des défaillances d’entreprises de 16% en 2021 par rapport à leur niveau de 2019. Attention, ce type de modélisation a ses limites au regard du contexte qui est le nôtre. En effet, les Prêts garantis par l’Etat, l’amendement temporaire des procédures de défaillance d’entreprise et toutes les mesures comme le chômage partiel ou les reports de charge sont autant d’éléments inédits pouvant influencer cette prévision. Par ailleurs, je pense que le soutien de l’Etat restera significatif l’année prochaine si bien que les entreprises devraient continuer de bénéficier de financements abondants. Néanmoins, l’on peut penser que les entreprises évoluant dans des secteurs dans lesquels il n’y aura pas de retour à la normale avant une longue durée, vont être amenées à s’interroger sur leurs perspectives d’un retour de leur chiffre d’affaires à un niveau décent ; ce, malgré le fait qu’elles puissent aisément accéder à des liquidités. C’est peut-être de là que pourraient venir les défaillances en 2021.
Que pensez-vous de l’évolution des finances publiques ?
L’augmentation de 20 points de PIB de l’endettement public est évidemment une tendance négative. Cependant, le coût de l’inaction aurait été bien plus important à long terme au travers de ce qu’auraient été les faillites d’entreprises et les destructions d’emplois. Cette politique budgétaire expansionniste rendue possible par l’action de la Banque centrale européenne ne devrait pas entrainer une dégradation de la soutenabilité de la dette publique française, en tout cas pas sur la part de la dette détenue par l’institution de Francfort puisque le risque de refinancement est nettement moindre. Globalement, l’inquiétude que l’on peut voir naître ici et là à propos de la dette publique est donc à nuancer.
Redoutez-vous des crispations et des tensions au sein de la société française du fait de cette crise ?
L’existence de tensions sociales est une tendance qui dépasse la France et que l’on peut observer au niveau mondial pour plusieurs raisons. D’après nos indicateurs maison, tant en France qu’au niveau mondial, les niveaux de frustration sociale, de risque politique ou encore de changement politique non anticipé lié à des tensions sociales, se situaient à des niveaux historiquement élevés avant la crise. Et à la rentrée, ce phénomène s’est accentué, selon nos estimations. A cela vient s’ajouter la frustration découlant de la façon dont les gouvernements gèrent la crise sanitaire. Puis, un autre facteur pourrait jouer en 2021 : une reprise inégale entre les différentes catégories de revenu de la population. Dans les pays en avance de phase comme la Chine, la reprise est anormalement tirée par les ménages à hauts revenus. Ce sont eux qui ont beaucoup épargné pendant la pandémie quand les couches les moins aisées de la population ont dû s’endetter. Ces dernières ont connu des pertes d’emplois, un niveau d’endettement encore plus élevé, or, de telles réalités sont susceptibles de générer de la frustration sociale.
Quel vœu formulez-vous pour la France en 2021 ?
C’est vraiment le comportement d’épargne des ménages et des entreprises qui va jouer l’année prochaine. J’espère donc que les ménages français en capacité de le faire désépargneront rapidement pour rendre la reprise encore plus vigoureuse.
Après les avancées notables en 2020, dans quelle mesure l’Europe pourrait faire un pas en avant supplémentaire en 2021 ?
Le principal souhait que l’on peut avoir est celui de la mise en œuvre du plan de relance de 750 milliards d’euros. Une exécution retardée par le comportement de la Hongrie, la Slovénie et la Pologne. Finalement, le risque est qu’il sera effectivement mis en place une fois que la croissance sera déjà repartie, et cela me semble être le principal point d’attention. D’autre part, on peut espérer l’émergence de grands champions européens dans des secteurs stratégiques. Hormis Airbus, on a assez peu d’exemples significatifs de grands groupes qui soient le fruit d’une coopération entre plusieurs pays européens majeurs. Ce déficit de champions peut expliquer les déconvenues européennes dans certains secteurs d’activité. Dans le monde actuel, structuré en blocs régionaux, cela me semble être une problématique de première importance.
Quelle devra être l’attitude de la BCE dans ce contexte ? Qu’attendez-vous de sa revue stratégique ?
Lors de cette crise, la Banque centrale européenne a fait énormément. Un des enseignements de la crise financière mondiale est que lorsqu’un programme d’assouplissement quantitatif est mis en œuvre, il est très difficile d’en sortir. J’en veux pour preuve que nous n’étions pas sortis du précédent programme quand la crise pandémique a démarré. Et souvenons-nous qu’en 2014, alors que la crise des dettes souveraines arrivait à son terme, la Banque centrale européenne a eu beaucoup de difficultés à normaliser sa politique monétaire. En 2021, les déficits budgétaires resteront importants en raison du soutien des gouvernements, dans ce cadre, il est difficile d’imaginer une politique monétaire plus restrictive, tant au niveau des taux d’intérêt qu’à celui des achats d’actifs.
A propos de sa revue stratégique, je pense qu’en matière d’inflation, la BCE pourrait dans une certaine mesure s’inspirer de ce qu’a fait la Réserve fédérale américaine (la Fed a adopté un ciblage d’inflation de 2% l’an en moyenne, ndlr). En effectuant ce changement dans son mandat, la BCE avouerait de manière détournée que sa politique monétaire demeurerait accommodante pendant une longue période. L’autre innovation qui pourrait voir le jour est celle de la prise en compte des risques environnementaux. Tous les acteurs économiques prennent à bras-le-corps les enjeux climatiques et il est donc légitime pour la Banque centrale de s’en préoccuper.
Quelles mesures fortes attendez-vous de Joe Biden après son entrée en fonctions ?
La gestion de la pandémie par Joe Biden sera scrutée de près. Ensuite, il y a deux priorités au plan intérieur. D’une part, trouver un accord avec les parlementaires sur un nouveau plan de relance. Cela dépendra de la couleur du Sénat dont il n’est pas encore totalement certain qu’elle sera républicaine. D’autre part, on anticipe un changement de braquet à propos du mix énergétique. Je fais ici référence aux normes anti-pollution pour l’automobile mais aussi à la relance des grands projets d’infrastructures dans les énergies renouvelables. Sur le plan extérieur, se pose la question de la relation avec la Chine. Sous la présidence de Barack Obama, Joe Biden était l’interlocuteur privilégié de la Chine. Il militait alors pour l’intégration de l’Empire du Milieu au sein du système commercial international en espérant, à l’image de l’URSS avec la perestroïka, que si la Chine s’ouvrait, il allait s’ensuivre la démocratisation du régime politique. Finalement, la Chine s’est ouverte économiquement mais pas politiquement. Donald Trump, lui, a choisi une autre voie consistant à imposer des droits de douane à la Chine pour la forcer à signer des accords favorables aux Etats-Unis. Et même lorsque la Chine ne cédait pas, Donald Trump maintenait les droits de douane en signe de punition. Entre ces deux extrêmes, Joe Biden va devoir trouver une position intermédiaire. Certes, il est probable qu’il ne décide pas d’autres augmentations des droits de douane. Mais il est peu probable qu’il se montre flexible vis-à-vis de la concurrence avec la Chine à propos des secteurs stratégiques.
Voyez-vous l’euro continuer à s’apprécier face au dollar ?
Les cycles économiques semblent synchronisés entre l’Europe et les Etats-Unis. Et le rebond de la croissance au sein des deux zones n’empêchera pas le fait qu’elles évolueront toutes deux en dessous de leur niveau d’activité de 2019. La variation du taux de change ne trouvera donc pas sa source ici. En revanche, une reprise de l’économie mondiale en 2021 accompagnée du vaccin va plutôt dans le sens d’une dépréciation du dollar face à toutes les devises, le billet vert ayant moins à jouer son rôle de monnaie refuge. Par ailleurs, le creusement du déficit budgétaire américain sous l’effet d’un nouveau plan de relance pourrait aussi peser à la baisse sur le dollar quand moins de nouvelles sont à attendre en Europe de ce côté-là. Enfin, le différentiel de politique monétaire entre la Fed et la BCE pourrait également jouer un rôle.
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