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Carrefour ou le bal des hypocrites

Fusions, Acquisitions / Carrefour

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Carrefour ou le bal des hypocrites

Le refus opposé par Bruno Le Maire au rapprochement Carrefour – Couche-Tard est motivé uniquement par des raisons électoralistes. Mais il n’est pas certain que l’opération envisagée et poussée par trois actionnaires pressés de retrouver du cash ait été intelligente pour le capitalisme français…
Centre commercial - Carrefour
Centre commercial - Carrefour

Tous les ans à la mi-janvier, Emmanuel Macron invite sous les ors de Versailles le gratin de la finance et de l’industrie mondiales pour les inciter à investir en France, voire aux côtés d’entreprises françaises. En tant que Ministre de l’Économie il a donné son feu vert au rachat de la partie énergie d’Alstom par General Electric et de SFR par néerlandais-suisse-israélien Patrick Drahi. Et il y a quelques mois il s’est félicité de l’entrée au capital d’Alstom Transport du canadien Bombardier, voisin du québécois Couche-Tard.

Son refus au projet de rapprochement Carrefour-Couche-Tard opposé à deux reprises par Bruno Le Maire sur ordre de l’Élysée est donc difficilement compréhensible de la part d’un Président libéral et d’un porte-voix tout aussi libéral qui se sont assis allègrement sur la liberté d’entreprendre. Le motif invoqué de protéger la sécurité et la souveraineté alimentaire est d’un ridicule achevé. Carrefour assure moins de 20 % de la distribution alimentaire en France. Ses magasins ne sont pas délocalisables. Il n’y a donc pas de risque sur l’emploi. Et Couche-Tard ne va pas s’amuser à remplacer nos poulets de Bresse par de la viande de Caribou ou le miel du Plateau de Millevaches par du sirop d’érable.

D’ailleurs lorsqu’Alain Bouchard a traversé l’Atlantique vendredi matin pour rencontrer Bruno Le Maire, ce dernier l’a fait attendre 45 minutes, puis l’a reçu 18 minutes pour lui dire "Vous ne croyez tout de même pas que je vais me payer une affaire Carrefour à quinze mois de la présidentielle". Tout était dit. Alors que l’exécutif a entamé un virage souverainiste, il ne pouvait pas se permettre de laisser un autre drapeau que le drapeau tricolore flotter sur les magasins Carrefour.

Il reste que si l’hypocrisie du gouvernement a atteint son comble dans ce dossier, le projet de rapprochement de Carrefour avec Couche-Tard posait plus de questions qu’il n’en résolvait. Largement poussé par le groupe Arnault, la famille Moulin et Alberto Diniz, Alexandre Bompard qui a entamé un beau et long processus de redressement du groupe de distributeur, s’est un peu vite jeté dans les bras d’un groupe, certes mondial, certes implanté dans d’autres pays que Carrefour, mais très spécialisé dans la distribution de fioul et d’essence.

 

N’oublions jamais que la seule force de la France c’est son CAC 40

 

L’ambition de Carrefour, c’est de rester Carrefour et de redevenir un champion mondial de la distribution rentable. Quelles que soient les raisons, nous ne pouvons pas nous résoudre à voir les plus belles entreprises du CAC 40 tomber dans des mains étrangères, sous des faux motifs de fusions entre égaux avant de disparaître totalement. C’est le sort qui a été réservé à Alcatel repris par Nokia et qui était pourtant l’héritier de la très puissante Compagnie Générale d’Électricité. C’est le même sort qui a précipité Lafarge dans les bras du suisse Holcim poussé par Albert Frère et la famille Sawiris. C’est ainsi que Péchiney a disparu éclaté en petits morceaux, dont certains se retrouvent chez le fonds Apollo de Léon Black. C’est ce qui a fait passer le très franchouillard Club Med dans des mains chinoises ou Arcelor dans celles de Mittal.

Il ne s’agit pas ici de faire du patriotisme économique mal placé. Mais de rappeler que la force de la France c’est son CAC 40, à défaut d’avoir le Mittelstand allemand, cette kyrielle d’entreprises de taille intermédiaire et généralement familiales. D’ailleurs chaque année la surprise est de voir dans le classement des 100 plus belles entreprises mondiales publiées par le Financial Times un nombre de sociétés françaises supérieur à celui des entreprises britanniques et allemandes. N’ayant pas la force d’un tissu de PME vaillant et conquérant, notre priorité est de conserver coûte que coûte dans le patrimoine national nos emblèmes du CAC 40, du SBF 120 ou du SBF 250.

Le problème c’est qu’expliquer cela est un vrai challenge, tant les dérives salariales de nombreux patrons du CAC 40 ont créé une analogie de fait avec les "quarante voleurs" d’Ali Baba. Je me souviens d’une discussion avec un grand patron dont l’entreprise figure toujours dans cet indice et qui me disait être prêt à payer "n’importe quoi" pour ne plus y figurer ! Par ailleurs ce n’est un mystère pour personne que si nos stars du CAC 40 sont appétissantes, c’est parce qu’elles s’intéressent bien plus au reste du monde qu’à la France. Si nous devons être patriotes avec elles, elles ne le sont que très peu avec leur terre d’origine.

Voilà pourquoi ce qui s’est passé ces derniers jours autour de Carrefour a un arrière-goût de "bal des hypocrites". Les raisons du management de se marier n’étaient pas les bonnes. Les raisons du gouvernement pour l’en empêcher n’étaient pas les bonnes non plus. Et les cris d’orfraie poussés par les pasionarias de la liberté d’entreprendre n’étaient pas vraiment justifiés.

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