Chroniques / Yves de Kerdrel
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Yves de Kerdrel
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Comment Lagardère a tué Lagardère
par Yves de Kerdrel
Avec l’annonce du lancement inévitable d’une OPA sur Lagardère, le groupe Vivendi va mettre fin à une histoire industrielle, financière et capitalistique qui aurait pu être totalement différente si Arnaud Lagardère n’avait pas accumulé trois erreurs majeures dans son management.
Ite Missa Est. La messe est dite concernant l’avenir de Lagardère. Quelques semaines seulement après que ce groupe a abandonné son statut de société en commandite (qui sépare la détention du capital et l’exercice du pouvoir), Vivendi a annoncé être tombé d’accord avec Amber Capital afin de lui racheter ses titres. De fait le groupe présidé par Yannick Bolloré et dirigé par Arnaud de Puyfontaine va contrôler 45,1 % du capital de l’ex-empire créé par Jean-Luc Lagardère. Ce qui l’oblige, de fait, quand il aura reçu les bénédictions de toutes les autorités de tutelle, à lancer une OPA d’une valeur de 3,6 milliards d’euros qui mettra fin à l’histoire chaotique de ce conglomérat.
Arnaud Lagardère a reçu les commandes de ce groupe le 14 mars 2003 après la mort brutale de son père Jean-Luc Lagardère qui en avait fait un acteur majeur de l’aéronautique et de la défense européenne. Pour tous ceux qui, à l’instar de l’auteur de ces lignes, ont approché "Jean-Luc" à plusieurs reprises, il était impossible de ne pas céder au charme, à l’intelligence et au charisme de ce grand capitaine d’industrie. Il avait certes connu des échecs, notamment dans la télévision et à deux reprises. En ne gagnant pas la privatisation de TF1 et en perdant des milliards dans la déconfiture de la Cinq. Mais grâce à une ténacité remarquable et à une équipe de "Lagardère boys" totalement dévoués, tels le génial Philippe Camus, il trouvait toujours les moyens de rebondir. Son plus beau coup a été de fusionner avec l’Aérospatiale puis de créer EADS avec l’allemand DASA. Tout cela avec la bienveillance de Dominique Strauss-Kahn qui voyait en lui le "patron" de l’aéronautique européenne, seul capable de damer le pion à Boeing.
Un héritier doté de tous les sacrements
Lorsqu’Arnaud Lagardère est devenu l’héritier - comme Jean-Paul Belmondo dans le film de Philippe Labro - le groupe Lagardère avait une valeur d’actif de plus de 15 milliards d’euros. Mais Arnaud Lagardère n’est pas "Bébel". Et Vincent Bolloré a œuvré avec talent depuis un an pour que ce groupe tombe dans l’escarcelle de Vivendi pour une valeur cinq fois inférieure à ce qu’elle était lorsqu’Arnaud Lagardère en a pris les commandes. Pourtant son fils unique, auquel Jean-Luc Lagardère vouait une véritable admiration - et qui avait échappé à un très grave accident de voiture - avait reçu tous les sacrements. Il était parti aux États-Unis, chaperonné par le très brillant Dominique d’Hinnin suivre l’acquisition de l’éditeur Grolier. Il était revenu ensuite en France afin de monter le portail Club Internet qu’il a revendu une fortune aux Allemands moyennant 6,5 % du capital de T-Online. Et puis il avait semblé s’intéresser aux activités aéronautiques en lançant l’A 380 qui était le dernier rêve de son père.
Si Arnaud Lagardère, dix-huit ans plus tard, se retrouve sous contrôle, avec une fortune d’à peine 200 millions d’euros, et pris dans les filets du Parquet National Financier – avec tout le respect que l’on doit à la présomption d’innocence – ce n’est pas faute de formation, faute d’une conjoncture défavorable ou faute de n’avoir pas soigné l’establishment parisien. Non. En dépit des tuteurs qui ont entouré ses premières années, il a commis trois erreurs impardonnables. Erreur de stratégie. Erreur de gouvernance. Erreur de Leadership.
Une arrogance impardonnable vis-à-vis des ingénieurs
Commençons par la stratégie. L’aéronautique n’intéressait pas Arnaud Lagardère. Il n’avait pas la même fibre pour ce métier que celle que pouvait avoir son père qui a fait ses premières armes chez Dassault. À la suite de l’énorme perte de change subie par l’Aérospatiale, il jugeait que c’était un métier trop cyclique et destiné à être dominé par les États-Unis. Ce faisant il a fait deux fautes majeures. L’une, en ignorant le réveil économique chinois qui fait de cette région aujourd’hui le principal marché aéronautique du monde. L’autre, en sous-estimant la capacité d’innovation de ses ingénieurs qui, avec le monocouloir A 320 et ses déclinaisons, ont conçu un véritable best-seller de l’aéronautique mondiale, peu coûteux et économe en carburant.
La deuxième erreur d’Arnaud Lagardère a concerné la gouvernance. Non pas la simple composition du conseil de surveillance, qui dans une société en commandite, joue forcément un rôle limité. Mais en se séparant de tous les proches de son père, comme Philippe Camus, Marwan Lahoud, Dominique d’Hinnin, Jean-Paul Gut ou Jean-Louis Gergorin. De la même manière qu’il n’aimait pas l’aéronautique et tout ce qui était issu de Matra, Arnaud Lagardère ne s’est jamais entendu avec les ingénieurs. Un à un il s’est débarrassé des meilleurs que son Père avait recrutés et qui – c’est vrai – n’avaient pas la même estime pour lui que celle qu’ils avaient pour Jean-Luc. Ce faisant il a péché par arrogance et les a remplacés par une petite équipe - très bien rémunérée - et donc entièrement dévouée mais sans idée, sans stratégie, et sans capacité à exercer un contrepouvoir, bien qu’étant cogérants comme lui de la commandite.
Les odeurs incommodantes d’un poisson qui pourrit
La troisième erreur d’Arnaud Lagardère a été une absence criante de leadership. Une entreprise est incarnée par un patron. Encore plus lorsqu’il s’agit d’une entreprise familiale. Encore davantage lorsqu’il s’agit d’un conglomérat aux activités aussi diverses que Paris Match, Hachette, les droits sportifs, le "travel retail" ou Europe 1. Depuis quelques années Arnaud Lagardère passait la plupart de son temps en Belgique auprès de sa nouvelle compagne, délaissant son groupe, les réunions de reporting ou celles de stratégie. Du temps de Jean-Luc Lagardère pas un "équipier" ne manquait les comités stratégiques. Il est arrivé que ce soit Ramzi Khiroun, l’homme de la communication du groupe, qui préside ces réunions de stratégie… (par intérim) au grand dam des barons comme Arnaud Nourry.
"Piscis primum a capite foetet". C’est-à-dire : "le poisson pourrit toujours par la tête". Cela fait des siècles qu’Érasme a établi cet adage, rarement démenti depuis. Vincent Bolloré en bon connaisseur du capitalisme français et de ses méandres a attendu que les odeurs de ce poisson soient incommodantes pour le Tout-Paris des affaires avant de faire tomber Lagardère dans l’escarcelle de Vivendi, au moment précis où son groupe va briller au firmament avec la cotation d’Universal Music. Sans aucun esprit de revanche. Mais avec une admiration toujours présente pour Jean-Luc Lagardère qui avait pris les commandes de Matra à la demande de Marcel Chassagny et de Sylvain Floirat alors que l’entreprise pesait 68 millions de francs. Et qui l’a laissée à son fils avec une valeur 1 500 fois plus importante ! Sans commentaire.
N. B. : L’honnêteté journalistique oblige à préciser aux abonnés de WanSquare que l’auteur de ces lignes est mis en examen à la suite d’une action judiciaire intentée par Arnaud Lagardère. En raison d’une plainte en diffamation effectuée... il y a deux ans lorsque nous avions souligné dans ces colonnes l’incompétence et l’impéritie d’Arnaud Lagardère. Sans préjuger de ce que décidera la justice, il nous semble que l’actualité de ces derniers mois a renforcé nos arguments.
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