Chroniques / Yves de Kerdrel
Chroniques
Yves de Kerdrel
Chronique
Et si les grands groupes français s’inspiraient de nos armées… !
par Yves de Kerdrel
Plusieurs de nos fleurons du capitalisme français affichent des effectifs équivalents à ceux des armées françaises. Ils doivent aussi faire face à des défis comparables. Pourquoi ne pas instaurer un dialogue permanent entre le monde de l’entreprise et celui de la défense ? La France aurait tout à y gagner.
Il y a peu de temps la France commémorait le quarantième anniversaire de l'arrivée de la gauche au pouvoir. C’était une époque où l’État français était fort et les entreprises faibles. L’état fixait encore le prix de la baguette de pain, installait le contrôle des changes et gérait, grâce aux nationalisations une part essentielle de l’économie et de la finance. Depuis, d’autres alternances ont eu lieu. Après avoir nationalisé les pertes, d’autres gouvernements ont privatisé des entreprises remises sur pied. Et presque la totalité du monde bancaire est désormais privé, même s’il est sous contrôle étroit des pouvoirs publics. Bien sûr le Trésor, via l’Agence des Participations de l’État gère encore des participations structurantes chez EDF, Aéroports de Paris, Safran, Thales, Airbus et même Renault ou Air France. Mais il a été contraint de se plier au diktat de la gouvernance d’entreprise avec un système de contrepouvoirs pour veiller aux intérêts des actionnaires minoritaires.
Pendant cette même période, les armées françaises, dont les principaux bataillons étaient issus de la conscription, se sont professionnalisées. Et n’ayant plus à jouer – hélas - le rôle de formateurs de bons citoyens, elles sont devenues plus agiles, plus modernes, plus qualifiées, même si elles ont dû subir des sévères pertes de crédits. De la même manière que les fleurons du capitalisme privé n’ont plus rien à voir avec ce qu’ils étaient il y a quarante ans, les armées sont totalement différentes. Qu’il s’agisse de l’armée de terre, engagée sur de multiples théâtres d’opérations, de la Marine, forte de son porte-avions nucléaire (42 000 tonnes de diplomatie), de ses sous-marins nucléaires – qui assurent la force de dissuasion et la protection des 67 millions de Français – ou de ses frégates furtives qui assurent notre présence partout dans le monde, ou de l’Armée de l’Air qui s’est dotée de drones de surveillance et de drones armés et qui est devenue aussi une Armée de l’Espace.
Une capacité d’autonomie vitale dans les conflits
Il reste qu’en dépit d’un "format complet" défini par plusieurs livres blancs de la Défense Nationale, ces trois armées qui dépendent de la Ministre des Armées ont un effectif variant entre 180 000 et 190 000 officiers, sous-officiers et hommes du rang. Ces chiffres sont comparables à ceux de grands groupes privés. Carrefour emploie 363 000 collaborateurs et Auchan : 340 000. Casino : 219 000 et Peugeot (avant sa fusion avec Fiat) : 216 000. Même BNP Paribas avec ses 197 000 salariés est une machinerie plus grosse que nos armées (la gendarmerie n’étant pas comptée puisqu’elle dépend du ministère de l’Intérieur). Et Saint-Gobain est toujours un monstre de 181 000 collaborateurs en dépit de ses cessions devant Veolia avec 170 000 salariés qui va en récupérer plusieurs milliers venant de Suez.
De fait un grand nombre de problématiques que gèrent nos généraux et nos amiraux sont de plus en plus comparables. Le Général Lecointre, a annoncé dimanche dernier son départ après quatre années à la tête de nos armées et au terme d’une carrière militaire marquée par des actes héroïques. À cette occasion il a rappelé que ce dont il était le plus fier en regardant notre défense nationale, c’est sa capacité à être autonome. C’est-à-dire à pouvoir nourrir, loger, vêtir ses hommes seule, à fournir du carburant à tous ses engins, volants, flottants ou à chenilles, à assurer la bonne santé de tous ces hommes et femmes qui portent l’uniforme et qui quelques fois sont blessés au combat. Il est vrai qu’une armée ne peut pas manquer de masques quand la France a eu une gestion calamiteuse de ces protections antibactériennes. Une armée doit avoir ses stocks d’énergie, pour ne pas être prise au dépourvu par une grève ou une pénurie mondiale. Une armée doit pouvoir vivre "en autarcie" dans un environnement hostile.
Et comparé aux autres armées européennes, les armées françaises sont les plus intégrées. Ce qui fait leur force. Ce qui fait même de notre défense la meilleure du continent européen. Bien sûr cela ne signifie pas que Carrefour ou Saint-Gobain se dotent demain d’hôpitaux de campagne. Mais dans un monde où les matières premières deviennent rares, où les chaînes d’approvisionnement peuvent être rompues par un accident dans le Canal de Suez ou par une pandémie dans les usines du Piémont ou celles de Chine, les entreprises françaises redécouvrent la notion d’autonomie et surtout les dangers du "just in time". Il fut une époque où pour alléger leurs besoins en fonds de roulement, les groupes industriels ont réduit au minimum leurs stocks. Cette manière de gérer le fonctionnement d’une collectivité en regardant son seul bas de bilan a atteint ses limites.
Les Armées déroulent le tapis rouge aux jeunes
La seconde préoccupation qui réunit les patrons des armées et des grands groupes français, c’est l’importance des ressources humaines. Surtout dans cette période post-covid qui se traduit par une curieuse pénurie de main-d’œuvre. Les armées sont en permanence à la recherche de Françaises et de Français jeunes, motivés et plus ou moins qualifiés. Elles leur déroulent désormais le tapis rouge en les formant, en en faisant des spécialistes du génie, des radars, des moteurs d’avions. Autant de qualifications qu’ils pourront utiliser ensuite dans le civil sans aucune difficulté, tellement pointues sont désormais les technologies au sein des armées. Les groupes privés doivent eux aussi inventer de nouvelles méthodes de recrutement face à des HEC ou des ESSEC qui préfèrent créer leur start-up ou s’installer entre Palo Alto et Cupertino. Il ne suffit plus de s’appeler LVMH, L’Oréal, Lazard, BNP ou Renault pour embaucher les meilleurs talents. Ceux qui pourront inventer l’avenir de ces groupes dans un monde où les modes, les techniques et les interférences évoluent sans cesse.
Sur ce point les armées ont sans doute un point d’avance sur les entreprises. Elles investissent en permanence dans la formation continue. Un élève de navale passe environ huit années en formation au cours de ses vingt-cinq premières années sous les drapeaux. Et avant de devenir officier général, il leur faudra encore passer une dernière année à l’école : le CHEM (Centre des Hautes Études Militaires) - mixé avec l’IHEDN (où ils retrouvent des civils) – et que l’on surnomme "la voie lactée" puisqu’il mène presque automatiquement aux étoiles… de général ou d’amiral.
Mais les formations sont multiples. Il y a les écoles de spécialités à la sortie de Navale pour ceux qui veulent entrer dans l’aéronavale. Il y a l’école atomique de Cherbourg pour tous ceux qui auront à fréquenter des sous-marins nucléaires ou le porte-avions nucléaire et son successeur dont la première pièce a été fondue il y a dix jours. Il y a les stages de commandement. Car être seul responsable de la vie d’un millier de soldats d’un régiment, cela ne s’improvise pas. Et autour de la quarantaine il y a la célèbre école de guerre qui peut se faire à Paris comme chez nos alliés. Car la force de nos officiers est qu’ils sont désormais tous bilingues, voire trilingues. Et notre intégration au commandement de l’OTAN où la langue est l’anglais ne permet plus à un officier de ne manier que la langue de Molière.
Le trésor de la formation continue
Existe-t-il un seul groupe privé où entre 25 et 50 ans, il est possible de passer le tiers de son temps en formation ? Bien sûr la formation professionnelle a fait des progrès ces dernières années. Les grandes entreprises ne s’en tiennent plus au minimum du 1 % de la masse salariale consacré à la formation. L’an passé elles ont dépensé au total 8 milliards d’euros, soit 5 % de plus qu’au cours de l’année précédente qui avait vu la mise en œuvre de la réforme Macron. Mais est-ce bien assez dans un monde qui se digitalise, se numérise, se mondialise, et est soumis de plus en plus à la guerre des talents ? Et ce n’est pas un hasard si des entreprises privées envoient maintenant certains de leurs cadres se former au sein des Armées ou faire des stages commandos qui participent de la cohésion des équipes.
Dans le monde "d’après-covid" il y a une nouvelle préoccupation qui va réapparaître chez les chefs d’entreprise : c’est le patriotisme. Non pas le chauvinisme des supporters de l’équipe de France, ni le nationalisme revendiqué par certains partis extrêmes. Un patriotisme qui remet le pays d’origine de nos groupes au cœur de leurs parties prenantes. Un patriotisme qui amène Jean-Bernard Lafonta à racheter l’entreprise stratégique Photonis qu’Ardian voulait vendre à des chinois. Un patriotisme qui amène certains grands groupes à aider les pouvoirs publics à reconquérir les territoires désenclavés et désindustrialisés. Un patriotisme qui n’empêche pas de faire une grosse partie de son chiffre d’affaires à l’étranger, mais en cherchant à participer au "bien commun" du Pays et à partager les mêmes intérêts stratégiques que ceux définis en haut lieu.
La présence d’un groupe comme Bolloré dans le Golfe de Guinée, celle de Total dans certains pays d’Afrique et en Russie ou la participation d’Engie à la mise en œuvre du nouveau pipeline Nord-Stream 2 qui passe par la mer Baltique pour aller de la Russie à l’Allemagne fait partie de ce patriotisme teinté de géopolitique. Face à la stratégie conquérante de la Chine qui achète 30 % de nos émissions de dette, qui colonise l’Afrique, qui met en place ses "routes de la soie" vers l’Europe et Djibouti, les entreprises françaises se doivent de réagir et de jouer le jeu des intérêts français et européens contre ceux, clairement impérialistes, de "l’Empire du Milieu".
Innovations transgressives et nécessaires
Enfin le dernier mot commun aux entrepreneurs et aux soldats, c’est celui d’éthique. Le Général Lecointre a longuement rappelé que les armées avaient cette particularité d’être pourvues du fameux "privilège de la violence légitime". Être soldat, ce n’est pas être prêt à mourir pour la France. C’est au contraire être "prêt à tuer sur ordre". C’est une responsabilité écrasante qui ne s’accompagne que d’un code d’éthique bien particulier issu du "droit de la guerre". Cette éthique, c’est aussi la préoccupation de groupes industriels ou financiers dans la guerre économique qu’ils livrent à des concurrents plus ou moins loyaux. C’est aussi une éthique de l’action face aux transformations à mener pour rester toujours sur le podium international, et qui peut passer par des suppressions d’emploi. C’est enfin une éthique de la direction collégiale. Avec une croissance spectaculaire des gouvernances duales (directoire et conseil de surveillance) au détriment des P-D.G.
En partant au bout de quatre années de mandat, le Général Lecointre a souhaité anticiper l'échéance de ses responsabilités, de manière à décorréler son statut de celui du Président de la République. Il a surtout montré qu’en s’entourant des meilleurs, on n’a rien à craindre à quitter son poste avant l’heure. Alors que trop de chefs d’entreprise ont tendance à faire le mandat de trop et à éviter de s’entourer de dirigeants trop talentueux. Bien sûr comparaison n’est pas raison. Beaucoup de grands patrons sont aussi propriétaires des entreprises qu’ils dirigent. Et c’est à eux seuls de décider de passer la main quand ils le souhaitent. Mais le départ précipité du Chef d’État-Major des Armées avec une succession organisée au cordeau montre qu’il existe d’autres méthodes de commandement, pour un temps limité, et qui fonctionnent très bien.
Il manque en France un espace où la société civile, et notamment les agents économiques pourraient échanger avec les représentants de nos armées. Avec un espace de discussion permanent, d’échange de bonnes pratiques voire de partage de compétences. Ce n’est un secret pour personne que certains grands groupes installés dans des zones sensibles servent de points d’appui à nos forces spéciales ou à des agents des services secrets. Mais il y a tant de préoccupations communes entre les armées et les groupes privés qu’il y a de quoi créer un lieu d’échange et de rencontres permanent, sous le haut patronage de Bercy et de Brienne. Les bouleversements que nous vivons en cette sortie de crise sanitaire sont propices à ces innovations à la fois transgressives et nécessaires.
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