Chroniques / Yves de Kerdrel
Chroniques
Yves de Kerdrel
Chronique
La France entre dans le « Monde d’Après » avec ses problèmes « d’Avant »
par Yves de Kerdrel
Pendant la pandémie, la France a vécu une parenthèse durant laquelle le virus a éclipsé tous nos problèmes structurels, et « le quoiqu’il en coûte » a fait disparaître la plupart des réformes. Le retrait progressif de cette perfusion qui vient de commencer fait ressortir nos archaïsmes, nos transformations inachevées et notre difficulté à nous projeter dans ce « Monde d’Après ».
Le financier Warren Buffett a une formule dont il use et abuse bien volontiers pour parler des spéculateurs boursiers. "C’est lorsque la mer se retire, dit-il, que l’on découvre tous ceux qui nageaient sans maillot". Pourquoi cette apostrophe ? Tout simplement parce que depuis quelques jours, les pouvoirs publics ont commencé à débrancher la perfusion d’argent magique qui soutenait l’économie française depuis le 17 mars 2020, date du début du premier confinement. Pas moins de 400 milliards d’euros ont été injectés dans le circuit économique depuis quinze mois, soit à travers des mesures sociales comme la prise en charge par l’état du chômage partiel, soit par des mesures bancaires, comme la distribution de PGE, soit par des dispositions extrabudgétaires comme la mise en œuvre d’un fonds de solidarité.
L’importance et la solidité de la reprise constatée depuis quelques semaines, la montée en puissance des vaccinations (la moitié des Français ont reçu au moins une dose) et le déconfinement presque total de l’ensemble du territoire ont amené Bruno Le Maire à mettre en place un calendrier pour retirer progressivement la perfusion de morphine dont bénéficie l’économie française. Et pour l’heure tout se passe sans anicroche, avec pour seul aléa l’évolution du variant indien et son taux de transmission auprès de la population non vaccinée.
La dégressivité des aides est nécessaire pour que la reprise de l’activité ne soit pas biaisée. C’est déjà le cas pour ce qui est des fonds de solidarité et de l’activité partielle dont les aides sont proportionnelles au niveau de l’activité de l’entreprise. Depuis le 1er juin, les montants d’indemnisation du fonds de solidarité ont été revus à la baisse. Par ailleurs depuis hier, dans le cadre du dispositif de l’activité partielle, les salariés ne touchent plus que 72 % de leur salaire net au lieu de 84 %. Le dispositif est néanmoins maintenu en l’état pour les secteurs protégés de l’hôtellerie, du tourisme, du sport et de la culture. Enfin s’agissant du PGE, il est prévu pour l’instant qu’il fonctionnera jusqu’à la fin de l’année. Par ailleurs, pour les entreprises dont le bilan a été affaibli par la longueur de la crise sanitaire, l’État a débloqué 3 milliards d’euros de prêt participatif. Mais désormais il n’y aura plus d’automaticité. Les aides futures doivent faire l’objet d’un arbitrage au cas par cas de manière à favoriser l’investissement et l’embauche.
Le plan de relance va désormais se substituer aux mesures d’aides pour permettre de rattraper notre retard de produit intérieur brut. Car il faut encore attendre l’année prochaine pour que la France renoue avec la richesse nationale qui était la sienne en 2019. C’est une situation très curieuse que notre pays – comme certains autres – va vivre en retrouvant, après une parenthèse de deux longues années, un PIB qui n’aura pas bougé en valeur absolue, mais qui sera comparé à une dette publique bien supérieure à lui. Une fois que cette crise sanitaire, économique et aussi sociétale sera vraiment effacée, nous retrouverons donc la France d’avant 2020, avec ses archaïsmes souvent amplifiés, ses finances publiques fortement détériorées, et les maux qui la caractérisaient jusque-là.
Le plan de relance doit aussi investir sur les compétences
Et cela en dépit du plan de relance qui va donner un coup d’accélérateur à des pans entiers de l’industrie et des services, en déversant des milliards sur tous les métiers liés à la transition écologique comme tous ceux qui œuvrent pour le numérique et le digital. Toute la France industrieuse aimerait que ces 100 milliards auxquels s’ajoutent ceux de la Caisse des Dépôts amplifient et facilitent la transformation de nombreuses industries. Comme l’automobile qui doit affronter la chute des moteurs thermiques et la montée en puissance de l’électrique. Comme l’électronique qui doit participer à la course de vitesse mondiale pour l’accès à l’informatique quantique. Ou comme l’industrie agroalimentaire qui doit s’adapter inévitablement à la révolution du bio tout en prenant soin de nos agriculteurs. Tout cela dans un contexte où la nouvelle politique agricole commune va massacrer une grande partie de nos paysans et où notre balance commerciale agricole va devenir négative pour la première fois de son histoire.
Toutes les grandes économies du monde doivent rebondir en même temps. Ce qui crée inévitablement des tensions sur le marché des matières premières. De même, à l’intérieur de chaque pays, tous les grands secteurs d’activité cherchent à profiter de la relance pour faire face aux nombreux chocs de "destruction créatrice" qui se présentent en même temps. Cependant dans cette course certaines grandes nations sont plus aptes à subir ces transformations, dans la mesure où il y a moins de rigidités administratives, sociales ou fiscales.
Le premier sujet auquel va être confrontée l’économie française, c’est la moindre quantité de travail fournie par le pays. Depuis la réforme des 35 heures nous avons subi un fort décrochage du nombre d’heures travaillées par habitant. Cela s’est accentué avec la remontée de l’âge de départ à la retraite chez la plupart de nos voisins. Si bien que la norme européenne s’aligne désormais sur l’étiage allemand des 67 ans. À côté de cela la France est encore très loin avec un âge de départ en retraite fixé à 62 ans. Le Chef de l’État laisse entendre qu’il pourrait faire passer ce seuil à 64 ans lors d’une réforme effectuée rapidement à l’automne dans le cadre du projet de loi de financement de la sécurité sociale. C’est curieux, car ce serait l’inverse de ce que lui recommandait il y a une semaine la commission Blanchard-Tirole. Par ailleurs faire une réforme des retraites contre l’avis du Medef et de la CFDT c’est vraiment tout faire pour s’assurer d’avoir un maximum d’obstacles à franchir.
Attention aux conséquences du télétravail !
Mais la retraite n’est pas le seul sujet lié au travail. Car depuis quinze mois beaucoup de salariés français ont découvert les charmes du télétravail. Quelquefois même depuis leur résidence secondaire. Pas de métro. Pas de bouchon. La pause-café quand on le souhaite et les horaires choisis au lieu d’être imposés. Beaucoup aimeraient bien que cette période "bénie" (en dépit de la pandémie) se prolonge. Des négociations ont lieu dans les très grandes entreprises afin de sanctuariser un ou deux jours de télétravail par semaine. Et cela au risque de fracturer un peu plus la société entre les cols blancs qui peuvent rester chez eux avec leur ordinateur et les cols-bleus qui n’ont pas d’autre choix que d’aller à l’usine.
Le chômage partiel, qui est une très bonne mesure copiée sur nos amis allemands, a aussi modifié le rapport au travail de certains. Puisqu’il garantissait pendant toutes les périodes d’impossibilité de travailler un salaire net de 84 % sans condition ni contrepartie. Bien sûr les intéressés ont subi une perte de pouvoir d’achat. Bien sûr ils auraient préféré continuer à travailler plutôt que d’être considérés comme inutiles. Bien sûr ils n’ont pas choisi cette situation. Mais aujourd’hui au moment où l’économie repart, où les commerces rouvrent et où les restaurateurs font le plein, beaucoup de ces chômeurs partiels ont disparu. Il y a un manque cruel de main-d’œuvre et donc de quantité de travail. La dernière enquête mensuelle de la Banque de France faisait ressortir que 38 % des entreprises se heurtent à des problèmes de main-d’œuvre. Alors que nous comptons plus de 3 millions de chômeurs.
Peut-on encore parler de marché du travail en France lorsqu’il y a une telle inadéquation entre ceux qui cherchent un job et les employeurs qui recherchent des collaborateurs. Un marché est un lieu où se confrontent une offre et une demande. Mais de plus en plus cette offre de travail voit son niveau de qualification s’élever dans l’industrie comme dans les services alors que la demande émane de personnels moins qualifiés. Cette situation pèse sur les salaires des nouveaux embauchés. Si bien que la proportion du nombre de smicards ne cesse de s’élever pour atteindre 13,4 % des salariés soit près de 2,5 millions de personnes.
La formation, un acte citoyen
On nous rebat les oreilles avec "le monde d’après". Mais que signifie cette expression pour des salariés qui ne peuvent pas vivre des fruits de leur travail. Et qui dans le même temps – malgré les exonérations de charges – coûtent toujours trop cher à leurs employeurs. Que signifie cette expression d’un "monde nouveau" pour les 21 % d’inscrits à Pole Emploi qui sont frappés d’illettrisme et ne savent ni lire ni écrire. Quelles sont les perspectives d’employabilité pour les 20 % de français de 45 à 64 ans qui n’ont reçu aucune formation ?
Interrogé cette semaine sur les réformes nécessaires pour le pays, François Villeroy de Galhau, le Gouverneur de la Banque de France a évoqué la réduction des dépenses publiques et les retraites. Mais il a aussitôt ajouté une troisième réforme qu’il juge urgente : tout ce qui concerne la formation, l'apprentissage, la bataille des compétences. "La première menace sur la reprise aujourd'hui, a-t-il dit, ce sont en effet les difficultés de recrutement des entreprises. Ça, c'est le problème de l'économie française depuis des années." Et l’on comprend la préoccupation du grand argentier du Pays qui voit la France rentrer dans le monde d’après avec ses problèmes d’avant. Récemment dans un discours au Collège de Bruges il avait déjà révélé que "dans les pays du sud, y compris en France, il y a davantage de personnes peu qualifiées – l’Espagne et l’Italie en comptent deux fois plus que la Suède, en proportion de la population adulte – et moins de personnes hautement qualifiées – la France en compte moitié moins que les Pays Bas ou la Finlande".
Cela nous ramène à la nécessité de mieux assurer la formation continue tout au long du parcours professionnel, de manière à optimiser les compétences de chacun. Cela nous ramène aussi à la question de la formation des chômeurs. Il y a soixante-quinze ans, en créant la sécurité sociale, la France a considéré que se soigner était un acte citoyen et qu’à ce titre il devait être remboursé par la collectivité. Il serait temps de considérer que se former – surtout lorsqu’on est sans emploi – est un acte tout aussi citoyen et que le coût doit en être assumé par la collectivité. Mieux que cela les chômeurs doivent être payés à la condition qu’ils se forment. C’est une condition incontournable pour préparer les décennies à venir et pour permettre à la France d’entrer dans "le monde d’après" enfin guérie de ses archaïsmes.
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