Chroniques / Yves de Kerdrel
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Yves de Kerdrel
Chronique
Il y en a assez du « Total bashing » !
par Yves de Kerdrel
La justice française a ouvert une enquête à l’encontre du patron de TotalEnergies, car tout en étant administrateur de l’École Polytechnique, il avait obtenu la création d’un bâtiment de recherches sur les énergies renouvelables sur le campus de l’école. À l’étranger, et notamment aux États-Unis, il aurait été félicité pour cela. En France cela lui vaut une enquête préliminaire. Déjà, avant lui Thierry Desmarest et Christophe de Margerie ont été les victimes de cet insupportable « Total Bashing ».
C’est une histoire de cornecul. En juin 2018, le conseil d’administration de l’École Polytechnique, prend la décision d’implanter sur son terrain un centre de recherches financé par Total afin de faire progresser les énergies renouvelables, le captage et le stockage du carbone, les nouvelles mobilités ou encore la gestion intelligente de l’énergie. Par un hasard du calendrier au mois de septembre 2018 Patrick Pouyanné, le patron de Total et polytechnicien lui-même est coopté au conseil d’administration de l’École que préside Éric Labaye, ex-patron de McKinsey en France.
Il faut attendre quelques mois pour que des élèves, agités par des ONG comme Greenpeace, commencent à s’émouvoir d’une possible présence de Total sur le campus. De fait, Patrick Pouyanné est invité à s’exprimer au conseil de l’école sur ce projet. Et il explique clairement que cela lui importe peu que ce centre de recherches soit à Polytechnique pourvu qu’il demeure sur le plateau de Paris-Saclay et bénéficie de son écosystème. En juin 2020, le conseil de Polytechnique, duquel Patrick Pouyanné s’est désisté, revient sur sa décision de juin 2018 et décide de déplacer le futur bâtiment de Total en dehors de la zone d’emprise de Polytechnique, tout en l’installant sur un terrain géré par l’Établissement public d’Aménagement de Paris Saclay.
Voilà pour les faits qui sont très simples, que nous avons pris le soin de vérifier, comme la justice financière va prendre le temps de le faire, tellement ce sujet est crucial et déterminant pour Polytechnique…, pour les efforts menés depuis cinquante ans par les pouvoirs publics pour rapprocher les pôles académiques des entreprises…, et pour l’avenir de l’économie française… ! Si bien que depuis quelques jours TotalEnergies est de nouveau un "coupable en puissance" aux yeux d’une grande partie des médias. Et la machine infernale du "Total Bashing" que nous connaissons, hélas, depuis des années se met en marche. Avec des séries de fausses informations distillées par des associations comme Greenpeace ou Anticor et qui font de Patrick Pouyanné une sorte de délinquant financier en puissance.
Si cette ouverture d’une enquête préliminaire contre le Patron de TotalEnergies nous fait bondir, ce n’est pas seulement parce que le dossier est vide et qu’il a été monté de toutes pièces par Greenpeace. Mais aussi parce qu’il n’y a pas besoin que les Américains, les Britanniques et les Australiens se liguent pour faire échouer un beau contrat de vente de sous-marins conclu par Naval Group (une entreprise où règnent les polytechniciens) pour que l’on pleure des larmes de crocodile sur notre incapacité à vendre le génie français. En France même, des associations, des élèves de Polytechnique - et peut-être demain la justice - se chargent de démolir l’image de marque de TotalEnergies, pourtant embarqué dans un plan de décarbonation très ambitieux au regard de ce qu’annoncent les autres majors pétrolières.
Un contrat record en Irak
Drôle de coïncidence, quelques jours avant le coup de poignard dans la coque de nos sous-marins, TotalEnergies avait fait la une de l’actualité économique mondiale en raison de la signature d’un méga contrat (à la fois pétrolier, gazier et solaire) d’un montant de 27 milliards de dollars en Irak. Un contrat exemplaire en matière de respect de l’environnement. Puisque TotalEnergies va investir 10 milliards de dollars à une série de projets, dont un pour récupérer le gaz torché sur trois champs pétrolifères afin d'alimenter les centrales électriques locales. Le torchage du gaz se produit pendant la production de pétrole, générant des émissions nocives de gaz à effet de serre et gaspillant le gaz. Un deuxième projet consiste à injecter de l'eau de mer dans les champs pétrolifères pour optimiser la production tout en préservant les réserves d'eau rares. Et un troisième implique la construction d'une centrale solaire pour alimenter le réseau régional irakien de Bassora.
Il faut avoir le cuir épais – comme c’est le cas avec Patrick Pouyanné – pour diriger TotalEnergies, qui dérange autant qu’il réussit. L’actuel président a déjà pu le voir lorsque le groupe qu’il dirige a été cloué au pilori à propos du conflit armé au Yemen. Il se trouve que les Saoudiens avaient récupéré un très vieux bâtiment abandonné depuis des décennies par Total pour en faire un camp de prisonniers. Les ONG et une certaine presse - abonnée au "Total bashing" - ont réussi à faire immédiatement de la compagnie pétrolière un allié des Saoudiens sur ce territoire où il n’est même plus présent.
Déjà Patrick Pouyanné avait pu voir jusqu’où pouvaient aller les ONG qui l’accusaient de vouloir détruire des récifs coralliens près des côtes brésiliennes. Total avait effectivement envisagé des forages au large du Brésil. Ce qui lui a valu de présider une assemblée d’actionnaires un peu agitée avec des militants de Greenpeace montant sur la tribune. Grand Seigneur, le patron de Total a laissé une militante de Greenpeace s’exprimer devant les actionnaires pendant quarante minutes, avant de reprendre les choses en mains. Mais les activistes environnementaux avaient réussi leur coup alors qu’ils ne pouvaient ignorer que Total avait pris toutes les précautions nécessaires pour protéger le corail brésilien.
Déjà sous Christophe de Margerie
En son temps Christophe de Margerie a été aussi malmené, et l’accident qui lui a coûté la vie sur une piste de décollage en Russie, l’a empêché de mener jusqu’au bout certains combats pour défendre l’image de Total. Notamment en Birmanie où les choses les plus absurdes ont été dites et écrites sur le soi-disant recours au travail forcé des locaux pour mettre en place le gazoduc du consortium dirigé par la compagnie française. Alors que Total construisait des écoles pour les Birmans, des dispensaires, et des routes, les mêmes associations "dépositaires du bien et de la seule morale" écrivaient que le groupe avait déplacé sauvagement des milliers d’habitants locaux. Je me souviens avoir croisé Jane Birkin sortant du bureau de Christophe de Margerie qui venait de lui faire un cours de morale sans jamais être allée, sur place, vérifier la teneur des contre-vérités véhiculées par les ONG.
Christophe de Margerie avait déjà donné de sa personne dans le cadre de ce "Total Bashing" qui n’en finit pas. Alors qu’il y avait un embargo américain sur l’Iran, tous les industriels occidentaux – y compris installés aux États-Unis – continuaient à faire des affaires avec les Iraniens par le biais d’intermédiaires. La solution – certes hypocrite – était connue de tous, à commencer par les services de renseignement, et les gouvernements, et ne posait pas de problème. Jusqu’au jour où les Américains ont durci leur position. Ce qui a valu une mise en accusation de Christophe de Margerie par la justice américaine et une mise en examen, par la justice française, dans le dossier "Pétrole contre nourriture". Le patron aux célèbres moustaches avait fait en sorte que personne d’autre que lui ne soit inquiété dans cette affaire. Si bien que son décès accidentel a mis fin à l’action de la justice.
Et si Christophe de Margerie, qui n’était pas ingénieur de formation, à la différence de son prédécesseur et de son successeur, a voulu changer l’image de Total, communiquer davantage et s’ouvrir aux parties prenantes de l’entreprise, il n’a rien pu faire contre le délit de faciès dont la compagnie était la victime. Il faut dire que lorsqu’il a succédé à Thierry Desmarest, le "Total Bashing" était déjà devenu une pratique courante des grands médias et des ONG. Bien sûr Thierry Desmarest a construit une véritable major mondiale en rachetant Petrofina, puis en faisant une OPA sur Elf. Bien sûr il a considérablement accru les capacités de production de pétrole du groupe. Bien sûr il a travaillé de concert avec les pouvoirs publics – en mettant en avant l’intérêt national – comme à la grande époque de Guillaumat. Mais le sort s’est acharné sur Total.
De l’Erika à AZF
En décembre 1999, Total a dû gérer les conséquences de la marée noire provoquée par le naufrage de l’Erika. Le navire n’appartenait pas à Total, qui l’avait affrété pour transporter 30 000 tonnes de fioul lourd entre Dunkerque et Livourne. Une tempête a fait chavirer le pétrolier qui s’est cassé en deux. Le fioul a aussitôt souillé des centaines de kilomètres de plages du Morbihan à la Vendée. L’homme-fort de ce département, Philippe de Villiers, a alors appelé les Français à boycotter les stations-service Total. D’autres ont appelé à la nationalisation du groupe. Et les voix criaient d’autant plus fort que Total, ayant réussi l’intégration d’Elf, affichait des bénéfices par milliards. Ce n’est qu’en 2012, que la justice française l’a condamné conjointement avec le certificateur du pétrolier.
Terrible loi des séries. Moins de deux ans plus tard, le 21 septembre 2001, l’usine AZF de Toulouse explosait avec comme conséquences de très nombreuses victimes, un cratère témoin de la violence de la détonation et beaucoup de questions sur l’origine de ce drame. Or cette usine était exploitée par une société cotée en Bourse – la Grande Paroisse – et filiale indirecte de Total. Très vite c’est le groupe pétrolier qui est montré du doigt et accusé de négligence alors que trois thèses autres que celle d’une erreur de stockage sont appuyées par des scientifiques. La résidence secondaire de Thierry Desmarest est mise à sac. Il est lui-même poursuivi en justice et sera finalement relaxé. Seul le directeur d’usine sera condamné après seize années de procédure…
Même si aucune preuve formelle témoigne de la responsabilité de la société de la Grande Paroisse, filiale de Total, le groupe pétrolier, qui n’a jamais été condamné, pas plus que son ancien président, a décaissé 2 milliards d’euros pour indemniser les victimes de ce drame. Sans que personne ne le sollicite. Preuve de son sens de la responsabilité sociale à défaut de responsabilité juridique.
Entre l’Erika et AZF, l’image de Total a été fortement détériorée. Mais ceux qui se sont servis de ces deux drames afin de faire du "Total Bashing" ont toujours mis en avant le caractère de "poche profonde" du groupe pétrolier. Leur raisonnement était simple. Même si la responsabilité pénale ou civile de Total ne peut être établie, le groupe gagne tellement d’argent, qu’il peut indemniser les victimes de ces drames. Et s’il les indemnise, ce sera, de fait un aveu, de responsabilité.
Le syndrome du premier de classe
La vraie raison du "Total Bashing" dont l’affaire tordue de Polytechnique n’est que le énième épisode, est que ce groupe est bien géré, qu’il parvient à dégager des profits quelles que soient les variations des prix du pétrole et que cette année encore il pourrait afficher un bénéfice de plus de 11 milliards d’euros avant de renouveler cet exploit en 2022 avec 12,8 milliards, selon les estimations des analystes. C’est-à-dire que certains de nos compatriotes sont assez "tordus" et incohérents pour tout faire qui nuise à l’un des groupes français les plus prospères au point de damer le pion à ses concurrents américains. Ce sont les mêmes qui crient au scandale face à la perte du contrat des sous-marins australiens et qui s’indignent de la rentabilité de TotalEnergies et de sa contribution à la richesse du Pays.
Naturellement le fait de gagner de l’argent avec du pétrole ou du gaz n’est pas très bien vu par ces temps de lutte contre le réchauffement climatique. Mais il y a vingt ans on ne parlait pas de ces questions environnementales et Total était déjà accusé de tous les maux de la terre. Et depuis un an le groupe a mis en œuvre une stratégie qui va lui permettre de réduire de moitié son empreinte carbone tout en diversifiant son mix d’énergies vendues. D’où son changement de dénomination. Cette volonté de prendre sa part à la réduction des émissions de gaz à effet de serre n’a pas fait, pour autant, disparaître la hargne de ses détracteurs et de ses opposants. En témoigne cette affaire de Polytechnique, organisée de toutes pièces par Greenpeace.
Désormais au cours des mois à venir, les médias parleront davantage des suites judiciaires de "cette pseudo-affaire" que des succès industriels et commerciaux de TotalEnergies ou de ses résultats financiers. C’est le drame de notre pays. Il n’aime pas ses champions, ses capitaines d’industrie, ceux qui gagnent de l’argent en gérant bien, ou en inventant quelque chose. La passion de l’égalité est plus forte que celle de la liberté de réussir. Et la morale est toujours dans le camp des activistes, jamais chez ceux qui créent de la richesse, donnent du travail ou paient leurs impôts.
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