Chroniques / Yves de Kerdrel
Chroniques
Yves de Kerdrel
Chronique
Les couches-culottes sont-elles plus stratégiques que les satellites ?
par Yves de Kerdrel
Patrick Drahi a présenté une première offre aux administrateurs d’Eutelsat, société non contrôlée, mais où la BPI est actionnaire. Face à cette offensive les pouvoirs publics sont restés muets. Ce qui est une bonne chose. Alors que dans la tentative du groupe canadien Couche-Tard de s’allier avec Carrefour, l’affaire avait été traitée au plus haut niveau de l’état et le Québécois était allé prier de ne pas toucher à notre leader de la grande distribution.
La scène se passe sous Louis XIV, alors que Colbert a réussi à construire une vraie marine de guerre, pour ne pas laisser aux Anglais la maîtrise des océans. Par ailleurs, le pouvoir royal a autorisé la création de corsaires (dotés de lettres de courses) pour traquer les bateaux marchands britanniques au large de la Bretagne. Le Roi Soleil se déplace donc à Saint-Malo pour se rendre compte de l’importance de cette flottille mise à l’eau par des armateurs privés. Il reçoit l’ensemble ces propriétaires de bateaux et leur demande ce qu’il peut faire pour les aider. La réponse est unanime. "Sire, surtout ne faites rien !" Le Roi est le premier étonné que pour la première fois certains de ses sujets refuse la moindre aide.
Déjà des armateurs privés dont le modèle économique consistait à se payer sur les butins pris, le cas échéant, aux bateaux anglais, se méfiaient qu’une intervention du pouvoir royal vienne brider leur capacité d’action. Ou même qu’en les gratifiant d’un soutien trop affiché, le locataire de Versailles ne transforme ces marins privés en supplétifs des officiers et des sous-officiers de la Marine Royale. Mais en agissant ainsi les corsaires de Saint-Malo (à ne pas confondre avec les pirates qui eux ne bénéficiaient pas de lettres de course) se sont considérablement développés, allant jusqu’à faire école à Cherbourg, Nantes ou Bordeaux. Plus tard au XVIIIe siècle Surcouf et ses hauts faits allaient les rendre célèbres.
La campagne électorale qui a commencé il y a maintenant quelques semaines, met l’Etat au cœur de tout et notamment de l’économie. Qu’il s’agisse des candidats de droite – dite libérale – du pouvoir en place – et qui mène également campagne sans le dire – ou des candidats de gauche, par nature étatistes. Il faut dire que la France sort de près de deux ans de crise sanitaire pendant laquelle l’État a joué le rôle de pompier en distribuant des liquidités sans compter. Et que même s’il a arrêté cette politique du "quoiqu’il en coûte", il mène une politique keynésienne de sortie de crise en maintenant un déficit budgétaire élevé de manière à ne pas casser la reprise.
Un pouvoir de plus en plus interventionniste
Voilà pour la place de l’État dans l’économie française vue sous un angle macro, et qui est bénie par les plus libéraux, y compris le Medef, autrefois apôtre de la rigueur et des comptes bien tenus. En matière de microéconomie, et donc de "business", l’Etat a eu ces dernières années une position à géométrie variable. Nicolas Sarkozy interférait beaucoup auprès des patrons. Notamment des banquiers et des assureurs après la crise de 2008. Sous François Hollande, Arnaud Montebourg, son ministre chargé du redressement productif, était déjà très attaché à la souveraineté industrielle française et s’est battu sans succès pour que l’Etat nationalise le site de Florange abandonné par Mittal. Ce qui a donné lieu ensuite à une loi écrite par Benoit Hamon et portant le nom de cette aciérie.
Puis a suivi l’ère Emmanuel Macron, n’hésitant pas à accorder à Altice le droit de racheter SFR aux dépens de Bouygues, puis à General Electric, la partie turbines d’Alstom, pourtant considérée comme stratégique. Depuis qu’il est Président de la République, il se montre plus interventionniste. Il est largement intervenu sur Renault-Nissan avant que l’alliance ne se refroidisse dans le sillage de l’arrestation de Carlos Ghosn. Il a empêché Renault de faire alliance avec Fiat, renvoyant l’italien dans les bras chaleureux de la famille Peugeot. Avec Alexis Köhler, ils sont intervenus à tous les stades de l’OPA de Veolia sur Suez. Et ils continuent aujourd’hui à surveiller le dossier Equans. Il y a une semaine encore Patrick Pouyanné était dans le bureau de Bruno Le Maire pour expliquer les raisons d’une alliance Total-Stellantis-Daimler Benz dans le domaine des batteries électriques.
Autant dire qu’il n’y a pas un mouvement sur une grande société cotée qui ne soit suivi de près à la Direction du Trésor, chez Bruno Le Maire, voire plus haut, à Matignon ou à l’Élysée. Il y a neuf mois, lorsque le canadien Couche-Tard, qui s’apprête à racheter Asda, était très tenté par un rapprochement amical avec Carrefour, avec la bénédiction des actionnaires du groupe, Bruno Le Maire n’a pas attendu cinq minutes avant de déclarer inenvisageable cette alliance. Tout le monde s’est demandé ce que Carrefour pouvait bien produire de stratégique. Finalement le patron de Couche-Tard est venu s’expliquer pendant vingt minutes avec Bruno Le Maire après avoir attendu quarante-cinq minutes pour s’entendre dire que le leader de la distribution alimentaire française ne pouvait pas passer dans des mains étrangères alors qu’il emploie 300 000 salariés. Mais le patron de Couche-Tard ne cache pas que le locataire de Bercy lui aurait dit : "revenez me voir après la présidentielle et je vous tiendrai un autre discours"…
Le défi de l’internet spatial en jeu
Depuis mercredi soir le géant des télécoms et des médias Altice, dont le siège est aux Pays-Bas et qui est dirigé et détenu par Patrick Drahi a déposé auprès du conseil d’administration d’Eutelstat une offre non sollicitée, que les administrateurs ont refusée d’avaliser compte tenu de la faiblesse du prix. Mais étonnamment le silence est d’or pour une fois à Bercy où l’on laisse les acteurs se débrouiller entre eux. D’autant plus que chez Eutelsat on ne dit pas non à un rapprochement avec Altice, mais pas sur de telles bases boursières et financières. Ce qui est justifié.
Pourtant l’histoire d’Eutelstat est là pour nous rappeler que cette entreprise est bien plus stratégique que Carrefour. Créée en 1977 en tant qu'organisation intergouvernementale dans le but d'améliorer le réseau téléphonique européen, son activité principale consiste aujourd'hui à gérer la transmission par satellite de chaînes de télévision et stations de radio. En 2001, Eutelsat a été privatisée et devenue une société anonyme de plein droit. L'organisation intergouvernementale Eutelsat IGO demeure néanmoins afin de veiller à ce que la société anonyme respecte notamment les principes de base définis dans la convention amendée de la société. Par ailleurs la flotte des satellites d'Eutelsat assure la diffusion de près de 7 000 chaînes de télévision dont 1 500 en haute définition et 1 100 stations de radio. Avec des ressources en orbite sur 37 satellites offrant une couverture sur toute l'Europe, le Moyen-Orient, l'Afrique, l'Inde, l'Asie et sur de larges zones du continent américain, Eutelsat est l'un des trois premiers opérateurs mondiaux de satellites en termes de chiffre d'affaires.
Mais surtout Eutelstat s’est lancée il y a quelques années dans la connexion à internet par satellite et en haut débit. En 2014, le groupe a annoncé son accord avec Hughes, filiale brésilienne de l'opérateur américain EchoStar, pour fournir l'ADSL à travers le Brésil. Un an plus tard, dans le cadre du projet internet.org, Eutelsat est devenu le partenaire de Facebook pour lancer le haut débit en Afrique dès 2016 grâce au satellite géostationnaire AMOS-614. Et en avril dernier le groupe a investi 550 millions de dollars dans la constellation de satellites OneWeb qui opère un peu moins de 200 satellites dans une orbite basse qui est stratégique avec le développement de la 5G et des applications qui réclament des réponses quasi instantanées, que ce soit dans les transports, la finance, la défense et les objets connectés, sans oublier les jeux vidéo. Or la basse altitude offre le double avantage d’un débit très élevé et, surtout, d’un temps de latence infime.
L’échec désolant d’un projet européen
C’est cette pépite qui intéresse Patrick Drahi et il ne s’en cache pas. Avec deux grands challengers Space X d’Elon Musk et Amazon de Jeff Bezos qui conçoivent des constellations de mini satellites pour maîtriser l’internet depuis l’espace. Même si Patrick Drahi a autant d’activités aux États-Unis qu’en Europe, sa résidence est en Suisse, et le projet OneWeb est euro-indien. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si au capital d’Eutelsat figure le Fonds Stratégique de Participations et la BPI, bras armé de l’Etat. Derrière cette bataille boursière à venir se jouent l’avenir de l’internet spatial et la confrontation entre deux continents. Tout cela dans un espace infini, mais où seules deux ou trois constellations peuvent coexister, tant sont déjà nombreux les satellites.
Mais le plus grave n’est pas que Bruno Le Maire ou Jean Castex n’aient rien à dire face à une opération boursière aussi structurante et aux conséquences aussi stratégiques. Le problème, c’est que tout cela se passe sous les yeux des commissaires européens assis et les bras croisés. Si l’Europe a bien une vocation, c’est de bâtir des grands projets comme cet internet de l’espace. D’autant qu’elle bénéficie d’Arianespace comme lanceur et de la division Space and Systems d’Airbus (l’ex-Astrium) pour la mise au point des satellites.
"Mon objectif est d’aller vite", a déclaré au début de l’année le commissaire Thierry Breton au sujet de la méga constellation européenne pour accéder à Internet. Il s’exprimait dans le cadre de la treizième Conférence spatiale européenne. Responsable du secteur spatial, il souhaite que la Commission présente cette année une proposition au Parlement européen et au Conseil. Pour lui, le premier objectif de cette constellation, qui devrait mixer satellites géostationnaires et satellites en orbite basses, sera de mettre fin aux zones blanches des États membres. Cinq millions de foyers pourraient être concernés. Il s’agit également de préserver l’autonomie et la souveraineté de l’Europe face à des systèmes étrangers et privés. Enfin, la sécurité et la résilience de la connectivité européenne sont également une priorité. D'où l'idée d'utiliser un chiffrement quantique des communications.
Comme souvent avec Thierry Breton – on l’a vu avec les vaccins – il se contente de parler. Mais rien n’a été fait depuis son intervention. Et cela est d’autant plus désolant qu’avec Eutelsat, Airbus et Arianespace, l’Europe dispose déjà de trois maillons importants d’un opérateur de satellites dédié à internet. Finalement, face à une Europe qui ne sait pas où elle habite, ni par qui elle est gérée, c’est un patron européen qui a repéré la bonne affaire et qui va créer cette constellation de satellites que les tycoons américains nous envient. Pendant ce temps nos ministres se préoccupent des stocks de couches culottes dans les hypers Carrefour ou de savoir si leur rachat par un groupe canadien ne va pas remplacer le ketchup par du sirop d’érable. Les corsaires avaient décidément bien raison : "Sire, surtout ne faites-rien" !
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