Feuilleton de l'été / Innovafeed / Aude Guo
Feuilleton de l'été
Innovafeed / Aude Guo
Ils et elles vont construire le monde d'après - Aude Guo
"J’aime faire en sorte que les choses arrivent". Aude Guo, co-fondatrice d’Innovafeed, société spécialisée dans la production d'insectes pour l'alimentation animale, est une femme concrète.
Volonté d’apprendre
Arrivée à l’âge de 11 ans en France, cette fille d’ingénieurs est née à Pékin. "J’ai quitté la Chine à 9 ans pour suivre mes parents dans le cadre de leurs études d’abord au Canada puis à Paris. J’ai eu la chance de connaître différentes cultures dès le plus jeune âge ", confie à WanSquare l’entrepreneure.
Des parents qui lui inculquent l’amour de l’école. "Mon père et ma mère font partie de la deuxième promotion d’étudiants après la fin de la Révolution culturelle lancée en 1966 par Mao Zedong et qui de fait a fermé les universités. L'accès aux études était exceptionnel à cette époque-là et mes parents se sont rencontrés à l’université à un moment où très peu de gens suivaient des études ", explique Aude Guo.
Consciente de ses racines, la jeune femme s’applique alors dans ses études et est excellente élève.
En 2007, elle suit la voix familiale et souhaite devenir ingénieure. Elle intègre pour cela la prestigieuse Ecole nationale des Ponts et Chaussées. "J’avais été tentée par des études littéraires mais le fait que mes parents fassent des études scientifiques m’a influencé. De plus, je souhaitais pouvoir m’ouvrir le plus de portes possibles. Dans mon parcours, je suis toujours allée vers des choses très différentes à la fois pour ne pas avoir de choix à faire mais aussi, par curiosité, pour explorer des domaines différents ", indique-t-elle.
Trouver sa passion
C’est ainsi qu’elle intègre, trois ans plus tard, le groupe Safran. "J’ai démarré chez Safran un peu par hasard. J’y étais en alternance pendant ma dernière année d’études au Collège des Ingénieurs (formation type MBA pour les élèves issus d’écoles d’ingénieur)", relate la jeune femme de 36 ans.
Au sein de l’entreprise aéronautique, elle travaille au sein de "l'Université Safran", sorte de formation censée apportée une culture commune "Safran" à tous les salariés. "Le groupe était relativement jeune à l’époque. Il réunissait plusieurs entreprises telles que des ex-salariés de Snecma et de Sagem. Après la fusion, la création de l'Université Safran permettait donc aux gens de se rencontrer", explique Aude Guo.
Là-bas, elle évolue au milieu de passionnés. "Pratiquement tout le monde avait sa licence de pilote. Cette expérience m'a nourrie pour mon projet dans le sens où c'était une entreprise qui arrivait à mobiliser des énergies et des talents sur une vision long terme et dans la durée", se souvient la cheffe d’entreprise. Un environnement qui lui donne envie de trouver une passion à son tour pour s’investir pleinement dans la durée.
Des écoles en Afrique
Mais cherchant encore sa vocation, elle part en 2012 chez McKinsey & Company et devient consultante junior. "J’avais besoin de m’ouvrir et d’explorer d’autres secteurs", confie la jeune entrepreneure. Un emploi qui lui permet de beaucoup voyager et de travailler sur des sujets traitant du secteur public. "Cette expérience m’a beaucoup appris sur le fonctionnement d'une entreprise et m'a amenée à créer plus tard Innovafeed ".
Chez McKinsey, elle passe sept mois en Afrique sur un projet de réforme du système éducatif. "C’était une mission sur laquelle je voulais travailler depuis mon arrivée. Je faisais pleins de projets très courts pour pouvoir avoir l’opportunité de travailler un jour sur ce dossier ", se souvient Aude Guo.
C’est ainsi qu’elle fait la connaissance de l’un de ses actuels associés, Clément Ray, lui aussi consultant au sein du cabinet de conseil. "Nous travaillions sur des projets d’infrastructures en Afrique, de création d’écoles, de recrutement des professeurs…", détaille-t-elle. C’est lui qui lui fera ensuite rencontrer le troisième fondateur d’Innovafeed, Bastien Oggeri. "Le développement était au cœur de nos envies individuelles et nous nous sommes retrouvés sur cette thématique pour créer notre propre entreprise", explique l’entrepreneure.
Des nutriments à base d’insectes
Ensemble, ils refont le monde. "Nous nous sommes rendus compte très vite que le fait de permettre l'accès large à des nutriments de qualité tout en réduisant drastiquement le bilan carbone allait devenir fondamental dans un contexte de changement climatique et une population mondiale qui ne cesse de croître", explique-t-elle.
L’idée de monter une entreprise dédiée à la nutrition animale et notamment pour l’aquaculture, leur vient donc assez naturellement. "Nous avons eu les premières discussions fin 2015. Nous avons alors commencé à lire des tas de rapports, à nous renseigner sur le système alimentaire jusqu’à comprendre que le nerf de la guerre était la production de protéine ", raconte Aude Guo.
De là, une question se poste : comment faire pour produire des nutriments et des protéines sans polluer ? "C’est ainsi que nous avons identifié le sujet de l’insecte et plus largement des nutriments à base d’insectes. L’insecte est en effet très riche en nutriment et nécessite très peu de ressources pour grandir. De plus, cette base de la chaîne alimentaire est très largement sous-exploitée dans nos sociétés occidentales ", indique l’entrepreneure.
Mais une fois l’idée trouvée, encore fallait-il pouvoir produire des insectes à grande échelle "et surtout pour l’aquaculture qui traite de gros marchés de volume", précise la jeune femme. "Au départ, nous n’étions pas focalisés sur une production "made in France". Cependant, nous avons constatés que l’Hexagone possédait une agro-industrie extrêmement développée et source de résidus (déchets propres issus d’un processus industriel tel que le son de blé récupéré lors de la transformation du blé en farine) utiles pour nourrir nos insectes ", explique Aude Guo.
Zéro déchet
Aujourd’hui, Innovafeed a deux usines de production dans le Nord de la France à Nesle et à Gouzeaucourt, installées à coté de sites de transformation de céréales, et compte 300 salariés. L’entreprise produit 100 000 tonnes de nutriments par et ses clients se situent dans le monde entier. "L’Europe du Nord et notamment L’Ecosse, la Norvège où la culture du saumon est très importante ainsi que l’Asie pour les crevettes sont nos deux plus importantes zones géographiques de ventes", souligne l'ingénieure.
En 2018, Innovafeed a été le premier acteur français à lancer avec le groupe Auchan des truites nourries à l’insecte. Depuis, une filière volaille et une autre porcine ont été créées. Surtout, la société a la fierté de ne produire aucun déchet. "Les déjections d’insectes sont un super engrais organique pour les plantes", se félicite la jeune femme.
Expansion à l’international
La société vient de fêter ses six ans d’existence. "Tous les ans, nous fêtons notre anniversaire avec l’ensemble des collaborateurs et nous faisons en sorte que tout le monde soit là quitte à fermer exceptionnellement nos usines pendant une journée", affirme la jeune femme.
Si Innovafeed est désormais dans une phase de consolidation, cela ne veut pas dire pour autant que les trois associés n’ont pas de projets d’avenir. "Nous avons des projets ambitieux de nouvelles filières avec de grandes multinationales telles que Cargill, entreprise américaine leader spécialisée dans l'alimentation animale ou le groupe agro-industriel mondial ADM. Par ailleurs, nous commençons également à nous déployer à l’international avec un premier site, Decatur, aux Etats-Unis au Sud de Chicago où nous construisons une unité de production accolée à une usine d’ADM. A terme, ce site pourrait produire quatre fois plus que notre usine de Nesle ", explique Aude Guo.
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