Macro-économie / Taux / Tikehau Capital / Thomas Friedberger
Macro-économie / Taux
Tikehau Capital / Thomas Friedberger
L’année 2024 vue par… Thomas Friedberger /
Directeur général adjoint de Tikehau Capital
Quel est votre scénario de croissance en Europe et en France pour 2024 ?
Faible. Mais cela n’est pas forcément uniquement une mauvaise nouvelle car la croissance sera aussi plus durable. L’Europe fait des progrès significatifs en matière de croissance durable. Or une croissance durable ne peut avoir recours à trop de leviers financiers ou d’ingénierie financière. Elle est donc structurellement plus faible que la croissance générée à partir d’un creusement de la dette financière et écologique. Il faut donc s’en réjouir. En revanche, cette faible croissance pénalisera dans des proportions beaucoup plus importantes les acteurs économiques mal positionnés sur les sujets extra-financiers ou trop endettés.
De plus, le changement de régime de taux pourrait avoir des conséquences majeures sur les économies. En effet, les effets des politiques monétaires restrictives des 18 derniers mois commencent à se faire sentir, notamment sur le marché immobilier ou du capital investissement mais aussi sur le financement des entreprises de taille intermédiaire. Pour les gérants d’actifs que nous sommes, cela signifie de nombreuses opportunités d’investissement mais au prix d’une sélectivité accrue et d’une discipline d’investissement sans faille.
De quelle manière les trois risques géopolitiques (guerre en Ukraine, conflit israélo-palestinien et élections présidentielles américaines) sont-ils susceptibles d’affecter vos prévisions budgétaires pour 2024 et comment anticipez-vous leurs impacts sur vos activités ?
Les risques géopolitiques ont rarement des effets de moyen-long terme sur les valorisations des marchés. Par contre, en apportant leur lot de disruption dans les chaînes d’approvisionnement, ils peuvent avoir des effets sur l’activité économique. Le gaz russe est un bon exemple. Une extension du conflit au Moyen Orient aurait des conséquences non seulement sur le prix de l’énergie mais aussi sur les plans d’investissement et de développement des Etats du Golfe qui comptent aujourd’hui parmi les plus importants investisseurs de la planète. Une telle extension du conflit pourrait aussi remettre en question le développement d’infrastructures visant à connecter entre eux les pays du Moyen Orient. Or cette dimension d’interconnexion manque cruellement dans cette région au potentiel de croissance considérable.
La remontée des défaillances d’entreprises vous inquiète-t-elle et notamment concernant votre secteur d’activité ?
Les taux de défaut augmentent et continueront certainement d’augmenter mais il est important de préciser que l’on partait d’un point bas historique. Par ailleurs il nous paraît normal que dans un environnement de marché ou les taux seront plus élevés pendant plus longtemps, les sociétés doivent se refinancer à des taux plus élevés, il est donc naturel de voir les taux de défaut augmenter. Le travail d’analyse fondamentale reste clé dans cet environnement. La capacité à bénéficier d’expertises locales grâce à des équipes d’investissement réparties dans les pays où nous investissons jouera un rôle majeur dans la gestion des situations pré et post défaut.
Pendant des années, une bonne politique d’allocation entre différentes classes d’actifs a suffi pour générer de la performance dans la mesure où la baisse continue des taux d’intérêt agissait comme un vent dans le dos pour l’ensemble de ces classes d’actifs. Cette époque est révolue. La dispersion entre et à l’intérieur des classes d’actifs augmente fortement et il faut maintenant faire preuve d’une sélectivité accrue pour générer de bonnes performances dans l’environnement actuel. Cela ne sera pas à la portée de tous les gérants. Chez Tikehau Capital, nous maintenons un niveau élevé de sélectivité (seuls 5 % des projets étudiés aboutissent en moyenne) et bénéficions d’une expérience de 20 ans dans le déploiement de capitaux à la fois sur les actifs cotés et non cotés.
Comment anticipez-vous l’évolution de l’inflation dans vos différents métiers et le maintien ou l’amélioration de vos marges à plus longue échéance ?
Le retour de l’inflation a enclenché le cycle de hausse des taux le plus rapide de l’histoire. Lorsque l’on gère des actifs, qu’ils soient cotés ou non cotés, il faut en saisir les effets, à court-terme bien évidemment mais aussi à long-terme. Pour combattre cette inflation, les banques centrales doivent augmenter les taux d’intérêt et retirer de la liquidité au marché. Les marchés font actuellement preuve d’optimisme avec des anticipations de retour de l’inflation sous le seuil des 2 % d’ici un an ainsi qu’une première baisse de taux des banques centrales dès la première moitié de l’année, à la fois en Europe et outre-Atlantique. Nous sommes convaincus que l’inflation possède une composante plus structurelle, liée à des changements démographiques, à des modifications du mix énergétique, aux conséquences de la démondialisation, mais également aux initiatives de la Chine pour se désensibiliser du dollar américain, en créant une zone monétaire alternative sur la base d’une devise chinoise forte. Il faut intégrer à nos scénarios la persistance d’une inflation structurelle : la prudence reste donc de mise, et il faudra faire preuve de sélectivité dans nos investissements, quelle que soit la classe d’actifs.
Considérez-vous la transition énergétique comme une contrainte et un facteur supplémentaire d’inflation ou comme une opportunité de transformation et d’adaptation de vos métiers ? S’agissant de l’entreprise que vous dirigez, quel est le montant de son coût d’ici à 2030 ?
La transition énergétique est probablement l’un des opportunités d’investissement les plus significatives des prochaines décennies. Un changement de modèle important s’est opéré avec le passage de la quête d’efficience et d’optimisation à la recherche de résilience et de durabilité. Pour les acteurs économiques, investir dans l’efficience énergétique des bâtiments, des flottes de véhicules, des process industriels, des chaînes d’approvisionnement devient une nécessité absolue en termes de compétitivité. Les acteurs économiques qui ne le font pas perdront leur compétitivité et les Etats non performants dans ce domaine auront tôt ou tard un sujet de souveraineté économique. La transition énergétique fait donc pour nous partie de ces mégatendances de croissance forte dans un monde de croissance faible car tous les acteurs doivent y investir. Plus encore, la transition énergétique est créatrice d’emplois et constitue un facteur de souveraineté énergétique pour les gouvernements. Chez Tikehau Capital, investir dans la transition énergétique est une évidence depuis plusieurs années, nous avons d’ailleurs une stratégie de capital-investissement dédiée. Cette stratégie fait plus largement partie de notre plateforme thématique et durable, pour laquelle nous entendons gérer au moins 5 milliards d’euros dédiés au climat et à la biodiversité d’ici à 2025.
De quelle manière appréhendez-vous, dans vos métiers, les opportunités offertes par l’Intelligence artificielle, les supercalculateurs et le cloud ?
Le sujet n’est pas simple. D’un côté, une grande majorité d’investisseurs sont séduits par l’idée que l’IA va révolutionner le monde et la manière de travailler. De l’autre, il est probablement que les montants gigantesques investis dans ce domaine généreront une mauvaise allocation de capital, destructrice de valeur financière, car les investissements ne seront pas tous pertinents. Il est probable que l’IA générera des gains de productivité considérables à moyen terme mais cela va passer par une phase de dépenses d’investissement significative ces prochaines années et qui dit cycle de CAPEX important dit risque de mauvaise allocation de capital donc de pertes financières. Là encore il convient de faire preuve de discernement et de sélectivité, à commencer par l’application d’une certaine discipline sur les valorisations à l’entrée, ce qui n’est pas simple vu la ferveur sur ce thème. Les opportunités offertes par l’Intelligence Artificielle, les supercalculateurs et le cloud résident pour nous dans des sociétés qui développent des solutions à partir de l’IA, notamment pour sécuriser le cloud, mais également améliorer la défense des systèmes d’information et se protéger contre les cyberattaques.
Nous cherchons notamment mais pas uniquement à identifier et à investir dans ces acteurs via notre stratégie de capital-investissement dédiée à la cybersécurité. Ces enjeux de la cybersécurité sont gigantesques. Selon un rapport du Forum Economique Mondial, le risque cyber est celui qui a le plus augmenté pendant la crise de la COVID-19. De plus, la cybercriminalité et l’insécurité cyber font partie des dix plus grands risques mondiaux identifiés, à la fois à court et à long terme. Agir pour un monde où la confiance numérique est efficacement protégée relève d’une responsabilité collective, que nous partageons en tant que gérants d’actifs, à la fois pour les entreprises dans lesquelles nous investissons, ainsi que pour nos partenaires, fournisseurs, investisseurs et actionnaires.
Chez Tikehau Capital, nous pensons que la cybersécurité, au même titre que la transition énergétique représente une mégatendance source de croissance. Identifier les champions cyber-européens de demain et accélérer leur développement en les accompagnant est un enjeu majeur pour l’Europe tout entière. Nous privilégions donc ce thème, ainsi que celui des applications industrielles de l’IA, plutôt que de se focaliser sur des opportunités d’investissement dans l’IA "ludique" ou liées à la consommation.
Il a été beaucoup question de la "grande démission" avec la crise sanitaire, mais aussi de l’apparition du télétravail notamment dans le secteur tertiaire – avec à la clé une baisse de la compétitivité -. Comment vous adaptez-vous aux nouveaux modes de travail, aux nouvelles contraintes et aux nouvelles exigences de vos collaborateurs de manière à attirer et retenir les meilleurs talents ?
On commence aujourd’hui à mieux mesurer les impacts de ces tendances issues de la crise de la COVID sur la productivité, et le résultat n’est pas très concluant. Il est donc fort à parier que le balancier opérera un retour. Evidemment, ces tendances apportent de la flexibilité qu’il faut ménager. Mais il convient de trouver le bon dosage. Il est évident que lorsque l’environnement économique est porteur, c’est-à-dire une situation proche du plein-emploi, pour laquelle la visibilité sur l’activité est forte et la volatilité faible, il est plus facile de travailler à distance. Mais lorsque le vent se lève sur l’économie mondiale et que la performance financière est conditionnée à la discipline d’investissement, qui suppose un dialogue accru au sein des équipes mais aussi avec les clients et les sociétés en portefeuille, il est probablement plus judicieux de travailler en présentiel pour favoriser ce dialogue. L’avenir nous dira si ce retour à des méthodes de travail plus traditionnel est corrélé à la performance financière et extra-financière générée.
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