éditorial / Yves de Kerdrel
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Yves de Kerdrel
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Remaniement sans renouvellement
par Yves de Kerdrel
Emmanuel Macron s’apprête à remanier une fois encore son gouvernement en nommant un probable quatrième premier ministre en l’espace de six ans. Il s’agit d’un remaniement de confort qui cache l’incapacité du Chef de l’État à donner un nouveau souffle à son action. Et qui montre qu’il n’a toujours pas tiré les leçons de sa perte de majorité à l’Assemblée nationale.
Peut-être serons nous démentis par les faits ? Peut-être passerez-vous un dimanche soir tranquille ? Peut-être les vœux aux corps constitués prévus demain à l’Élysée se dérouleront sans changement de locataire à Matignon ? Mais à l’heure où nous écrivons cette chronique dominicale la plupart des augures que nous avons consultés laissent entendre qu’Élisabeth Borne devrait remettre la démission de son gouvernement ce soir lors d’un rendez-vous vespéral avec Emmanuel Macron.
La Première Ministre qui a fait l’objet d’un généreux remerciement lors des vœux aux Français de la part du Président de la République ne devrait pas être reconduite. Sauf surprise de dernière minute. Pour l’heure c’est Sébastien Lecornu, 37 ans seulement, qui tient la corde pour devenir le quatrième Premier Ministre d’Emmanuel Macron. Ministre des armées depuis le 20 mai 2022, il a fait un sans-faute. Et tous les militaires saluent le tact avec lequel il a réussi à faire voter la loi de programmation militaire. Surtout il est l’un des rares proches du Président de la République à cultiver une discrétion rare, fuyant les réseaux sociaux comme les médias traditionnels.
Les états d’âme de François Bayrou
Il reste qu’à l’heure où parait cet éditorial, il y a encore loin de la coupe aux lèvres. Car si, selon un sondage publié par le Figaro, deux tiers des Français veulent voir Élisabeth Borne quitter Matignon, celle-ci a fait preuve jusqu’ici d’une résilience étonnante. Surtout François Bayrou, qui reste un visiteur très écouté d’Emmanuel Macron, cherche à barrer la route à l’ancien maire de Vernon. Et le Chef de l’État ne peut pas faire fi des états d’âme du Commissaire général au Plan. Sans son ralliement en mars 2017, le patron d’En Marche serait arrivé derrière François Fillon au premier tour de la présidentielle et le groupe Modem compte 48 députés au sein d’une majorité présidentielle de plus en plus fragmentée.
L’ancien Maire de Pau reproche à Sébastien Lecornu deux choses. D’une part avoir soutenu Nicolas Sarkozy en 2007. Ce qui constitue – à ses yeux - un péché mortel. D’autre part être issu des Républicains. C’est pour la même raison qu’il avait réussi à empêcher la nomination de Catherine Vautrin à Matignon en mai 2022. Il reste que le ministre des Armées coche un certain nombre de cases qui sont importantes pour Emmanuel Macron. Il ne capte pas la lumière. Il est très loyal. Il est efficace. Et il n’a pas d’ambition affichée pour 2027 à la différence de Bruno Le Maire ou de Gérald Darmanin. Richard Ferrand ayant décliné – heureusement – l’éventualité d’accéder à Matignon, il ne resterait que Julien Denormandie comme candidat de substitution pour obtenir le "licet" de François Bayrou.
Le maître des horloges
Cette traditionnelle comédie du pouvoir qui se noue à chaque remaniement est un moment qu’Emmanuel Macron adore plus que tout. C’est bien la raison pour laquelle il a devancé les échéances en annulant le conseil des ministres prévu mercredi dernier. Car plus que jamais, dans ces circonstances, il redevient le Maitre des Horloges. Mais il convient de s’interroger sur cette pratique des remaniements de confort qui ne sont plus qu’un instrument de communication au service de l’image présidentielle.
Le dernier remaniement date du 20 juillet dernier. Il était destiné à clore la période des cent jours fixée par le Chef de l’État pour apaiser le Pays après la réforme des retraites. Il n’aura pas servi à grand-chose. D’autant que la principale figure de ce nouveau gouvernement, Aurélien Rousseau, a démissionné le 20 décembre dernier, plaçant son éthique de conviction bien au-dessus de son éthique de responsabilité.
Des institutions de plus en plus "tordues"
Pire que cela, depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron à l’Élysée, ce sont 110 ministres qui ont été nommés, pour la plupart restés dans les oubliettes de la politique. Comme l’a indiqué la newsletter TTSO : rapporté au temps passé à l’Élysée, cela correspond à l’équivalent de 1,4 ministre "consommé" par mois, du jamais vu dans toute l’histoire de la Cinquième République. Sur tous ces ministres, trois seulement sont là depuis le début. Élisabeth Borne, Gérald Darmanin et Bruno Le Maire. Peut-être, ce soir ne seront-ils plus que deux ?
Tout cela est donc très loin de la conception gaullienne du mode de fonctionnement du couple exécutif. Rarement un président n’a aussi "tordu" l’usage de la constitution de la Cinquième République. Et cela ne devrait pas s’améliorer au cours des trois années et demie qu’il lui reste à exercer. Puisqu’il fait du remaniement un supplétif de la dissolution. Tout le problème vient du fait que le vote de la loi sur l’immigration a fracturé la "pseudo" majorité présidentielle. C’est pourquoi, selon nous, le seul remaniement qui aurait un sens consisterait à nommer un premier ministre de cohabitation.
Des vœux très attendus
Au chapitre économique, la semaine qui vient va être marquée, dès demain soir par les vœux de Bruno Le Maire. Sauf surprise de dernière minute. Le ministre de l’Économie a eu un long tête-à-tête avec le Chef de l’État vendredi soir. On ne sait s’il a cherché à défendre sa candidature pour Matignon, face à son ancien protégé, Sébastien Lecornu, qui était conseiller spécial au ministère de l’Agriculture, lorsque Bruno Le Maire détenait ce portefeuille. Il semble qu’il a surtout cherché à éviter d’être le chef de file de la campagne pour les européennes. Rôle que certains voulaient lui attribuer.
Le lendemain, mardi 9 janvier, ce sera au tour de François Villeroy de Galhau, le gouverneur de la Banque de France de présenter ses vœux à la presse dans le cadre prestigieux de la Galerie Dorée de l’Hôtel de Toulouse, considérée comme l’une des plus somptueuses avec la Galerie des Glaces du château de Versailles et la Galerie d’Apollon au Louvre. Notre grand argentier devrait profiter de cette tribune pour revenir sur la confirmation en 2024 du repli de l’inflation, malgré la légère remontée de décembre qu’un grand quotidien du soir a exagérément qualifiée de "résurgence". Et puisqu’il s’agit de vœux, gageons que celui dont la parole porte en matière de finances publiques, invite le gouvernement à tenir ses engagements de réduction du déficit budgétaire. Ce qui serait une bonne nouvelle. Tant pour les agences de notation, que pour Bruxelles et surtout les Français. Mais ce qui semble mal parti pour 2024 compte tenu de 2 milliards d’euros de dépenses nouvelles votées lors de la discussion budgétaire et d’une hypothèse gouvernementale de croissance du PIB bien peu réaliste.
P.-S. : A tous les fidèles lecteurs de cette chronique dominicale je souhaite une très belle année 2024 pleine de satisfactions personnelles et professionnelles. Je tiens à vous remercier pour votre fidélité. Grâce à vous et aux nombreux abonnés qui nous ont rejoints cette année WanSquare a connu une année record – au sein du groupe Les Échos-Le Parisien – et à l’aube de sa quinzième année. En plus de vous adresser mes meilleurs vœux pour vous-même et tous vos proches, je vous assure donc de ma profonde gratitude pour votre attachement à nos publications. Yves de K.
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