éditorial / Yves de Kerdrel
éditorial
Yves de Kerdrel
éditorial
Édouard Philippe joue la montre et la concertation
par Yves de Kerdrel
Le Chef de l’État qui a laissé son Premier Ministre en première ligne sur le dossier des retraites le pousse à prendre son temps, et à lâcher du lest sur certains régimes spéciaux quitte à réformer de manière moins ambitieuse. Il redoute toujours un retour de flamme des « Gilets Jaunes » ou des mouvements sociaux qui réuniraient urgentistes, professeurs et même agriculteurs.
Après la semaine dernière qui était marquée par de longues séances de concertation à Matignon, Édouard Philippe voulait faire de cette semaine, et juste avant les trois mouvements sociaux annoncés, une semaine d’explication. Son mot d’ordre et celui qu’il tente de transmettre à ses équipes au sujet de la réforme des retraites, c’est "lentement mais sûrement". Voilà pourquoi, jeudi dernier en s’exprimant devant le Conseil Économique et social, il a revendiqué l’usage du "temps long". C’est donc à pas comptés que le gouvernement dessine ainsi sa refonte du système avec la présentation ce jeudi par Édouard Philippe du calendrier et de la méthode de cette réforme inflammable, à la veille d'une journée de blocage dans les transports parisiens.
Désireux de ne pas brusquer les Français et de provoquer une nouvelle étincelle, Édouard Philippe a cherché ces derniers jours à expliquer et à rassurer sur les ambitions du gouvernement en matière de retraites, alors que se profilent déjà plusieurs journées de mobilisation contre cette réforme. Après la remise mi-juillet du rapport du haut-commissaire Jean-Paul Delevoye, qui sert de base de discussions, puis la réception la semaine dernière des partenaires sociaux pour déminer le terrain, le Premier Ministre semble avoir choisi une stratégie en deux temps pour faire passer ses messages. Il a d'abord prononcé un discours devant le Conseil économique, social et environnemental, c'est-à-dire l'assemblée des corps intermédiaires. Une strate de la société qui s'était sentie malmenée et avec laquelle l'exécutif entend renouer dans le cadre de l'acte 2 du quinquennat.
Un cycle de consultations citoyennes
Au Palais d’Iéna, le chef du gouvernement a utilisé toutes les formules qu’il fallait pour cet auditoire si sensible. Il a donc assuré que la réforme des retraites fera l'objet de consultations citoyennes de fin septembre jusqu'à la fin de l'année, devant aboutir à un projet de loi voté d'ici la fin de la session parlementaire de l'été prochain. Ce délai servira à définir le système cible et les générations concernées par le système universel par points voulu par Emmanuel Macron. C’est le chef de l'État qui lancera lui-même avant la fin du mois de septembre un cycle de consultations citoyennes qui se termineront à la fin de l'année, via notamment une plateforme numérique. En parallèle, des concertations avec les partenaires sociaux vont commencer dès la semaine prochaine et dureront jusqu'au début du mois de décembre.
Ces discussions porteront sur quatre thèmes, dont les conditions d'ouverture des droits, en particulier l'importante question de l'âge (de départ) et de la durée (de cotisation), et le pilotage financier du système pour le ramener à l'équilibre d'ici 2025. Sur le thème clé de l'âge de départ à la retraite ou de durée de cotisation, Édouard Philippe a annoncé qu'il allait confier une mission à Sophie Bellon, présidente du conseil d'administration de Sodexo, qui aura à ses côtés Jean-Manuel Soussan, directeur des ressources humaines du groupe Bouygues Construction, et à Olivier Mériaux ancien directeur général adjoint de l'agence nationale pour l'amélioration des conditions de travail (Anact).
Une stratégie didactique élaborée
La deuxième étape dans la stratégie didactique du Premier Ministre a été son intervention jeudi soir au 20 heures de TF1 afin de s'adresser à tous les Français pour rassurer, expliquer l'ambition de réforme, faire de la pédagogie sur un sujet qui parle à tous et qui est aussi extrêmement compliqué, explique-t-on à Matignon. Édouard Philippe a donc cherché à éclaircir le point concernant l'âge de départ à la retraite, après un cafouillage à la tête de l'exécutif. Le rapport de Jean-Paul Delevoye préconise une borne à 64 ans pour bénéficier d'une retraite à taux plein. Mais Emmanuel Macron a indiqué fin août, à la surprise générale, sa préférence pour une modulation selon la durée de cotisation, plutôt que l'âge.
Sur le calendrier, le Premier Ministre estime que 2020 est le bon moment pour traiter ce dossier, une promesse de campagne d'Emmanuel Macron, qui vise à fusionner en un système unique par points les 42 régimes existants, à l'horizon 2025. Plusieurs questions restent en suspens : à quelle échéance le projet de loi sera rédigé, présenté en Conseil des ministres, examiné au Parlement et voté ? À quel rythme et jusqu'à quelle date butoir la transition, infiniment complexe, entre les anciens et le nouveau système s'effectuera. Il est désormais question d’une discussion au parlement en juin 2020 et d’un étalement de la réforme jusqu’en 2040. Ce qui lui ferait perdre beaucoup d’efficacité.
Une accélération des mouvements sociaux
Le vendredi noir vécu par les franciliens dans les transports parisiens va être maintenant suivi lundi, à l'initiative du Conseil national des barreaux, des avocats, pilotes de ligne, stewards et hôtesses, mais aussi quelques infirmiers et médecins, d'une manifestation à Paris pour défendre leurs régimes. Force ouvrière prévoit pour sa part un rassemblement le 21 septembre à Paris, quand la CGT, Solidaires et Sud-Rail défileront ensemble le 24 septembre. Et l’on commence à percevoir que la disparition des régimes spéciaux sera bien plus compliquée que ce que le gouvernement attendait. Au point qu’il ne parle plus que de pénibilité, comme s’il entendait multiplier les exceptions à la future règle commune. Et il en est de même pour la fusion des régimes public et privé.
Il reste que cette méthode fonctionne pour l’instant correctement. Si les mouvements sociaux étaient annoncés bien avant les interventions d’Édouard Philippe, c’est désormais le silence total (hélas !) dans les rangs du Medef ou ceux de la CFDT qui sont les deux grandes voix que l’on aimerait entendre. Surtout Jupiter qui a laissé ses habits de réformateur par ordonnances ne va-t-il pas trop loin maintenant dans la concertation avec ce nouveau "grand débat" dont on ne sait s’il est là pour noyer des mesures d’ores et déjà prises ou pour faire ressortir de la base des préoccupations qui n’ont pas été prises en compte par le livre blanc de Jean-Paul Delevoye.
Inquiétudes autour du sort de Hong Kong
À côté de cela le gouvernement boucle actuellement le projet de loi de finances pour 2020 avec une hypothèse de taux de croissance sans doute un peu trop élevée. Mais surtout, pour la troisième année consécutive, avec une absence complète de réduction des dépenses publiques qui vont continuer à augmenter en volume. La principale baisse viendra des 4 milliards de charges d’intérêts en moins dues sur la dette et qui vont être économisées grâce aux taux négatifs actuels. Gérald Darmanin a beau jouer au paon en affichant une baisse du déficit budgétaire à 2,1 ou 2,2 %, celle-ci comprend un effet cosmétique important lié au fait que cette année les dépenses publiques comprenaient à la fois le CICE et la baisse des charges patronales.
Pendant ce temps-là Emmanuel Macron se préoccupe toujours beaucoup de géopolitique, surtout compte tenu du regain de tension en Iran et de la révocation par Donald Trump du faucon Bolton. Beaucoup redoutent également que dans le climat d’incertitudes internationales marqué par les discussions sino-américaines sur le commerce, on assiste bientôt à une mise au pas de Hong Kong par Pékin. Les services de renseignement ont noté une mobilisation impressionnante de troupes et de chars à proximité de l’ancienne colonie britannique. La flotte chinoise a également fait mouvement vers l’embouchure de la Rivière des Perles. À cela s’ajoutent, à l’Élysée de plus en plus de temps consacré à la préparation des municipales. Surtout après le premier incident créé par la candidature clandestine de Cédric Villani à Paris. C’est notamment une grande partie du rôle joué par Jérôme Peyrat, ex-chiraquien, devenu conseiller politique du Chef de l’État et qui est un grand connaisseur de la carte électorale.
Questions sur l’efficacité du QE de la BCE
Au chapitre économique, comme c’était attendu, la Banque centrale européenne s'est engagée jeudi à procéder à nouveau à des rachats d'actifs aussi longtemps que nécessaire et a enfoncé son taux de dépôt un peu plus bas dans le négatif dans le but de redonner de la vigueur à une économie de la zone euro en difficulté, autant de décisions que les marchés ont saluées. Intervenant dans les dernières semaines du mandat du président Mario Draghi, elles préparent le terrain à une probable détente monétaire par la Réserve fédérale américaine et par la Banque du Japon la semaine prochaine, avec toujours pour but d'étayer une économie mondiale dont la croissance patine.
Mais déjà des questions se posent quant à la capacité des dernières mesures de la banque centrale à relancer l'économie de la zone euro face aux tensions commerciales internationales et aux risques liés au Brexit. La BCE a réduit son taux de dépôt de 10 points de base à -0,5 %, a promis que les taux resteraient bas longtemps et dit qu'elle reprendrait le 1er novembre ses rachats d'actifs obligataires - autrement dit son programme d'assouplissement quantitatif, au rythme de 20 milliards d'euros par mois. Ce nouveau programme autorisera en particulier le rachat d'obligations corporate à un rendement inférieur au taux de dépôt. Précédemment, seules les obligations du secteur public pouvaient être rachetées en deçà du taux de dépôt.
L’Allemagne en récession
À propos des achats d'obligations, la BCE a précisé que le Conseil des gouverneurs prévoit d'y avoir recours aussi longtemps que nécessaire pour renforcer les effets accommodants de ses taux d'intérêt et d'y mettre fin peu avant de commencer à relever les taux d'intérêt directeurs. Une telle formulation laisse penser que les achats pourraient durer des années, tandis que les marchés pour leur part ne voient pas les taux remonter pendant encore une dizaine d'années. La relance du QE aurait suscité l'opposition de Jens Weidmann, le président de la Bundesbank, de François Villeroy de Galhau, celui de la Banque de France, et de Benoît Coeuré, l'un des membres du directoire selon certaines sources.
Il faut dire que le précédent programme QE de la BCE, d'un montant de 2 600 milliards d'euros, n'a connu qu'un succès limité pour ce qui est de stimuler l'activité économique. Ainsi, l'institut de conjoncture Ifo a abaissé jeudi sa prévision de croissance pour l'Allemagne en 2019 et annoncé que la première économie d'Europe serait en récession au troisième trimestre. Des chocs externes en série, notamment le conflit commercial sino-américain et le gâchis du Brexit, ont fait dérailler la reprise de la zone euro. Au vu d'une incertitude aussi prégnante, même si l'on abaisse les coûts de financement des entreprises et des ménages, cela n'augmentera pas sensiblement la consommation ou l'investissement.
Donald Trump pousse la Fed à réagir
L'inflation persiste à évoluer en deçà de l'objectif d'un peu moins de 2 % de la BCE depuis 2013 et il lui fallait donc agir pour préserver sa crédibilité. Il est vrai qu'avec une Réserve fédérale elle-même embarquée dans une détente des taux, elle n'avait d'autre choix qu'assouplir pour éviter une montée rapide de l'euro qui aurait eu pour effet de freiner encore un peu plus l'inflation. Mais les détracteurs de Mario Draghi font valoir que les plus gros problèmes auxquels la zone euro est confrontée lui sont extérieurs et donc hors de portée de la BCE, altérant d'autant ses chances d'être efficace. Ils ajoutent que la zone euro subit un ralentissement et non une récession et que les rachats obligataires, l'outil le plus puissant de la BCE, devraient être réservés à une réelle situation de crise, d'autant que la banque centrale a brûlé la plus grande partie de ses munitions lors de ses précédentes offensives de stimulation de l'économie.
Aux États-Unis, les marchés anticipent une baisse des taux d'un quart de point de la Fed mercredi prochain, qui ramènerait le taux des "Fed funds" à 1,75 %-2 %. L'outil FedWatch du CME Group montre que les traders anticipent au total deux ou trois baisses de taux d'ici à la fin de l'année. Vendredi dernier, le président de la Fed, Jérôme Powell, avait indiqué que la banque centrale ne prévoyait pas de récession aux États-Unis, mais que l'économie américaine faisait face à des risques baissiers significatifs. Donald Trump avait vivement réagi aux annonces de la BCE en estimant qu'elle essaie et est en train de réussir, à déprécier l'euro face à un dollar très fort, pénalisant les exportations américaines. Une manière pour le président américain de s'en prendre une nouvelle fois à la Réserve fédérale américaine.
Reproduction et diffusion interdites sans autorisation écrite
ÉDITORIAUX
de la semaine

