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Politique monétaire / Devises / euro / révolution digitale

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Devises / euro / révolution digitale

L'épidémie pourrait accélérer le développement de l'euro digital

Selon Yves Mersch, gouverneur et vice président du conseil de surveillance de la BCE, la banque centrale est prête à amorcer le tournant de la monnaie digitale. Mais pas à n'importe quel prix.
euros -symbole
euros -symbole

L'épidémie de Covid-19 pourrait profondément modifier les habitudes de paiements des consommateurs, avec une forte diminution de l'utilisation du cash. Alors que l'OMS a prévenu dès le début du mois de mars que les monnaies et billets de banque étaient des vecteurs de transmission des virus, de plus en plus de citoyens ont opté pour le sans contact, et de nombreux pays ont d'ailleurs décidé d'augmenter les plafonds de paiements, comme la Grande-Bretagne de 30 à 45 livres la France, de 30 à 50 euros.

"L'épidémie de Covid va certainement accélérer le tournant vers les devises digitales", explique ainsi Carlo Cocuzzo économiste finance digitale chez ING. Et ce pour trois raisons selon lui. D'une part la forte hausse des paiements sans contact, "qui pourrait finir par donner tort à ceux qui pensent que le cash est roi". Ensuite parce que l'épidémie a accru le rôle économique des gouvernements, davantage interventionnistes qu'avant, et qui pourraient donc militer pour que les banques centrales développent ce type de devises. Enfin, "parce que certains États s'en sortiront mieux que de d'autres et saisiront certainement cette opportunité pour se développer sur le marché du paiement digital", termine l'économiste.

Dans ce contexte, le débat sur les devises numériques des banques centrales refait surface et a été abordé cette semaine au sein de la BCE. Lors d'une intervention le 11 mai dernier, le gouverneur et vice-président du conseil de gouvernance de la BCE Yves Mersch a ainsi rappelé que son institution travaillait sur le sujet, afin de ne surtout pas louper cette révolution technologique des paiements. Francfort n'est pas la seule à étudier la question : selon une récente enquête menée par la Banque des règlements internationaux auprès de 66 banques centrales, 80% d'entre elles travaillent sur les monnaies numériques des banques centrales (MNBC).

Fournir une monnaie sûre et des moyens de paiement fiables fait partie intégrante du mandat et de l'activité d'une banque centrale et la BCE fera donc ce qui est nécessaire pour fournir au public une forme de monnaie numérique, si l'usage l'exigeait. Même si pour l'instant, l'utilisation de liquide n'a pas encore disparu : 76 % des transactions dans la zone euro sont effectuées en espèces, ce qui représente plus de la moitié de la valeur totale de tous les paiements, rappelle la BCE. Et la demande d'espèces dans la zone euro dépasse actuellement le taux de croissance du PIB nominal. En temps de crise, la demande de liquidités est même encore plus forte, selon la BCE. À la mi-mars de cette année, l'augmentation hebdomadaire de la valeur des billets en circulation a presque atteint le pic historique de 19 milliards d'euros, cite la BCE, qui ne fournit cependant pas de chiffres au-delà de cette date.

Le groupe de travail dédié aux monnaies numériques de banques centrales de la BCE a pour l'instant établi plusieurs conclusions : d'une part, la majeure partie de l'argent émis par les banques centrales est déjà numérique, bien qu'il ne soit pas appelé MNBC. "Cela est vrai pour la majeure partie de l'argent émis dans le cadre de nos opérations de crédit de gros avec nos contreparties", explique le gouverneur. L'idée serait donc de l'étendre pour les paiements de détail afin de rendre cette MNBC accessible à tous.

Une telle devise pose cependant quelques soucis juridiques. Ainsi si la MNBC était basée sur des jetons numériques, l'anonymat de ceux qui s'en serviraient pourrait ne pas être garanti. Autre question, celle des intermédiaires qui faciliteraient la circulation de la MNBC. "Dans quelle mesure sommes-nous autorisés à externaliser des tâches de droit public à des entités privées ? Et quelle serait l'étendue appropriée de la surveillance de ces entités ?", s'interroge le gouverneur. Autre possibilité technologique pour créer cette monnaie numérique de détail : qu'elle repose sur des comptes de dépôt auprès de la banque centrale. Pour la zone euro, il s'agirait essentiellement de faire passer le nombre de comptes de dépôt courants offerts d'environ dix mille à entre 300 et 500 millions. Une MNBC de cette nature permettrait à la banque centrale d'enregistrer les transferts entre utilisateurs, assurant ainsi une protection contre le blanchiment d'argent et d'autres utilisations illicites (ou considérées comme illicites par les gouvernants du moment), en fonction du degré de confidentialité accordé aux utilisateurs.

Pourquoi la BCE n'a donc pas encore mis au point cette MNBC de détail si l'adaptation technologique pour y parvenir est si simple ? Tout simplement car elle pourrait avoir un impact majeur sur l'équilibre du système financier. Ainsi, en cas de crise financière, les épargnants pourraient être tentés de convertir massivement leurs billets en MNBC, amplifiant les effets de la crise. Et même en l'absence de crise, une MNBC facilement convertible pourrait évincer les dépôts bancaires, ce qui entraînerait la désintermédiation du secteur bancaire. Ce qui pourrait avoir des conséquences de grande envergure sur la structure du système financier et sur la capacité des banques centrales à remplir leurs tâches essentielles et à garantir que leur politique monétaire est transmise à l'économie réelle.

La BCE est donc en train d'étudier toutes les options pour que l'introduction d'une monnaie digitale ne détruise pas le système financier. Et va certainement accélérer son travail dans les prochains mois, si l'épidémie a effectivement durablement modifié les habitudes de paiement des consommateurs.

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