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Deutsche Bank / prévision / apocalypse / endettement massif
Deutsche Bank voit l'avenir en noir
Nombre d'économistes s'accordent à dire que la relocalisation des chaînes de production et le développement du télétravail feront partie des changements structurels liés à la pandémie mondiale commencée l'hiver dernier. Mais peu ont prédit un avenir aussi sombre que ceux de Deutsche Bank, dans une étude dévoilée aujourd'hui. Selon les économistes de la banque, dans ce document, intitulé "Bienvenue dans l'ère du désordre", 8 thématiques, ou changements structurels, à l'œuvre depuis quelques années, devraient se généraliser au cours de la prochaine décennie, la Covid ayant cristallisé ces tendances de fond. "La Covid a constitué un shoot de caféine pour le changement de régime, accélérant les points d'inflexion de la démographie, de la mondialisation, du libéralisme, de la politique intérieure, de la géopolitique et du prix des actifs. Il est vrai que des changements rapides se sont produits à de nombreuses reprises dans le passé. La différence cette fois-ci, cependant, est que de nombreux changements, quelque peu indépendants, sont sur le point de se produire en même temps. La collision de plusieurs changements rapides aura des effets secondaires et tertiaires inattendus sur l'économie mondiale, qui pourraient durer des décennies et définir les époques futures", explique la DB en introduction.
Premier changement qui risque d'impacter l'ordre mondial donc, l'enlisement du conflit USA/Chine. Pourquoi ? Parce que la Chine est en train de devenir la plus grande économie du monde, et qu'elle devrait donc continuer de pratiquer sans vergogne une politique contradictoire avec celle prônée par les États-Unis. "À mesure que les États-Unis s'affirmeront dans leur volonté de contenir la Chine, ils chercheront probablement à imposer des sanctions économiques et financières pour encourager la Chine à s'intégrer dans l'architecture internationale telle que souhaitée par les États-Unis. Nous pensons que la Chine ripostera à son tour", explique la banque allemande, qui rappelle que la Chine est désormais la deuxième puissance mondiale en termes de dollars, avec 14,3 milliards de dollars en 2019, et la première en termes de parité de pouvoir d'achat. Elle est la première exportatrice au monde, ayant exporté autant l'année dernière (2,5 milliards de dollars) que la France, l'Allemagne et l'Italie réunies. Elle possède également le plus grand excédent commercial, qui - avec 430 milliards de dollars l'année dernière - est 1,5 fois celui de l'ensemble de la zone euro. Du côté de la demande, la consommation des ménages en Chine est aussi importante que celle de l'Allemagne, de la France, de l'Italie et des Pays-Bas réunis, et elle augmente beaucoup plus vite. Dans ce conflit Chine/USA, les équipes de DB estiment que l'Europe devra choisir son camp, et que la guerre commerciale risque malheureusement de s'étendre à l'ensemble du monde.
Autre sombre prédiction de la part des économistes, celle qui concerne l'Europe. Les dix prochaines années seront celles du "tout ou rien" pour le Vieux Continent, dont les chances d'une plus grande intégration ont augmenté avec l'épidémie et l'adoption du Next Generation EU. Mais dont le fossé économique entre les membres risque de s'aggraver à moyen terme. "Il sera de plus en plus difficile pour l'Union européenne de se renforcer sans une vision commune plus claire", avertissent-ils. Par ailleurs, si Bruxelles restaure trop rapidement les critères de Maastricht et impose un retour à l'austérité trop tôt après la Covid, les divergences économiques entre États risquent de s'accroître, en fonction de ceux qui, comme l'Allemagne, disposaient avant la crise d'une situation budgétaire et fiscale saine. Enfin, l'évolution démographique de l'UE devrait accroître sa fragilité dans les prochaines années : alors qu'actuellement, la part des plus de 65 ans dans la zone euro s'élève à 21%, contre 16% en 1999, lorsque la monnaie unique a été lancée, elle devrait atteindre 25 % d'ici 2030, puis 29 % en 2040. "Cette tendance au vieillissement de la population augmentera la pression sur les finances publiques des États, car une part de plus en plus réduite des citoyens en âge de travailler devra payer les impôts qui financent les retraites et les soins de santé d'une population âgée en expansion. En outre, comme les personnes âgées constitueront une part de plus en plus importante de l'électorat, ce déséquilibre ouvrira la voie à des affrontements intergénérationnels", expliquent les économistes.
Voici selon eux les cinq autres grandes tendances ou questionnements qui devraient émerger dans les prochaines décennies et redessiner l'économie mondiale :
1- envolée de l'endettement public. "Dans un environnement de dette plus élevée et d'impression de monnaie encore plus importante, il est assez clair pour nous que le désordre et le chaos sur les marchés financiers seront une caractéristique régulière du paysage macro/économique". Selon les économistes, l'épidémie a ouvert la boîte de Pandore en termes de dépenses gouvernementales. Et étant donné que cette explosion des déficits ne devrait pas donner lieu à des hausses de rendements souverains (grâce à l'intervention des banques centrales), les États devraient continuer d'ouvrir les vannes.
2- inflation ou déflation ? Les analystes de Deutsche Bank sont divisés quant à savoir si l'épidémie entraînera une flambée des prix ou plutôt une déflation généralisée, mais ils s'accordent pour dire que les montants injectés pendant la crise sont tellement colossaux qu'il y a peu de chance pour que les prix reviennent à leur objectif modéré de moyen terme, de 2%. Pour l'instant la tendance est clairement à la déflation, comme l'ont montré les récents indices HICP pour la zone euro. Mais l'explosion de la masse monétaire (celle des États-Unis est au plus haut depuis la seconde guerre mondiale) pourrait inverser cette tendance. Par ailleurs le vieillissement généralisé de la population mondiale devrait rendre la main-d’œuvre de plus en plus rare, entraînant de fait une hausse du coût du travail, et des prix.
3- hausse des inégalités : selon les économistes de Deutsche Bank, l'épidémie a entraîné un changement durable dans le fonctionnement des entreprises, avec notamment le développement du télétravail. Mais ce mode de travail à distance est impossible pour certaines catégories de métiers, qui ont été plus durement touchées que les autres par la Covid. "Nombre de ces emplois seront menacés dans un monde où la distance sociale est grande et continueront donc d'être vulnérables dans un avenir immédiat", explique Deutsche Bank, qui estime que le fossé social entre les personnes exerçant ces métiers, souvent moins bien rémunérés, et les autres salariés, devrait s'accroître.
4- accroissement du fossé entre les générations : ceux qui ont intégré le marché du travail au cours de la dernière décennie ont déjà subi le double choc de la crise financière mondiale et maintenant de la pandémie de coronavirus - les deux pires chocs économiques depuis la Grande Dépression des années 1930. Les jeunes ont donc été perdants sur le plan économique par rapport à leurs prédécesseurs et sont en retard sur les générations précédentes sur des questions allant de l'accession à la propriété au niveau d'endettement des étudiants. En même temps, on constate un clivage croissant sur d'autres questions, par exemple sur la manière dont les jeunes ont été parmi les plus énergiques à réclamer des mesures sur le changement climatique. Par ailleurs, les jeunes vont hériter du lourd fardeau de la dette nationale qui s'est accumulée, depuis une décennie et continuera de progresser. "Nous pensons que ce conflit intergénérationnel va probablement s'aggraver au cours de la prochaine décennie. Le vieillissement de la population en Occident exacerbe bon nombre de ces tendances existantes", expliquent les économistes.
5- intensification du débat sur le climat : selon les équipes de la banque allemande, l'épidémie aura au moins eu le mérite de mettre l'environnement au centre de l'échiquier, puisque nombre de défenseurs de la planète ont estimé que ce choc sanitaire était l'occasion de changer notre mode de vie en profondeur. Il reste que les efforts pour atteindre les objectifs définis dans les Accords de Paris seront colossaux. "En effet, pour parvenir à un réchauffement de la planète de seulement 1,5 degré, le GIEC affirme que les émissions devront diminuer de 55 % par rapport aux niveaux de 2017. C'est le double de la baisse constatée lors du confinement. Atteindre un niveau de réduction des émissions égal au double de celui observé pendant le confinement de cette année nécessitera un effort héroïque qu'il est difficile de voir se produire dans les pays démocratiques. Par exemple, si une réduction de 26 % des émissions coïncidait avec un taux de chômage de plus de 14 % aux États-Unis, les efforts visant à doubler la baisse des émissions nécessiteraient-ils que le chômage double pour atteindre près de 30 % ? Les effets sociétaux de ce niveau de chômage sont presque trop graves pour être imaginés".
Dans ce contexte de profonds bouleversements, les équipes de la Deutsche Bank estiment que les actifs financiers, qui de 1980 à 2020 ont fortement augmenté, soutenus par l'accélération de la mondialisation et le renforcement de l'UE, devraient au contraire se déprécier dans les prochaines années, notamment du fait de la faiblesse constante de l'inflation et des incertitudes géopolitiques grandissantes. "La plus grande erreur dans les années à venir serait de simplement extrapoler les tendances passées", concluent les auteurs.
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