Dirigeants, gouvernance / AMF / Scor / Covea
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L’AMF désavoue Covea et donne raison à SCOR
Une fois encore, Thierry Derez, le patron de Covea s’est pris les pieds dans le tapis. Il y a trois mois il décidait de changer d’avocats à l’approche du procès au pénal intenté par SCOR contre lui, qui fût administrateur du réassureur, et à ce titre se serait livré à un abus de confiance, et contre le groupe mutualiste. Il a laissé tomber August & Debouzy et Bredin Prat pour enrôler Dominique Bompoint (chargé de l’appel de la forte condamnation du groupe mutualiste et de son président en novembre dernier) et Emmanuel Marsigny (avocat de Tariq Ramadan) et Thierry Marembert.
Aussitôt après ces deux derniers ont fait fuiter dans un quotidien économique qu’ils avaient entamé une citation directe devant le tribunal correctionnel visant uniquement Denis Kessler en l’accusant de "manipulation de cours" et "d’abus de bien social". Rien que cela ! La manipulation de cours visait des interventions du groupe SCOR sur son titre, comme en font toutes les sociétés cotées, et de surcroît avec comme intermédiaire financier BNP Paribas. Quant à l’abus de bien social – tenez-vous bien ! – il visait les diligences apportées par les avocats, les conseils en communications et autres prestataires de SCOR dans sa défense contre la tentative de main mise de Covea.
Une accusation grotesque dans la mesure où il n’est pas difficile à SCOR de démontrer que toutes ses dépenses engagées l’ont été dans l’intérêt social du groupe. Sans quoi les Commissaires aux comptes auraient tiré la sonnette d’alarme. Ce qui n’a pas été fait. Par ailleurs, comme pour les interventions sur les cours de Bourse, avec de tels raisonnements, tous les dirigeants vont être taxés d’abus de bien social pour vouloir défendre l’indépendance des groupes qu’ils dirigent et l’intérêt social de l’entreprise. L’accusation est d’autant plus ridicule que si SCOR s’est défendu normalement, il serait peut-être utile de savoir combien Covea – groupe sans actionnaire puisque mutualiste – a engagé comme dépenses faramineuses avec ses cinq cabinets d’avocats successifs et ses trois conseils en communication.
Dans cette opération de communication initiée par les nouveaux avocats de Covea et de Thierry Derez, le principal but était de jeter l’opprobre sur Denis Kessler de manière ouvrir un contre-feu avant le procès pénal de juillet contre Covea et son patron, déjà lourdement condamnés au civil. Accuser un ancien vice-président du Medef "de manipulation de cours" c’était faire une super opération de communication. Mais l’Autorité des Marchés Financiers, qui publie rarement, des communiqués a jugé utile de sortir de son silence. En affirmant que le Parquet National Financier avait sollicité son avis sur une possible manipulation de cours résultant du rachat par SCOR entre le 25 octobre et le 10 décembre 2018 de ses propres actions. Verdict du gendarme de la Bourse : "L’AMF a examiné les conditions de ces rachats d’actions et leur impact sur le cours du titre ; après délibération de son Collège, l’AMF a indiqué hier au Parquet financier que les éléments dont elle dispose ne permettent pas d’étayer des allégations de manipulation de cours."
Voilà donc Covea et ses nouveaux avocats pénalistes désavoués publiquement par l’instance la plus élevée de l’AMF, le collège que préside Robert Ophèle. Et alors que Covea vient d’embaucher en plus de l’ancien secrétaire général de l’AMF, Thierry Franck, l’un des anciens présidents de cette institution, Jean-Pierre Jouyet. Ce désaveu signe – après l’échec de la prise de contrôle de SCOR en 2018 et 2019, l’avortement de l’offre de rachat de PartnerRe en 2020 et le jugement sévère du Tribunal de Commerce du 10 novembre dernier – la quatrième défaite en rase campagne pour Covea, et une victoire… pour l’AMF ! Son président Robert Ophèle a donné hier une preuve éclatante de l’autorité de son Autorité.
Échec personnel pour Thierry Derez
Covéa a tenté plusieurs opérations de déstabilisation de Denis Kessler avant l’assemblée générale de SCOR en 2021, pour le mettre sur la sellette. L’idée était simple : mobiliser les actionnaires contre lui, en l’accusant de faits graves dont on sait dans l’ère actuelle de la compliance généralisée qu’ils pourraient conduire à ce qu’il ne soit pas reconduit comme administrateur. Pourquoi ? Parce que l’Assemblée Générale qui se tient le 30 juin a lieu moins d’une semaine avant le procès au pénal de Thierry Derez, qui devra y répondre du délit d’abus de confiance pour avoir diffusé des documents et informations confidentiels.
Les nouveaux avocats pénalistes de Covéa ne semblent pas être capables de viser juste. Et rappelons enfin que Thierry Derez est lui-même avocat pénaliste… Peut-être devrait-il retourner à la fac réviser ses cours. Après son procès devant le tribunal correctionnel, qui se tient les 5 et 6 juillet prochains ? S’il est une nouvelle fois condamné, la question de la poursuite de ses responsabilités à la tête de Covéa sera clairement posée, conformément aux dispositions de la directive européenne Solvabilité 2 en matière de compétence et d’honorabilité des dirigeants de sociétés d’assurance.
La ficelle était tellement grossière – et le verdict tellement clair – que SCOR peut être légitimement conduit à demander réparation financière de cette manœuvre dolosive. Les marchés n’aiment pas l’incertitude et c’est donc sans surprise que le cours de SCOR a baissé depuis l’annonce de cette accusation… La réaction positive des marchés aujourd’hui (+1,8 %, soit près de 90 millions d’euros d’augmentation de la capitalisation boursière de SCOR), démontre clairement que la plainte infondée de Covéa pesait sur le cours du réassureur.
Encore un grand échec : Thierry Derez apparaît désormais comme un loser. Treize ans après avoir été nommé CEO, il a tout loupé. Héritant d’un empire, bâti par le génial Jean-Claude Seys – avec des fonds propres considérables et des marques fortes – le bilan de Thierry Derez est à proprement parler nul. Vente de Swinton au Royaume-Uni après des pertes significatives, vente de la participation de 20 % dans l’assureur espagnol Caser – que Covéa aurait dû au contraire racheter ! –, perte d’un partenariat en Italie en assurance vie, mise en run-off de la filiale irlandaise, difficultés de la filiale CSE aux États-Unis… Le mieux, la cerise sur le gâteau, c’est l’achat avorté de PartnerRe l’année dernière, véritable pantalonnade. On promet de l’acheter à un prix exorbitant (9 milliards de dollars), alors que la pandémie accélère, et on y renonce deux mois plus tard, après avoir tenté en vain de renégocier le prix à la baisse. Cela se sera traduit par une forte indemnisation d‘Exor, la holding de John Elkann, par des voies plus ou moins avouées… La clause de dédit portait sur 175 millions de dollars.
Face à ces évolutions, on comprend sans peine pourquoi au sein de Covéa, certains couteaux s’aiguisent et des "lieutenants" grenouillent. Les soutiens externes – banquiers et divers conseils – de Thierry Derez et de Covéa, s’interrogent. Et les régulateurs se posent de plus en plus de questions, en France comme à l’étranger. La vraie question est : y a-t-il une issue qui permettrait à Covéa et Thierry Derez de sortir de ce "very bad trip 4" ? Le temps presse…
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