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Yves de Kerdrel
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Liberté versus Responsabilité
par Yves de Kerdrel
En faisant en sorte que les non vaccinés n’aient plus droit à grand-chose, le Chef de l’État a rendu de fait la vaccination obligatoire. Son allocution a été appréciée par plus de 60 % des Français. Pour une fois il a fait preuve d’autorité. Mais c’est sans compter la détermination de ceux qui tiennent à leur liberté individuelle. Et cela au moment même où la taxe Carbone revient par la fenêtre de Bruxelles. De quoi rallumer les braises mal éteintes de mouvements du type « Gilet Jaunes ».
Que les choses soient claires. L’auteur de ces lignes est vacciné, en plus d’avoir eu le Covid. Vacciné par conviction d’abord. Car lorsque l’on a été hospitalisé à cause de ce satané virus, et qu’on a la chance d’avoir à sa portée un bouclier relativement efficace contre de nouvelles souches, pendant plusieurs mois, on préfère une petite piqûre à un séjour hospitalier sous oxygène.
Au pays de Pasteur, même si aucune firme française n’a été capable de mettre au point l’un des quatre vaccins en circulation, la vaccination est devenue banale et elle ne doit pas donner lieu à du "complotisme" de très bas étage. Je me souviens avoir applaudi à l’une des premières mesures du quinquennat d’Emmanuel Macron imposant onze vaccins pour les nouveau-nés. Lorsque nous avions travaillé ensemble dans la Commission Attali, nous avions auditionné de très grands médecins qui attiraient notre attention sur le fait qu’en matière de médecine, la France était en retard en matière de prévention.
Un instrument de prévention par excellence
Le vaccin est un instrument de prévention par excellence. Et ceux dont nous disposons en France pour lutter contre cette pandémie ont une efficacité comprise entre 90 et 95 %. Ce qui est exceptionnel lorsque l’on sait que des millions de Français se font vacciner chaque année contre la grippe avec un vaccin efficace à 50 ou 60 %.
Le vaccin a permis d’éradiquer des maladies, comme la variole. Et si les habitants de villages africains assistaient à certains de nos débats ils seraient pour le moins étonnés, eux qui font la course au moindre vaccin. D’ailleurs les fondations qui œuvrent là-bas, comme celle de Bill Gates ou celle de Pierre Fabre, ont pour consigne d’approvisionner ce continent en vaccins, notamment pour les enfants.
Une vieille méfiance à l’égard des vaccins
L’autre postulat que personne ne peut nier, c’est que la France est une terre de liberté. Ce premier mot de notre devise nationale est devenu sacré. Et il l’est encore plus depuis quelque temps, notamment en matière d’expression. Mais chacun a aussi la liberté de faire ce qu’il souhaite de son corps : avorter ou ne pas avorter, accepter tel protocole médical ou le refuser, opter pour un implant cochléaire lorsqu’on est sourd ou le refuser parce que c’est une opération irréversible qui touche à l’intégrité du corps humain.
De fait il existe une part significative de la population française qui nourrit une méfiance contre les vaccins. Peut-être 15 ou 20 % voire plus. Les qualifier "d’antivax" est peut-être un peu exagéré car derrière ce mot se cache une catégorie de gens plutôt jeunes qui prônent le retour à la nature et donc ne se soignent qu’avec des plantes ou de la médecine naturelle voire chinoise.
Le discours de Macron plus "soft" que sa mise en œuvre
En mettant en place une forme de vaccination obligatoire, qui ne dit pas son nom, Emmanuel Macron a certes fait preuve de fermeté. Il a aussi réagi avec la crainte que le variant Delta provoque une quatrième vague. Il a essayé ainsi de chasser le spectre d’un nouveau confinement, à la rentrée, qui serait insupportable par la plupart des Français après dix-huit mois de crise sanitaire ;
Le problème c’est qu’entre son discours et le projet de loi qui sera débattu cette semaine au parlement après avoir été examiné par le Conseil d’État il y a une certaine marge qui donne le sentiment que beaucoup de libertés individuelles sont restreintes. Que l’on ne puisse pas aller au cinéma si l’on n’est pas vacciné, passe encore. Mais que les forces de police puissent surveiller si vous respectez la quarantaine en cas de contamination, au risque de prendre une amende sévère de la part d’un policier qui a peut-être le Covid et qui n’est pas vacciné pose un problème de rupture d’égalité face à la liberté.
Le cas du personnel soignant
Le problème le plus compliqué à gérer pour le gouvernement est celui des 30 % de soignants qui ne veulent pas se faire vacciner. Encore une fois ils peuvent avoir des raisons personnelles que personne ne peut juger et que la raison surtout ignore. Mais ils ne peuvent oublier que leur rôle est de soigner, même s’ils ne sont que brancardiers ou s’ils amènent les plateaux-repas dans les chambres. Qu’ils soient porteurs sains du virus et qu’ils puissent le promener à l’étage de leur hôpital paraît surréaliste.
Cependant qu’au 15 septembre s’ils n’ont pas renoncé à leur liberté de faire ce qu’ils veulent de leur corps, ils se voient mis à pied et privés de rémunération (sachant que la plupart d’entre eux gagnent entre 1 300 et 2 000 euros) ne peut laisser personne indifférent. Personne ne peut se satisfaire de cette méthode trouvée par le gouvernement pour rendre obligatoire la vaccination des soignants ou des personnels des Ehpads.
La question des libertés individuelles et publiques
Bien sûr si chacun appliquait en conscience et en responsabilité le fameux adage qui nous vient des philosophes grecs selon lequel "la liberté de chacun s’arrête lorsqu’elle nuit à celle de l’autre", il n’y aurait pas ce type de problèmes. Et le parlement ne serait pas obligé de légiférer dans la torpeur de l’été sur des annonces faites deux jours avant la fête nationale, celle qui commémore la liberté par l’ouverture des portes de la Bastille.
Et le débat parlementaire ne risque pas d’être très agité, à l’exception des tribuns des deux extrêmes, tant les mesures annoncées font consensus chez les partis dits de gouvernement. Il reste que cette obligation, une fois votée, risque de devenir un boulet aux pieds du gouvernement. D’où l’expression utilisée par Xavier Bertrand fustigeant le "volontarisme d’opérette" du Chef de l’État. Dès le 14 juillet les premiers opposants à la vaccination obligatoire ont commencé à défiler dans les rues. Et si le mois d’août a du mal à coaliser des manifestants, on peut craindre que la rentrée soit agitée par cette problématique. Surtout une fois que des soignants auront été réellement mis à pied, un an et demi après avoir été applaudis tous les soirs à 20 heures.
Revoilà la Taxe Carbone
D’autant que ce qui a créé, sous François Hollande, la révolte des bonnets rouge, puis fin 2018, celle des gilets jaunes, revient subrepticement par la fenêtre de Bruxelles. La fameuse taxe Carbone dont on parle depuis des années et qui a sans cesse été repoussée est désormais inscrite dans le marbre européen. Bruxelles a dévoilé mercredi un ambitieux plan visant à accélérer la lutte contre le dérèglement climatique, avec la volonté de transformer ses objectifs climatiques en mesures concrètes lors de la décennie en cours et de montrer l'exemple aux autres économies mondiales majeures.
La Commission européenne a présenté de manière détaillée les mesures devant permettre aux Vingt-sept d'atteindre leur objectif collectif de réduire leurs émissions nettes de gaz à effet de serre d'au moins 55 % d'ici à 2030, par rapport aux niveaux de 1990, avec l'ambition affichée d'atteindre la neutralité carbone d'ici 2050. Avec pour principe cardinal de renchérir le coût de la pollution - qu'il s'agisse du fret, de la production manufacturière, de l'aviation notamment -, tout en favorisant le recours aux alternatives respectueuses de l'environnement pour les quelque 25 millions d'entreprises européennes.
Un sujet sensible pour la France des territoires
Si l'Union Européenne ne produit que 8 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, elle entend devenir un exemple pour les autres grandes économies de la planète alors que se profile la conférence de Glasgow de novembre sur les changements climatiques. Dans le cadre des mesures présentées mercredi, il sera impossible de vendre des véhicules neufs diesel ou essence dans l'UE d'ici 2035.
Par ailleurs, les usines et compagnies aériennes seront contraintes de payer une taxe carbone revue à la hausse, tandis que les propriétaires de cargo de fret seront contraints de verser pour la première fois une taxe pour la pollution qu'ils émettent, de même que les secteurs du bâtiment et des transports. Mais cette taxe carbone, qui est devenue un épouvantail en France, sera d’une manière ou d’une autre répercutée sur le consommateur final. Exactement ce que les "gilets jaunes" avaient dénoncé. Pascal Canfin, le président de la commission Environnement au Parlement européen a eu beau essayer de déminer ce sujet en se disant hostile à une nouvelle taxe carbone, cela ne suffira sans doute pas à empêcher manifestations à la rentrée.
Oui à la réforme des retraites… mais plus tard !
En dépit de ces deux sujets brûlants (vaccination et taxe carbone) l’actualité réserve plutôt de bonnes surprises. Selon nos sources Emmanuel Macron table sur une croissance de 6 % cette année pour la France supérieure à celle que prévoit la Banque de France. Tout dépendra pour la dernière partie de l’année de l’ampleur de la quatrième vague du virus et aussi de la disparition en douceur des mesures d’aides mises en place dans l’esprit du "quoiqu’il en coûte".
Le Chef de l’État a évoqué dans son allocution la réforme des retraites, dont chacun a pu bien comprendre qu’elle reposait sur une mesure d’âge (passer de 62 à 64 ans) tout en expliquant que ce n’était pas le moment de la faire (à cause du variant Delta). Néanmoins ordre a été donné par le Château à Jean Castex de recevoir les partenaires sociaux dès le début septembre afin d’évoquer cette réforme. Ce qui risque d’être vite vu, puisque les deux acteurs principaux, le Medef et la CFDT sont opposés à ce que la réforme ait lieu maintenant et souhaitent qu’elle s’inscrive dans le débat présidentiel.
Les entreprises ont de plus en plus de mal à recruter
Selon François Villeroy de Galhau, le gouverneur de la Banque de France qui a remis au Chef de l’État comme aux Présidents des deux assemblées sa lettre annuelle sur la situation du Pays, le variant Delta n'est pas la principale menace. Pour lui, le principal handicap pour la reprise est lié aux difficultés de recrutement. "Les entreprises que nous interrogeons, affirme François Villeroy, déclarent à la Banque de France que 44 % d’entre elles ont déjà des difficultés de recrutement, alors que l’on est au tout début de cette reprise. On retrouve, ce qui est malheureusement, la principale difficulté française : l’insuffisance de l’offre disponible",
"Il n’y a pas de réforme plus essentielle dans notre pays que celle qui augmente cette offre de travail en quantité et en qualité", a exhorté le gouverneur de la Banque de France, pointant au passage l’incohérence entre le chômage en France (8,1 %), et les difficultés de recrutement : "Ce paradoxe est inacceptable, économiquement et socialement, donc c’est la priorité absolue." Avant d’ajouter : "Il y a des problèmes de formation, c’est-à-dire que les compétences qui sont là ne sont pas forcément celles dont les entreprises ont besoin. Il y a des problèmes de travail qu’il faut rendre plus incitatif. Et puis, il y a un sous-emploi des jeunes et des séniors. On sait expliquer ce phénomène, mais maintenant il faut aussi attaquer résolument."
Jerome Powell sur le gril du Congrès
Pendant trois heures mercredi, Jerome Powell, l’homologue américain de François Villeroy de Galhau a répondu aux questions de la commission des finances de la Chambre des représentants. Des élus inquiets de la montée des prix aux États-Unis. Le président de la Fed s’est engagé à ce que l’inflation reste sous contrôle, mais il a aussi assuré que cette inflation n’était que transitoire, invitant les gens à avoir confiance dans ce que la banque centrale fera.
Il faut dire que les prix, aux États-Unis, ont augmenté de 5,4 % en juin 2021 par rapport à juin 2020. Il s’agit du taux le plus élevé en treize ans alors que l’économie se remet progressivement de la pandémie. Pour Jérôme Powell, relever les taux d’intérêt en raison de la hausse de certains services, comme le transport aérien et les nuits d’hôtel, ou les voitures neuves et d’occasion reviendrait à commettre une erreur en agissant prématurément.
Incertitudes sur la reconduction de son mandat
Le président de la Fed s’est défendu face à un barrage de questions de républicains irrités et de démocrates anxieux. Notamment parce que la hausse des prix est significativement plus élevée que ce qu’avaient prévu l’institution et de nombreux économistes. Il a cherché à trouver un équilibre entre reconnaître l’existence de ces mauvais chiffres et convaincre que la situation dans son ensemble n’avait pas changé.
Cette pression grandissante venue des deux camps illustre le numéro d’équilibriste auquel il doit se livrer alors que le président Joe Biden décidera d’ici la fin de l’année s’il le reconduit ou pas pour un mandat de quatre ans. Même si Donald Trump l’a régulièrement critiqué parce qu’il avait augmenté les taux d’intérêt pendant sa présidence, c’est bien le milliardaire qui a nommé ce républicain, ancien cadre d’une banque d’investissement.
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