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Kat Borlongan, French Tech

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Ils et elles feront le monde d'après - Kat Borlongan

Cette Française d'origine philippine, à la vie digne d'un roman, a présidé aux destinées de l'écosystème des startups françaises pendant trois ans à la tête de la Mission French Tech.
Kat Borlongan - DR
Kat Borlongan - DR

Qu'est-ce qui a pu amener Kat Borlongan des Philippines, pays comptant particulièrement peu de francophones, à Paris pour y diriger entre mai 2018 et juillet 2021 la French Tech, la mission gouvernementale de soutien à l'écosystème des startups et des licornes françaises ? Les hasards de la vie, sans doute. Sauf que chez cette jeune femme qui ne faisait résolument pas partie du sérail hexagonal (elle n'avait pas encore la nationalité française au moment de sa nomination et le français n'est pas sa langue maternelle), ces hasards ont pris la tournure d'un roman d'aventures mêlé d'un roman réaliste.

La vie de Kat Borlongan est en effet une succession de défis. Sa vie à Manille, d'abord. Son père, banquier et opposant politique, est enlevé (avant d’être libéré) alors qu’elle n’a que 14 ans et, un an plus tard, il est accusé de "sabotage économique" - il risque la peine de mort et doit se cacher. "Je n'avais quasiment plus le droit de sortir, j'avais des gardes du corps et la famille ne se déplaçait qu'en voiture blindée", raconte-t-elle. C'est en raison de cette ambiance assez "sordide" qu'elle veut quitter les Philippines.

Pourquoi la France, alors qu’on imaginerait plutôt un pays anglo-saxon ? C'est en travaillant quelques mois à la prestigieuse université Ateneo de Manille qu'elle fait la rencontre d'étudiants français : "j'ai découvert que par rapport aux États-Unis, je peux travailler tout de suite en France jusqu'à 21 heures par semaine et les études sont quasiment gratuites". En outre, même si les États-Unis jouent le rôle de "grand frère" depuis qu’ils ont contraint l’Espagne à leur vendre les Philippines en 1898 suite à la guerre hispano-américaine (l’indépendance réelle du pays date de 1946) et si l’anglais est l’une des deux langues officielles de l’archipel, la proximité prêtée aux deux pays reste très partielle. "Manille, ma ville natale, est de culture plutôt hispanique et catholique. Je parle parfaitement anglo-américain, mais culturellement je ne suis pas du tout américaine. Ce qui peut provoquer des incompréhensions avec certains Américains qui n’imaginent pas cette différence", explique Kat. Cette position décalée se révèle un atout lorsqu’elle représente la France à l’étranger.

 

Cultiver sa singularité

 

Mais quel que soit le pays d’émigration, les Philippines sont un pays conservateur et il est difficile pour une jeune femme tout juste majeure de vaincre les réticences familiales. Qu'à cela ne tienne, Kat Borlongan se cache chez une amie française après avoir récupéré son passeport et demande un visa étudiant pour postuler pour un programme à la Sorbonne pour apprendre le français… au moment même de la mise en œuvre d'une directive européenne qui classe les Philippines dans les pays à risque. Mais l'attaché culturel de l'ambassade de France changera son destin en lui apportant l'aide nécessaire pour décrocher le précieux sésame et obtenir une bourse d'étude. Lorsqu'elle arrive en France, elle a 19 ans et parle à peine français.

Si elle considère aujourd’hui que diriger la French Tech pendant trois ans "a été à la fois l’expérience la plus DINGUE et le plus grand honneur" de sa vie, comme elle l’a écrit sur un tweet à l’occasion de son départ le 8 juillet dernier, ses débuts dans l’Hexagone n’ont pas été sans accroc. "Mon arrivée en 2003 a été brutale. J'ai trouvé que la France n'était pas très ouverte", se souvient-elle, en se remémorant les agents immobiliers qui lui suggéraient qu'elle demande à un ami sans accent d'appeler les propriétaires de logements à louer…

Malgré tout, un an après son arrivée Kat Borlongan intègre Sciences Po Bordeaux. Une Grande École dans le plus pur esprit français… "A Sciences Po, on apprend plus des softskills que des compétences techniques. Mais l’IEP m'a permis de devenir française, d'acquérir les codes", analyse-t-elle avec justesse. Ce qui s’est révélé être un atout lorsqu’elle a dû côtoyer la haute fonction publique.

Après sa troisième année à l’IEP, Kat recherche un stage dans le monde associatif. "Mon père a subi beaucoup de procès au cours de sa vie. À cette époque, les Philippines étaient l’un des pays où l’on commettait le plus d’actes d’agression physiques contre les journalistes", explique la jeune femme pour justifier le choix de rejoindre Reporters sans frontières à Montréal, au Canada. Sa jeunesse mouvementée se révèle être un atout formidable : "Aux Philippines, j’avais été formé à la gestion des enlèvements et de la communication dans ces cas-là. Je formais également d’autres adolescents. Les administrateurs de RSF ont été impressionnés par mon calme devant des cas difficiles et mon professionnalisme face aux familles de journalistes enlevés", raconte-t-elle encore. À tel point que lorsque la directrice de l’antenne est partie, RSF lui demande d’en prendre la direction. À 23 ans.

Kat Borlongan décide alors de ne pas retourner à Sciences Po. "Ma décision a provoqué un petit scandale. Tout le monde en parlait !", se rappelle-t-elle. Preuve de sa détermination, elle fera fi du qu’en-dira-t-on et choisira de devenir responsable pays de RSF pour le Canada, tout en passant en parallèle un Masters de communication à la prestigieuse université anglophone de McGill à Montréal. "On m’a souvent fait comprendre que je ne réussirais que si j’avais un parcours linéaire. Mais si tu me mettais sur le même parcours que les autres, je perdais : je n’ai pas la même aisance que les autres, je viens d’une minorité visible…", explique celle qui ne craint certainement pas de sortir des sentiers battus et de prendre des risques, quitte à ce que ça fasse momentanément obstacle à l’obtention de la nationalité française.

 

La découverte des startups

 

Après encore une année à la communication au sein de l’Organisation de l’aviation civile internationale, Kat Borlongan décide de rentrer en France, en 2011. Son retour – toujours synonyme de "grosse galère" pour se loger – sera encore l’occasion d’un heureux concours de circonstances et d’un changement de destin vers la technologie : par l’intermédiaire d’un ami, elle fait la rencontre de Pierre Valade - qui sera en 2015 l’un des rares Français à avoir vendu sa startup (Sunrise) à l’un des géants américains de la tech (en l’occurrence Microsoft, pour 100 millions de dollars). La jeune femme découvre alors un milieu dans lequel elle se fait des amis "ultra-facilement", qui peuvent lui parler en anglais.

Un milieu qu’elle ne quittera plus. À partir d’octobre 2012, elle organise les start-up Weekend Paris, des rendez-vous de 54 heures où des aspirants entrepreneurs peuvent échanger des idées et lancer des projets. L’initiative, où son sens du contact et son ouverture sur le monde font merveille, lui permet de se constituer un réseau précieux. À tel point qu’en mai 2013, elle est appelée par Etalab, département de la direction interministérielle du numérique dont l’objet est d’améliorer le service public par l’utilisation des données. Une expérience de deux ans qui lui permet de se faire connaître de l’administration. Parallèlement, elle dirige le bureau parisien de l’Open Data Institute (ce jusqu’en 2016) et créé sa propre boutique de conseil en innovation, Five by Five (qui sera vendue plus tard à Cap Gemini). Parmi ses clients, on compte la SNCF, La Poste, Lufthansa, Google, Cap Gemini et la Banque mondiale, mais aussi l’Etat français pour lequel la boutique rédige un rapport sur… la mission French Tech.

Justement, en 2017, David Monteau quitte son poste de directeur de la French Tech. Mais en avril 2018, il n’y a toujours aucun remplaçant. Le processus classique de recrutement ne fonctionne pas : le poste exige à la fois d’avoir un pied dans l’écosystème startup et d’être accepté par la fonction publique. Il demande aussi une certaine liberté de parole et d’action, ce qui ne correspond pas à la culture de la fonction publique. Enfin, un candidat venant du privé devait automatiquement subir une coupe dans sa rémunération. "Mounir Mahjoubi [à l’époque secrétaire d’État chargé du numérique] tenait à nommer un outsider qui briserait le stéréotype du fonctionnaire, qui raconterait une histoire la plus ouverte possible", explique Kat Borlongan, qui à l’époque n’a pas encore la nationalité française. De quoi trancher avec David Monteau, un homme, Français, de dix ans son aîné et qui parlait peu anglais.

Lorsque, à sa grande surprise, on lui propose le poste, elle refuse, tout en se disant prête à essayer de trouver une solution, en mode conseil, dans l’ombre. "Immédiatement après l’entretien, j’avais le sentiment d’avoir fait une connerie, admet-elle dans un éclat de rire. Cette fonction était l’occasion d’avoir beaucoup d’impact. C’était aussi le symbole de la France qui m’a accueillie." Au cours du week-end (l’entretien s’était déroulé un vendredi), elle décide de prendre conseil auprès de cinq proches, et non des moindres : Frédéric Mazella, le fondateur de Blablacar, la première licorne française, l’entrepreneur social et spécialiste des données Paul Duan (fondateur de Bayes Impact, une ONG qui a lancé la plate-forme Bon Emploi), Roxanne Varza, directrice de l'incubateur Station F, Adnene Trojette, conseiller Action publique et numérique auprès du Président Emmanuel Macron, et Chloé Bonnet, la cofondatrice de Five by Five. Les avis ont été unanimes : elle doit prendre le poste. "Le lundi à 8 h 55, j’envoie un message dans lequel je m’excuse de ma réponse de vendredi et j’accepte la proposition", se souvient-elle. Anecdote supplémentaire qui atteste de la crédibilité de Kat : l’autre finaliste, une femme issue du capital-risque, s’est désistée en apprenant que Kat figurait sur la short list.

Le plus dur reste évidemment à venir. "J'étais tétanisé quand Mounir Mahjoubi m'a nommée", reconnaît-elle volontiers. On la comprend : pour son premier discours en 2018 comme directrice de la French Tech dans la nef de la Station F, elle s’exprime devant 3 000 personnes. "Si je m’en souviens aussi bien, c’est parce que j’étais absolument terrifiée. Par le fait de parler en public, bien sûr. Avec Mounir qui est un excellent orateur et le Président de la République qui est — bon — le Président de la République. Mais j’étais aussi très intimidée par la mission en elle-même", se rappelle-t-elle dans son discours d’adieu prononcé le 7 juillet dernier à Bercy.

Les objectifs, fixés par le Président, sont en effet ambitieux : 25 licornes en 2025, contre trois à l’époque, avec des critères d’impact. "Emmanuel Macron nous explique qu’il veut que les géants de la tech de demain soient aussi français, mais sans sacrifier les valeurs de la France", raconte-t-elle. Mounir Mahjoubi lui détaille la stratégie : promouvoir la French Tech à l'international, tout en continuer à développer l’écosystème en France. Le rôle de Kat Borlongan est de déterminer les besoins pour les trois prochaines années avec le secrétaire d’État puis de mettre le plan à exécution.

 

Un ovni dans l'administration

 

Son parcours et son tempérament font de la nouvelle responsable un ovni dans l’administration française. Sa différence n'étonne pas qu'en France, à l'image de ce ministre colombien qui, entendant son parfait accent en anglais, lui demande : "where are you really from" ?

À la tête de la mission, Kat Borlongan a rapidement imprimé sa différence. Elle cultive par exemple une certaine humilité qui ne fait pas toujours bon ménage avec la tradition des élites hexagonales. "Quand je ne sais pas quelque chose, je ne fais pas semblant. Mais il existe toute une catégorie de gens qui font semblant. D'ailleurs, il existe cet exercice fou à Sciences Po, le 'Grand Oral' : c'est quand même du bullshit pendant vingt minutes pour cacher que tu ne maîtrises pas un sujet ! C'est une qualité horrible. Lorsque j'ai besoin d'aide, je pose la question et je mets en avant ceux qui m'auront aidée", lâche-t-elle sans ambages.

Elle a mis du temps à assumer son rôle d’égérie de la diversité et la dimension politique de sa nomination, qu’elle reliait d’abord à ses compétences. Mais en travaillant à développer la mission, elle s’en est, de fait, emparée. C’est pour changer l'image de l’écosystème des start-up en France qu’a été lancé le programme d’accompagnement et d’incubation French Tech Tremplin. "Comme s'assurer que cela s'adresse aussi à des gens qui ne sortent pas de Grandes Écoles et qui n'ont pas de réseau ?", interroge-t-elle. Un enjeu important quand on sait le potentiel économique que représentent l’innovation et les technologies – la French Tech 120 représente par exemple 38 000 emplois aujourd’hui. "Tant que le sujet de la diversité n'est pas réglé, nous ne serons pas la French Tech de tout le monde. La French Tech porte cette responsabilité", ajoute-t-elle. Signe que les choses ont changé par rapport à l’année de son arrivée en France, le pays qu’elle a choisi, elle estime que ses différences sont aujourd’hui un atout.

Kat Borlongan a conservé des méthodes et une manière d’être personnelles – par exemple dans les programmes d’accompagnement des startups Next40 et FT120. "Les dirigeants d'entreprises du French Tech Next40/120 ont des parcours très similaires et on n'y compte que neuf femmes. Même si cet indice repose sur des critères de performance économique, beaucoup ont réclamé des quotas pour des start-up fondées par des femmes. Les critères de sélection sont quantitatifs. Je ne peux pas imaginer les modifier pour y ajouter artificiellement plus de femmes. Si nous voulons plus de diversité dans les start-up les plus performantes du pays, ce ne sont pas les critères du Next40 qu’il faudrait faire évoluer, c’est notre écosystème. En attendant, je pense que la mise en avant de modèles féminins joue un rôle déterminant dans l’amélioration de l’équilibre entre les sexes. C’est la raison pour laquelle la première année de mon mandat, nous avons établi une règle : la French Tech ne participera à aucun événement si les intervenants comptent moins de 35 % de femmes", explique-t-elle.

Dans un univers administratif très pyramidal, qui par habitude cherche à appliquer les vues de l’État au public auquel il s’adresse, la jeune dirigeante a également fait jouer sa différence. "Contrairement à la culture technocratique verticale, j'ai essayé d’apporter une sensibilité start-up en privilégiant approche de terrain et de dialogue ouvert avec les différents acteurs de l’écosystème French Tech – les fondateurs, les fonds de capital-risque, etc.", explique-t-elle. Cette façon de cibler des publics pour les aborder de manière différenciée s'assimile à une approche marketing à laquelle un fonctionnaire est assez peu habitué…

 

De vrais enjeux sociétaux

 

Kat Borlongan sait que la route est encore longue et que, d’une manière générale, les startups suscitent une certaine méfiance. "Cette méfiance est très saine. La pandémie a complètement changé le rapport de force : alors qu’elles paraissaient petites et fragiles face aux grandes entreprises il y a seulement quelques années, les startups font partie des gagnants de la crise sanitaire. Pendant le confinement, on pouvait avoir l'impression d'être prisonnier de la tech : nos achats, l'éducation de nos enfants, les séries qu'on consommait - tout passait par des boîtes de la tech, la plupart étant américaines, par ailleurs. Heureusement, les Français prennent davantage conscience de l'impact de ces évolutions et de l'importance de la souveraineté tech. L'écosystème porte aujourd’hui une très grande responsabilité", acquiesce-t-elle, trouvant normal de demander que celui-ci rende compte de ses actes. Si elle reconnaît que cet univers forme une bulle, elle estime avoir fait le maximum au cours de son mandat à la tête de la mission pour faire baisser les barrières à l’entrée.

En regardant le chemin parcouru, le mandat de Kat est un succès. On compte aujourd’hui 17 licornes françaises. Le nombre de startups intégrées à la French Tech a été multiplié par quatre, pour dépasser les 15 000. La mission employait quatre personnes à temps plein en 2018. Désormais, elles sont 11, 15 en ajoutant les collaborateurs confiés par d'autres administrations et 55 correspondants bénévoles dans les administrations. Directement et indirectement, environ 2 000 personnes travaillent pour la French Tech. Ceux qui douteraient encore de sa légitimité sont démentis par les quelque 20 000 likes qu’a suscités l’annonce de son départ de la mission sur LinkedIn.

Son successeur n’a pas encore été choisi. "En tant que future ex-responsable d’un mouvement centré sur les startups, c’est l’avenir qui m’intéresse. Cédric O a rappelé l’importance de la French Tech. Il a même annoncé vouloir lui consacrer plus de moyens pour qu’elle multiplie son impact. Clairement, les heures les plus brillantes et intrépides de la French Tech sont devant elle ! J’ai hâte de voir l’équipe s’attaquer à ce nouveau défi. Quoi qu’il arrive, je serai là pour les encourager depuis les tribunes", a en tout cas assuré Kat Borlongan dans la lettre de départ qu'elle a envoyé à ses tous ses contacts. Pour elle-même, son programme pour l’instant se résume à prendre "une grosse bouffée d’oxygène". Mais l’idée de prendre les rênes d’une mission similaire à l’échelle européenne, comme il se murmure à Bruxelles, pourrait la tenter.

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