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Yves de Kerdrel
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Macron invente le nouveau "quoiqu’il en coûte"
par Yves de Kerdrel
Décidé à entrer en campagne, le Chef de l’État multiplie les chèques à destination de catégories professionnelles (les policiers) de régions (Marseille) ou de français en difficulté face à la flambée des prix de l’énergie. Avec d’autant plus de facilité qu’il dispose pour 2021 d’un excédent de recettes de TVA et d’impôt sur les sociétés. Et 2022 s’annonce du même acabit avec un projet de loi de finances qui sera dévoilé mercredi et où manqueront plusieurs milliards d’euros de dépenses certaines.
Cette fois-ci, il n’est plus possible de parler de l’élection présidentielle qui aura lieu dans 200 jours sans parler d’Éric Zemmour. Le chroniqueur du Figaro, dont le livre est désormais en vente partout, est sur toutes les ondes pour en parler et le promouvoir. Et d’autant plus que son temps de parole étant décompté, CNews a dû arrêter son émission quotidienne avec lui.
Il reste qu’il ne s’est toujours pas déclaré candidat. Et même s’il est largement poussé par Patrick Buisson, l’ancien conseiller de Nicolas Sarkozy, et par Charles Gave, son bailleur de fonds, il n’ignore pas qu’il lui sera très difficile de rallier 500 signatures, même si certains – qui ont intérêt à affaiblir le score du Rassemblement National – l’aideront de manière occulte. Dernière préoccupation du possible candidat d’extrême-droite : sa vie privée, qui deviendra aussitôt publique et à laquelle Mediapart s’est déjà intéressée.
Le candidat non déclaré mais chamboule tout
Si tout a basculé au cours des derniers jours, ce n’est pas en raison de la publication de son livre, qui n’a pas grand intérêt, et qui ne fait ressortir qu’une préoccupation : "le grand remplacement", mais aucun élément de programme. C’est parce qu’un sondage publié par Harris Interactive a fait apparaître qu’il disposait de 10 % des intentions de vote. Ce qui faisait chuter Marine Le Pen en dessous de la barre fatidique des 20 %. De facto Xavier Bertrand voyait son score ramené aussi à 14 %.
Progressivement et sans être candidat, Éric Zemmour s’est donc imposé, nolens volens, comme celui qui pouvait défaire toutes les prévisions et déjouer les scénarios conçus par les sondeurs et les politologues depuis un an. Même s’il ne parvient pas à être candidat, le fait qu’il ait pu cranter à 10 % dans les sondages montre qu’il touche une part très importante de la population. En tout cas bien supérieure au million de téléspectateurs qui le regardaient ou à ceux qui lisent ses ouvrages et ses articles dans le Figaro.
La névrose islamiste de Zemmour
L’autre problème qu’il pose à toute la classe politique, c’est qu’il a imposé comme sujet de campagne, la place de l’islam, et même des immigrés en France. Jamais la famille Le Pen n’avait été aussi loin que lui sur ce sujet. Ayant été condamné à plusieurs repris pour incitation à la haine raciale, il ne prend pas de gants pour aborder ce sujet. Et de fait, il a placé la barre très haut, rendant compliquée la tâche de Marine Le Pen, mais même celle des candidats de droite, qui bien qu’ayant durci leurs discours, restent des "enfants de chœur" par rapport à ce que Zemmour assène et promet.
C’est un problème pour la droite. C’est un problème pour l’ensemble de l’élection présidentielle qui risque, du même coup, de tourner autour de cette seule névrose, alors qu’il y a tant de sujets économiques, sociaux, territoriaux, institutionnels et internationaux à traiter à l’occasion de cette échéance quinquennale. Déjà l’élection de 2017, troublée par l’affaire Fillon et le misérable débat du second tour avait esquivé les problèmes de fond du déni français. Mais si les deux cents jours à venir continuent comme ceux qui viennent de s’écouler, ce scrutin risque d’être pénible.
Le carnet de chèques présidentiel
D’autant que du côté d’Emmanuel Macron, même si les astres restent bien alignés, et s’il continue de disposer d’une bonne cote de popularité, les choses se compliquent. Il comptait sur Zemmour pour diviser la droite et gêner Marine Le Pen. Mais il avait oublié que lui-même est un candidat de droite. Zemmour candidat, il n’obtient plus que 23 % au premier tour. Et le second tour n’est plus assuré pour personne alors que le Chef de l’État rêvait d’un nouveau duel face à Marine Le Pen.
De fait, le Président de la République, qui est clairement rentré en campagne au début septembre, fait son tour de France et son tour des catégories professionnelles à coups de chèques d’un milliard et demi. C’est le montant qu’il a promis à Marseille. C’est aussi celui qu’il a réservé pour les policiers à l’issue du Beauvau de la Sécurité. La même semaine, le Smic augmentait de 35 euros par mois, et Matignon annonçait la distribution d’un chèque énergie de 100 euros afin d’éviter un nouveau mouvement du type gilets jaunes face à la flambée du coût des carburants.
Le coup de menton de Moscovici
Mais tout cela n’est pas grand-chose – en termes d’impéritie financière – face au projet de loi de finances qui doit être présenté ce mercredi par Bruno Le Maire. Faut-il que ce dernier ne soit pas très à l’aise avec la présentation macroéconomique de ce budget pour qu’il ait convié à déjeuner mardi dernier la Commission Arthuis qui avait fait des propositions très pertinentes sur la gouvernance budgétaire, quelques heures après avoir reçu le Haut Conseil des Finances Publiques chargé justement de bénir les hypothèses économiques sur lesquelles repose ce budget.
Tout cela a donné lieu dès mercredi à une prise de parole virulente de Pierre Moscovici, le Premier Président de la Cour des Comptes et de fait le Président de droit du Haut Conseil des Finances Publiques, contre ce projet de budget. Notamment parce que de nombreuses dépenses certaines, comme le plan compétences, une partie du Plan Macron sur les investissements d’avenir, et le plan destiné à lutter contre la précarité de la jeunesse n’y figureraient pas. Or cela pourrait porter sur 15 à 20 milliards d’euros, soit presque 1 point de PIB.
De la cavalerie budgétaire à l’insincérité comptable
Le projet de l’exécutif est en effet de faire apparaître un déficit réduit à moins de 5 % - sans doute 4,8 % du PIB – avec une croissance de 4 %, alors que la Banque de France la situe plutôt à 3,7 % et une dette qui serait à peine en hausse (en dépit du déficit). Ce qui permettrait au candidat Macron de dire qu’il a effacé la perte de richesse de la crise sanitaire et réduit le déficit par deux, tout en assurant des recettes fiscales importantes.
Mais si toutes les dépenses certaines – qui seront ensuite soumises par amendements – au vote des parlementaires figuraient dans le Projet de Loi de Finances, le déficit budgétaire serait bien plus élevé. Tout cela n’est pas illégal bien sûr. Mais cela donnerait des finances publiques une image insincère. Une entreprise qui utiliserait les mêmes méthodes se verrait naturellement retoquée par ses commissaires aux comptes et aurait quelques chances de finir dans le mur.
De transgressions en transgressions
D’autant que cette transgression budgétaire qui est attendue pour 2022 fait suite à d’autres acrobaties auquel le gouvernement s’est déjà livré et que la Cour des Comptes a ouvertement critiquées. Il y a eu pour plus de 10 milliards d’euros de dépenses pérennes votées dans le cadre des dépenses exceptionnelles liées au "quoiqu’il en coûte".
À cela s’ajoute une "cagnotte" pour 2021 liée au fait que le gouvernement n’a pas revu en hausse sa prévision de croissance – toujours à 5 % - alors que la Banque de France prévoit 6,3 %. De fait chaque jour qui passe permet au Trésor d’engranger un surplus de recettes fiscales liées à la TVA et à l’impôt sur les sociétés. Enfin l’an passé le gouvernement s’était livré un report de crédits d’un montant de 28 milliards d’euros, bien supérieur à ce que les règles en matière de finances publiques autorisent.
Le Medef va applaudir le projet de budget
Il reste qu’en dépit des cris d’orfraie de certains politiques, ce projet de loi de finances sera voté par des parlementaires qui n’ont pas de scrupule à bénir depuis près d’un demi-siècle un budget en déficit et qui portent une responsabilité dans les 2 600 milliards d’euros de dette accumulée. De la même manière il ne faut pas attendre du Medef une critique sur ce projet de loi de finances, d’autant plus que le taux de l’impôt sur les sociétés va de nouveau être abaissé conformément aux promesses d’Emmanuel Macron.
En revanche il n’est pas impossible que certaines des propositions de la Commission Arthuis en matière de gouvernance budgétaire soient soumises au vote des députés. Ce serait dans l’intention d’Éric Woerth, le président de la Commission des Finances et de Laurent Saint-Martin, le rapporteur général du budget.
L’incertitude persiste chez LR sur le départage des candidats
Toujours dans le domaine politique, il n’y a rien de neuf sur la question du départage des candidats de la droite gouvernementale. Christian Jacob, le Président des Républicains a envoyé un courriel aux militants LR leur certifiant qu’ils auraient le choix, le 25 septembre prochain, entre deux méthodes de désignation qui leur seront présentées quelques jours auparavant. Soit une primaire ouverte aux sympathisants de la droite et du centre. Soit un vote en congrès, c’est-à-dire une primaire réservée aux adhérents du parti. Avec comme date : le 4 décembre.
À cela s’ajoute la question de savoir si les partis alliés comme l’UDI, Agir, … pourront eux aussi participer à cette primaire. Ce qui est naturellement le vœu de Valérie Pécresse. En revanche le bureau politique n’a pas réussi à se départager sur cette question, en raison notamment du vote de Brice Hortefeux, pourtant très proche de la Présidente de la Région île de France.
Christine Lagarde prépare l’euro numérique
Au chapitre économique, il convient de retenir les propos tenus par Christine Lagarde, selon lesquels la reprise de l'économie de la zone euro est plus rapide que ce qui était anticipé il y a six mois, grâce notamment à la campagne de vaccination contre le COVID-19 qui a permis d'alléger une grande partie des restrictions sanitaires liées à la pandémie.
Christine Lagarde met en avant le déploiement rapide de la campagne de vaccination dans la zone euro où 70 % de la population adulte a finalisé son schéma vaccinal. La présidente de la BCE a évoqué également les travaux de l'institution pour la création d'un "euro numérique de banque centrale" dont elle a lancé le coup d'envoi cet été.
La Banque de France prudente pour 2022
Après l’Insee, la semaine précédente, la Banque de France a mis à jour ses prévisions. Selon elle, l'économie française a rebondi plus vite que prévu en 2021, grâce notamment à la montée en puissance de la vaccination, et devrait retrouver son niveau d'activité pré-Covid dès le quatrième trimestre de cette année. L'institution monétaire table désormais sur une croissance du produit intérieur brut (PIB) de 6,3 % en 2021, une prévision revue en hausse de 0,5 point de pourcentage par rapport à ses dernières projections effectuées en juin.
La Banque de France a en revanche revu à la baisse ses estimations de croissance pour les années suivantes, à 3,7 % en 2022 et 1,9 % en 2023. Car l'économie entrera ensuite dans une "nouvelle phase" où elle sera davantage dépendante des moteurs structurels de la croissance, a précisé Olivier Garnier, chef économiste de la Banque de France. L’Institution présidée par François Villeroy de Galhau estime toutefois que les ménages et les entreprises aborderont cette nouvelle phase dans une situation financière globalement favorable, avec des taux d'épargne historiquement élevés et un rebond de l'emploi qui devrait se poursuivre au moins jusqu'à la fin de l'année 2021.
Vivendi va écrire une nouvelle page de son histoire
En matière de business, cette semaine va être marquée par la cotation d’Universal Music pour une capitalisation de départ estimée à 33 milliards d’euros. Vivendi conservera 20 % du capital de cette très rentable filiale. Mais le principal gagnant de l’opération est le groupe Bolloré qui va recevoir 19 % du capital de cette société. Une participation destinée à prendre de la valeur et à être revendue par la suite, par la société familiale.
Cette opération annoncée depuis le mois de février posait la question du devenir de Vivendi qui va se priver de sa première source de cash-flow. La réponse est arrivée en milieu de semaine avec l’annonce du rachat par Vivendi de la participation d’Amber Capital au capital de Lagardère. Ce qui oblige le groupe à lancer une OPA sur l’ensemble du capital de Lagardère, une fois acquises toutes les autorisations nécessaires. Notamment à cause des éventuels problèmes de concurrence dans l’édition. Cette annonce clôt un sacré feuilleton et met un terme à la piteuse gestion de ce groupe depuis la disparition de Jean-Luc Lagardère.
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