WAN
menu
 
!
L'info stratégique
en temps réel
menu
recherche
recherche
Abonnez-vous
Abonnez-vous à notre newsletter quotidienne

Chroniques / Yves de Kerdrel

Chroniques
Yves de Kerdrel

Chronique
Pourquoi Atos doit changer de patron… et vite !
par Yves de Kerdrel

Un cours en chute libre de 40 % depuis le début de l’année. Une action sortie manu militari du CAC 40. Des analystes anglo-saxons qui recommandent de vendre le titre à découvert. Une activité cybersécurité à la merci de raiders étrangers. Des problèmes comptables qui jettent une ombre sur la réputation du groupe. Depuis le départ de Thierry Breton, rien ne va plus chez Atos. Et son successeur Elie Gérard fait l’unanimité contre lui sur la Place de Paris… et même outre-Manche.

 

08/10/2021 - 10:00 Temps Lecture 12 mn.

C’est un cas de gouvernance comme l’a connu – d’une certaine manière – Danone au début du printemps dernier. Le directeur général d’Atos, Élie Gérard, en poste depuis bientôt deux ans, n’inspire plus confiance auprès des investisseurs. Même s’il se satisfait du cours actuel et de la manière dont les analystes financiers ont réagi aux résultats semestriels, de plus en plus d’investisseurs, notamment anglo-saxons ne sont pas du tout convaincus par les promesses de rebond du cours. Pour preuve au tout début de l’année, l’objectif moyen du cours de Bourse calculé par les 17 principaux analystes s’établissait à 88 euros. Aujourd’hui, il n’est plus que de 47 euros… !

La défiance est telle autour de la capacité du management à faire face aux défis en cours que sur la place de Paris, beaucoup œuvrent pour qu’un conseil d’administration cherche rapidement un successeur à Élie Gérard. Si celui-ci ne paraît pas inquiet, c’est qu’il a été adoubé par Thierry Breton, lorsque ce dernier a été nommé Commissaire européen après avoir exercé à temps des stocks options par millions. Mais cela s’appelle du capitalisme de connivence. À l’heure où Atos, comme tous nos fleurons, doivent fonctionner à l’heure du capitalisme de compétence.

 

Pourquoi une telle défiance ?

 

Les problèmes d’Atos ont commencé début avril, à l’heure où les groupes du CAC 40 finissent de publier leurs comptes pour l’exercice écoulé : le groupe de services informatiques a été contraint de révéler que les commissaires aux comptes avaient relevé "plusieurs points de faiblesses du contrôle interne relatif au processus d'élaboration de l'information financière et à la comptabilisation du chiffre d'affaires conformément à la norme IFRS 15, qui ont conduit à constater plusieurs erreurs comptables, ainsi qu'un risque de contournement des contrôles". Les entités mises en cause par les commissaires aux comptes, Atos IT Solutions and Services Inc. et Atos IT Outsourcing Services LLC, représentent environ 11 % du chiffre d'affaires consolidé et 9 % de la marge opérationnelle consolidée.

Se voulant rassurant, Atos a indiqué qu'aucune anomalie n'a été identifiée à ce jour sur les deux entités américaines qui serait significative pour les comptes consolidés. Afin de lever le doute, la direction du groupe a fait appel à des cabinets externes qui ont réalisé des travaux complémentaires. Et effectivement aucune irrégularité n'a été trouvée. Pour autant, Atos n'a pas pu "réaliser dans le calendrier l'ensemble des travaux nécessaires afin d'obtenir des éléments suffisants et appropriés sur la comptabilisation du chiffre d'affaires et des comptes associés de ces deux entités US, et sur l'absence d'anomalies significatives pour les comptes consolidés".

Mais déjà quelques mois auparavant, le projet d'acquisition de l'américain DXC Technology jugé trop ambitieux et finalement abandonné avait ébranlé les analystes et les gros investisseurs. UBS et Citigroup, qui sont deux grandes maisons incontestables, ont commencé à changer à ce moment-là d’opinion, évoquant clairement une perte de confiance des investisseurs vis-à-vis du management depuis le projet de rachat de DXC Technology.

Il est permis à toute entreprise de faire des maladresses en matière de communication financière, d’afficher plusieurs profit warnings de suite, ou de se tromper sur un projet de croissance externe. Le marché accorde sa rédemption aux dirigeants qui font leur acte de contrition. Ce qu’Emmanuel Faber n’a jamais fait après les mauvais résultats semestriels de 2020 sauf à présenter un nouveau plan de restructuration, moins lisible que les précédents et qui ne semblait pas apporter la solution aux problèmes de pertes de marché.

 

Une nouvelle "equity story"

 

Chez Atos, c’est le même symptôme. Le marché attend depuis des mois une nouvelle equity story qui redonnerait des raisons d’espérer dans ce groupe qui cache quelques belles pépites comme l’activité cybersécurité. Mais telle Sœur Anne, les investisseurs ne voient rien d’autre que l’herbe qui verdoie et le soleil qui poudroie…

Thierry Breton a laissé Atos à mi-chemin au milieu de la rivière, comme il l’a fait avec tous les groupes industriels qu'il a dirigés. Ce qui diminue la responsabilité d’Élie Gérard, mais ne l’exonère pas, surtout deux ans après le départ de son mentor. Atos cumule trois problèmes de fond : 1°) Une activité difficile sans croissance organique sur un marché très fragmenté, d’où un faible pouvoir de fixation des prix, et des marges de plus en plus fragiles. 2°) Une pression croissante exercée par les entreprises spécialisées dans le cloud et les consultants en informatique, sans doute mieux adaptés aux problèmes des clients industriels. 3°) enfin la nécessité d’une croissance externe pour grossir en chiffre d’affaires, mais rendue compliquée par la digestion de l’achat de Syntel pour 3,4 milliards de dollars.

Les problèmes auxquels est confrontée l’entreprise – qui ne sont pas tous de la responsabilité du management actuel – pose même la question du périmètre de l’entreprise en tant que tel ou de sa pérennité "stand alone". Atos affiche un chiffre d’affaires de 11,6 milliards d’euros. C’est beaucoup. Mais cela ne représente que 1,8 % du marché mondial des services informatiques, qui s’élève à plus de 650 milliards d'euros. Cette taille trop faible prive Atos d’un pricing power. Un calcul simple montre donc que le groupe doit générer une augmentation de la productivité estimée à 5 % par an, uniquement pour conserver les 6 % de marge d'exploitation existantes après érosion des prix. Or ces gains de productivité sont par nature difficiles à réaliser étant donné que la masse salariale représente environ 40 % du chiffre d'affaires. Atos a perdu son agilité initiale que d’autres sociétés du secteur utilisent à bon escient. À la décharge d’Élie Gérard : la simple gestion de 105 000 employés répartis dans 73 pays, avec une masse salariale annuelle de 5,2 milliards d'euros, est une tâche impossible et… un héritage redoutable laissé par Thierry Breton.

La principale question "industrielle" qui se pose à Atos est de tirer le maximum de ses revenus du cloud et non plus de la gestion de l'infrastructure et des données comme c’est le cas actuellement. Les centres de données sur site, qui ont connu un déclin structurel vers des alternatives basées sur le cloud au cours de la dernière décennie, représentent encore 35 % de l'offre d'Atos. Depuis la crise sanitaire 87 % des décideurs informatiques mondiaux expliquent que les migrations vers le cloud vont s'accélérer.

 

La question centrale du cloud et du cyber

 

Jusqu'à présent, Atos a amorti ce changement structurel en faisant migrer ses clients vers le cloud privé, d'où provient la majorité de ses revenus liés au cloud. Atos constate généralement une réduction des prix unitaires d'environ 20 % lors de cette transition. Cependant, ce revenu du cloud privé est maintenant sous la pression croissante des fournisseurs de cloud public, à savoir Amazon, Microsoft et Google. La pression exercée sur le cloud privé entraînera probablement une pression future sur la division gestion de l’infrastructure. Il ne faut pas être dupe : la migration vers le cloud public signifie que la charge de travail dont le client est responsable, et qu'il peut donc externaliser à Atos, se réduit. Le client loue la capacité en fonction des demandes de stockage et de bande passante du fournisseur de cloud, ce qui élimine Atos d'une partie de la chaîne de valeur. Certes l’initiative OneCloud d'Atos, lancée il y a près d’un an, mettant en avant les 2 milliards d'euros qu'elle compte dépenser sur cinq ans pour rassembler et accélérer son offre de services de cloud, démontre la nécessité croissante de rattraper ses concurrents.

Mais si dans une analyse SWOT, les faiblesses l’emportent sur les forces et les menaces sur les opportunités, Atos détient une activité cybersécurité qui ne peut laisser indifférente, ni Thales, ni Orange, ni Airbus et surtout pas l’État, tant c’est une question de souveraineté et même maintenant de défense nationale. Bien que cette division connaisse une croissance organique à deux chiffres, elle ne représente que 10 % de l'activité, dont la moitié est liée à la conception et à la fabrication d'ordinateurs à haute performance, qui bénéficient actuellement d'une concurrence limitée en Europe. Pour mémoire, OVH qui va s’introduire en Bourse sur la base d’une valorisation de près de 4 milliards d’euros, ne compte que 2 500 salariés alors qu’Atos pèse 4,9 milliards avec 105 000 salariés…

Si les fonds activistes n’ont pas encore menacé Atos, c’est parce que sa situation intrinsèque est très difficile et que la pression vendeuse est forte. Seul un changement de directeur général, la mise en place d’une nouvelle stratégie axée sur le cloud et la cybersécurité avec un œil sur l’ordinateur quantique peut inverser le sentiment des vendeurs. Mais il est possible que cela ne puisse pas être fait sans une mise en coupe réglée de l’entreprise avec des fonds opportunistes cherchant à récupérer les activités cloud et cyber.

Une chose est sûre. Le groupe ne peut pas continuer à détruire de la valeur comme il le fait et sans donner le sentiment de réagir. Il y a une forte responsabilité des administrateurs à donner le sentiment de rester les bras croisés, comme c’était le cas chez Danone. L’heure de vérité devrait donc vite sonner. A moins que l’horloge du capitalisme de compétence soit, encore une fois, en retard sur celle du capitalisme de connivence.

Chroniques du même auteur
Chroniques
du même auteur

Chronique / Yves de Kerdrel

Chronique / Les couches-culottes sont-elles plus stratégiques que les satellites ?

01/10/2021 - 10:00

Chronique / Yves de Kerdrel

Chronique / Il y en a assez du « Total bashing » !

24/09/2021 - 10:00

Les chroniques de la semaine
Les chroniques
de la semaine

Chronique / Yves de Kerdrel

Chronique / Les couches-culottes sont-elles plus stratégiques que les satellites ?

01/10/2021 - 10:00

Chronique / Yves de Kerdrel

Chronique / Il y en a assez du « Total bashing » !

24/09/2021 - 10:00

Chronique / Yves de Kerdrel

Chronique / Comment Lagardère a tué Lagardère

17/09/2021 - 10:00

Chronique / Bernard Spitz

Chronique / Allemagne : Rendez-vous avec Angela !

14/09/2021 - 09:00

Chronique /

Chronique / 3 minutes de philo pour une pause

27/08/2021 - 18:00

Chronique /

Chronique / 3 minutes de philo pour une pause

26/08/2021 - 18:00

Chronique /

Chronique / 3 minutes de philo pour une pause

25/08/2021 - 18:00