Macro-économie / Taux / Eric Lombard
Macro-économie / Taux
Eric Lombard
L'année 2022 vue par... Eric Lombard, directeur général de la Caisse des Dépôts
L'évolution de la situation en 2020 et 2021 a-t-elle été conforme à vos scenarios de début de crise ? Quels ont été les principaux enseignements de l'année 2021 ?
Nous avons été rapidement confiants sur le fait que la croissance rebondirait dès 2021, compte-tenu de la réactivité et de l’ampleur des aides mobilisées par les pouvoirs publics. Il y a un an toutefois, ce pari n’était pas gagné et sans le déploiement progressif de la vaccination, nous n’aurions pas pu espérer le même rebond. L’année qui vient de s’écouler a donc été un marqueur fort de la robustesse de notre économie. Tout n’a pas été exactement conforme à ce que nous anticipions, mais dans l’ensemble, je dirais que nous avons eu davantage de bonnes surprises que de mauvaises. Parmi celles-ci, les défaillances d’entreprises qui ont été très limitées à ce stade. J’y vois le succès combiné des mesures déployées par l’Etat et des dispositifs que nous avons mis en place très tôt au sein du groupe Caisse des Dépôts, pour soutenir les fonds propres des entreprises.
Cette dynamique, je la constate sur le terrain. A Poulainville, près d’Amiens, la Banque des Territoires et Bpifrance financent ÿnfarm, qui sera l’une des plus grandes fermes verticales d’insectes au monde. Ce projet est gagnant pour la filière agro-alimentaire et pour le territoire sur lequel il s’implante, avec l’ambition de créer près de 500 emplois à terme. A Belfort, nous avons accompagné le projet de maison de santé qui rassemble 76 praticiens sur ce territoire rural qui était menacé de désertification médicale. Il s’agit de quelques exemples parmi les nombreux projets que nous avons soutenus depuis le début de la crise. Ils illustrent bien la mobilisation et la créativité dont les acteurs locaux font preuve, en dépit de la persistance de la pandémie.
Comment jugez-vous l'action des pouvoirs publics et de l'UE au cours de cette période ?
Les aides exceptionnelles débloquées par l’Etat étaient nécessaires pour passer le cap de la crise, en particulier pendant les premiers confinements qui ont vu les plus fortes contractions de notre économie. Après des débuts compliqués, le plan de relance européen de 750 milliards d’euros est désormais opérationnel et va permettre de renforcer l’action des Etats membres. Aujourd’hui, les résultats sont là et malgré la nouvelle vague que nous traversons, la hausse du PIB est attendue à 6,7% sur 2021 et estimée à 3,6% pour 2022 en France.
Bien sûr, ce soutien sans précédent pose la question de l’endettement et du poids que nous laissons aux futures générations. Mais je suis convaincu que nous devons poursuivre les efforts engagés et investir dans des modèles plus durables et plus innovants. C’est ainsi que nous garantirons la solidité de notre économie sur le long terme et notre capacité à faire face à de nouvelles crises. Je me félicite que ces objectifs soient au cœur de l’action pour la relance à l’échelle nationale, comme européenne. C’est aussi notre ambition au sein du Groupe Caisse des Dépôts. En moins de 18 mois, près de la moitié de notre plan de relance de 26 milliards d’euros a déjà été déployée au service de la transition écologique et énergétique, de la cohésion sociale et pour accompagner les entreprises et la construction de logements.
Au-delà des chiffres, et de l’impact concret pour notre économie, je retiens aussi la méthode, avec un déploiement au plus près des territoires, en bonne articulation avec les acteurs locaux et l’Etat. Cette "territorialisation" de la relance, que le Premier Ministre avait appelé de ses vœux, doit se poursuivre et devenir un mode d’action privilégié y compris en dehors des périodes de crise.
En dehors de la pandémie, d'où pourraient venir les tensions les plus fortes (économiques, politiques, diplomatiques, etc.) ?
Le rebond économique fort que nous avons connu en 2021 s’est accompagné du retour de l’inflation, en particulier sur les prix de l’énergie sous le jeu aussi des tensions géopolitiques entre la Russie et les Etats-Unis. Face à cette hausse et à ses conséquences évidentes sur le pouvoir d’achat de nos concitoyens, certains invoquent les coûts induits par la transition énergétique. Si la transformation de notre mix énergétique génère dans l’immédiat des coûts supplémentaires, la solution à long terme reste indéniablement de réduire notre dépendance aux énergies fossiles et de poursuivre le déploiement des énergies renouvelables. L’enjeu est de réussir cette transition de la manière la plus juste possible, afin qu’elle ne laisse pas de côté une partie de nos concitoyens et qu’elle représente aussi un vecteur de dynamisme et d’emploi dans les territoires.
Nous assistons aussi en toile de fond à un dérèglement plus global du marché des matières premières et des chaînes de production mondiales, avec l’apparition de pénuries. Cela suppose d’agir plus rapidement et plus massivement pour renforcer notre tissu industriel et nos capacités de production en renforçant le développement de nos entreprises industrielles et en facilitant leur implantation. Ces causes entraînent des risques géopolitiques forts même si l’Europe n’en a pas forcément la maîtrise.
Quelles sont vos anticipations majeures pour 2022 ?
2022 sera une année décisive car nous aurons à déterminer le projet que portera la France pour les cinq prochaines années. Nous aurons aussi la responsabilité, pour la première fois depuis 13 ans, de présider le conseil de l’Union européenne. C’est donc une année de choix et d’opportunités qui s’ouvre devant nous et ce que j’espère, à défaut de pouvoir l’anticiper avec certitude, c’est qu’ils seront résolument engagés pour un développement plus durable et plus solidaire.
Cela suppose d’accélérer la lutte contre le réchauffement climatique, en agissant sur tous les leviers à notre disposition. Nous devons investir massivement, beaucoup plus qu’aujourd’hui, ce qui suppose de baisser le coût du capital, c’est-à-dire le rendement attendu par les investisseurs. A la Caisse des Dépôts, nous faisons le choix d’accepter une moindre rentabilité sur les projets d’intérêt général que nous finançons, autour de 4%, ce qui reste une rentabilité acceptable.
Comment intégrez-vous les aléas de la pandémie dans vos anticipations et vos projets ?
Comme l’ensemble des acteurs économiques, nous avons désormais intégré le risque pandémique à l’ensemble de nos outils de pilotage et de gestion des risques. J’y ajoute aussi d’autres risques connexes liés par exemple au recours massif au télétravail qui nous a conduit à renforcer notre cybersécurité.
Mais cette crise sanitaire, que personne n’aurait pu prédire, pose avant tout la question de la gestion de l’incertitude lorsqu’elle s’installe sur plusieurs années, qu’il s’agisse des rebonds de l’épidémie actuelle ou de futures crises sanitaires ou climatiques. Comment s’y préparer ? D’une part en tentant d’éviter la survenue de nouvelles crises, à travers la lutte contre le changement climatique et l’érosion de la biodiversité. D’autre part en renforçant au sein de nos organisations, nos capacités d’adaptation et de gouvernance de crise.
Si vous deviez souffler au futur président (ou présidente) une ou deux mesures susceptibles de soutenir la croissance et l'emploi, quelles seraient-elles ?
- Investir dans les compétences et continuer à démocratiser l’accès à la formation professionnelle : c’est une opportunité pour les jeunes et pour l’ensemble des travailleurs et une clé de notre compétitivité dans les prochaines années.
- Renforcer notre politique territoriale, en capitalisant sur les modèles qui ont fonctionné à l’instar d’Action Cœur de Ville, avec une gouvernance horizontale qui place les acteurs locaux au cœur du projet et permet de construire des solutions sur-mesure pour renforcer le dynamisme et l’attractivité des territoires.
- Faire en sorte que chaque investissement contribue à la transformation écologique et solidaire.
- Lancer une réflexion sur l’organisation des administrations centrales et sur celles de l’Etat déconcentré.
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