Feuilleton de l'été / Dorothée Rouzet / Citi / Cheffe économiste
Feuilleton de l'été
Dorothée Rouzet / Citi / Cheffe économiste
Ils et elles vont construire le monde d'après - Dorothée Rouzet
"Le croisement entre l’ancrage dans le réel, la rigueur et la mise en lumière de causalités, sont autant d’éléments m’ayant poussée vers l’étude des sciences économiques". À peine majeure lorsqu’elle fait son entrée à l’Ecole normale supérieure (ENS) de la rue d’Ulm en 2002, Dorothée Rouzet est particulièrement friande d’histoire et d’économie ; son cursus académique sera jalonné par le savant alliage de ces deux disciplines.
En parallèle de ses études à Normale Sup’, elle effectuera un passage à l’Ensae : "cela m’a permis de parfaire mes compétences en mathématiques et en statistiques appliquées à l’économie", explique-t-elle à WanSquare. L’histoire, elle, s’invitera pour partie dans son mémoire - réalisé sous la direction de Thomas Piketty - qui traitait du partage des revenus au sein de l’Hexagone depuis le XVe siècle.
Dans le cadre d’un échange, sa dernière année à l'ENS lui permet de fréquenter les bancs de l’université Harvard. Cela s’avérera crucial pour la suite de son parcours universitaire.
Cap sur les Balkans
En attendant, le moment est venu pour Dorothée Rouzet de se lancer dans la vie professionnelle. En qualité d’économiste, elle intègre ainsi l’Ambassade de France en Bulgarie. "J’avais une appétence particulière pour les sujets européens. Le contexte était celui de l’après première vague d’adhésion des pays de l’Est du Vieux continent à l’Union européenne et cela attisait ma curiosité", justifie-t-elle.
"C’était un instant assez clé pour la Bulgarie puisqu’elle était en train d’entrer dans l’UE. Plus largement, la Roumanie et les États de l’ex-Yougoslavie étaient dans mon giron, cela a été l’occasion de travailler sur un vaste panel de sujets. L’on sentait vraiment une envie d’Europe dans ces régions", se rappelle-t-elle.
Retour studieux à Boston
Marquée par son année dans le système éducatif américain, elle revient aux États-Unis à l’été 2007 pour se lancer dans un doctorat ; à Harvard cela va sans dire. "C’était un désir depuis un long moment, j’éprouvais le besoin d’approfondir un sujet. En outre, durant mon DEA, je m’étais rendue compte que les interactions entre chercheurs étaient vraiment stimulantes sur le plan intellectuel", plaide-t-elle.
Menée cinq ans durant, sa thèse, dirigée notamment par Philippe Aghion, mêle des sujets plutôt éclectiques : d’une part, l’influence de la rivalité militaire entre États sur l’investissement éducatif à travers les deux derniers siècles, d’autre part le rôle joué par la puissance publique dans la montée en gamme des exportations.
A l’image de beaucoup d’économistes français avant elle ayant réalisé leur troisième cycle chez l’Oncle Sam, poursuivre son chemin dans la recherche outre-Atlantique semble alors la voie toute tracée pour Dorothée Rouzet. Elle en décide toutefois autrement.
Peser
"J’ai toujours eu envie d’être plus proche de l’action et voulais sentir que ce que j’allais faire allait avoir un impact. Je ne pensais pas trouver mon épanouissement dans la réflexion pure et le temps long", estime-t-elle. En conséquence de quoi, elle fait son retour dans le pays des Lumières en 2012 et rejoint l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), ce pendant huit ans.
Dans un premier temps, elle est aux prises avec des problématiques liées au commerce international relativement semblables à celles de sa thèse. "Nous avons aidé certains pays, notamment des économies émergentes, à améliorer leurs performances à l’exportation en nous plongeant dans leur structure réglementaire, commerciale et économique", détaille-t-elle.
À partir de 2017, elle rejoint l’équipe de la cheffe économiste Catherine Mann à laquelle succédera peu de temps après Laurence Boone. Aux côtés de l'Américaine puis de la Française, le champ des tâches auxquelles Dorothée Rouzet se trouve confrontée évolue alors considérablement : étudier l’impact du vieillissement de la population ou les réformes pertinentes à mener pour donner un coup de fouet aux gains de productivité comme préparer les réunions avec le G20 et les prévisions macroéconomiques de l’organisation internationale.
Un manque se fait néanmoins sentir. "Je trouvais cela passionnant. Reste qu’après avoir formulé des recommandations pendant près d’une décennie, j’avais envie de mettre les mains dans le cambouis", juge-t-elle. Direction Bercy pour la jeune femme dont le vœu sera exaucé à l’occasion d’une crise terrible : son premier jour au sein du cabinet de Bruno Le Maire, en tant que conseillère macroéconomie, correspond au premier jour du premier confinement.
Au chevet d'une économie assaillie de chocs
"Mon portefeuille couvrait le marché du travail, les finances publiques et la stratégie d’ensemble de politique économique", signale-t-elle. Si le président Emmanuel Macron a théorisé le "quoi qu’il en coûte" pour atténuer les conséquences de la dégringolade historique de l’activité économique, Dorothée Rouzet est de ceux lui ayant donné du corps.
Une fois les multiples outils exceptionnels déployés pour absorber le choc au prix d’une centaine de milliards d’euros de subventions accordées aux ménages et aux entreprises, a été élaboré, dans la foulée, le plan de relance de 100 milliards d’euros (France Relance) présenté en septembre 2020. "Sa conception impliquait de doser correctement la part consacrée à l’offre et à la demande ainsi qu’identifier quelles proportions devaient être laissées aux mesures structurelles et conjoncturelles", se souvient l'archicube.
Passée la pandémie, l’économie française fait de nouveau face à un choc à compter de l’automne 2021 : le réveil d’une forte inflation, endormie depuis quarante ans, dopée ensuite par la guerre entre la Russie et l’Ukraine. "Comment adapter la politique économique à un environnement inédit depuis plusieurs décennies ? C’est ce sur quoi nous avons planché en nous demandant comment l’État devait prendre sa part", indique-t-elle.
Quelques dizaines de milliards d’euros plus tard, déversés au travers du bouclier énergétique, Dorothée Rouzet prend congé du ministère de l’Economie et des Finances. "Après une période aussi intense que passionnante, je pense que c’était le bon moment pour passer le relais. De nouvelles personnes viendront à leur tour apporter leur vision pour nourrir l’action du ministère", pense-t-elle.
La docteure vient d’être nommée cheffe économiste de la banque Citi en France. "En passant de l’autre côté de la barrière, je voulais découvrir d’un peu plus près le fonctionnement des marchés financiers. Tout au long de mon parcours, j’ai mesuré leur importance", avance Dorothée Rouzet.
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