Macro-économie / Taux / Raphaël Gallardo / Carmignac
Macro-économie / Taux
Raphaël Gallardo / Carmignac
L'année 2023 vue par... Raphaël Gallardo /
Chef économiste de Carmignac
Quelles sont vos perspectives pour l’économie mondiale ? Avez-vous élaboré plusieurs scénarios selon l’évolution de la guerre en Ukraine ?
Nous prévoyons une croissance mondiale à 1.8%, avec une entrée en récession décalée pour l’Europe (début d’année) et les Etats-Unis (second semestre). La Chine redémarre fortement au Q2 après un hiver marqué par une sortie forcée de la politique de zéro Covid.
Pour l’heure, même en cas de cessez-le-feu en Ukraine, il semble difficile d’envisager une levée des sanctions sur les exportations russes d’énergie. De plus, les tensions sur l’approvisionnement physique en énergie vont se détendre en raison du ralentissement mondial. Donc la ‘prime géopolitique’ sur les prix de l’énergie devrait se réduire dans tous les cas. Les développements en Ukraine auront donc moins d’impact sur les prix de marché à court-terme.
La récession est-elle inéluctable en Europe d’ici les prochains mois ? Et en France ?
Oui, la récession est déjà dans les enquêtes auprès des entreprises. Les incertitudes sur l’approvisionnement en énergie pèsent sur l’investissement. La baisse des salaires réels déprime la confiance des ménages. Enfin, les effets du resserrement monétaire de la BCE impactent négativement les conditions de crédit. C’est un cocktail récessif. La France n’est pas épargnée.
Faut-il s’inquiéter d’un découplage entre les Etats-Unis et la zone euro ?
Au niveau cyclique, non, les deux rives de l’Atlantique ont toujours eu un décalage de phase. Au niveau monétaire, la BCE poursuivra le resserrement monétaire plus longtemps que la Fed, ce qui mettra une pression haussière sur l’euro, à un moment où les entreprises ont besoin de reconstruire leur compétitivité suite au choc énergétique – cette appréciation de l’euro sera donc malvenue.
Le découplage le plus inquiétant est le découplage industriel, provoqué par à la fois la perte de notre accès à une énergie bon marché (de surcroît facturée en euro), c'est à dire le gaz russe, et par le virage protectionniste et étatiste de la politique industrielle américaine, dont l’Inflation Reduction Act n’est que le premier avatar.
Le ralentissement économique chinois vous préoccupe-t-il ?
Oui, l’économie chinoise ne croit aujourd’hui que par son secteur public, via les projets d’infrastructures de gouvernements locaux à bout de souffle financièrement. Le secteur privé est dans une triple récession : consommation des ménages, construction résidentielle et exportations sont en contraction. Le politburo a pris conscience de l’impasse économique dans laquelle il s’était engagé et a réagi sans attendre les grands rendez-vous économiques du printemps (les ‘2 sessions’ du Congres National Populaire et du Congrès Politique Consultatif du Peuple Chinois) : virage monétaire avec la baisse du taux de réserves obligatoires, virage diplomatique (arrêt des provocations contre Taiwan, absence de rétorsions contre l’embargo américain sur les semi-conducteurs, rencontre avec Biden à Bali), et virage sanitaire avec l’abandon tacite de la politique zero Covid. Mais la transition vers une stratégie d’immunité collective ne fera pas l’économie d’une ‘vague de sortie’ pendant l’hiver, qui obligera à des mesures locales de confinement ou d’auto-confinement d’une partie des ménages. Donc le début d’année verra une économie toujours en berne avant une embellie au printemps.
L’inflation actuelle, d’où qu’elle vienne (matières premières, pénuries multiples, hausses de salaires), a-t-elle franchi son pic ?
Oui car les tensions sur les chaînes d’approvisionnement (liées au COVID) et l’énergie (liées aux sanctions contre la Russie) ont atteint leur pic, et le ralentissement mondial va accélérer le mouvement de désinflation dans le secteur des biens. Mais les tensions restent toujours très fortes sur les marchés du travail en Europe et aux Etats-Unis, donc la reconvergence de l’inflation vers les cibles de 2% des banques centrales n’est pas encore acquise.
Quelle influence auront les politiques monétaires des Banques centrales sur l’économie réelle et les marchés financiers en 2023 ?
Les banques centrales doivent forcer un ralentissement de la demande pour s’assurer d’un retour de l’inflation vers la cible de 2%. L’instrument privilégié reste les taux directeurs, mais les banques centrales doivent également réduire la taille de leurs bilans afin de garder le contrôle de la base monétaire. Les marchés financiers seront sensibles aux retraits de liquidité que cela implique, avec des risques d’émergence de poches d’illiquidités sur certains segments, comme l’a montré la crise des fonds de pension britanniques au mois de septembre.
Après avoir été en retrait ces dernières années, pensez-vous que le sujet de la soutenabilité des dettes publiques pourrait être de nouveau l’objet de toutes les attentions ?
Oui, tout d’abord en Europe, mais possiblement aussi aux Etats-Unis dans un contexte de réduction du bilan de la Fed et de politisation des mouvements de flux de capitaux (Chine, Russie, Arabie Saoudite concentrant l’essentiel de l’excès d’épargne mondiale désormais).
Estimez-vous que le dollar va continuer de s’apprécier ? Quelles conséquences pour l’économie mondiale ?
La BCE devrait poursuivre sa normalisation monétaire (taux, TLTRO) plus longtemps que la Fed, ce qui pourrait favoriser l’euro contre dollar. La Banque du Japon devrait resserrer sa politique monétaire au printemps en changeant les paramètres de son Yield Curve Control (politique de contrôle de la courbe des taux), ce qui poussera le yen à la hausse. A court-terme, nous tablons plutôt sur un repli du dollar. Mais le dollar pourrait bénéficier de tensions sur la liquidité offshore en dollar ou plus généralement d’un mouvement risk-off sur les marchés en contexte de récession mondiale. Un dollar plus fort équivaut à un resserrement des conditions monétaires pour le reste du monde, particulièrement dangereux pour les pays émergents endettés en dollar.
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