Jeff Bezos : la puissance de la communication
Donald Trump n'a jamais caché son mépris pour Jeff Bezos. Paradoxalement, cette antipathie ne nuit pas aux affaires du patron d'Amazon qui a été consacré en janvier dernier l'homme le plus riche du monde par le magazine Forbes, avec une fortune estimée à 150 milliards d'euros. Si jusque-là la bataille entre l'entrepreneur et le Président américain faisait surtout rage publiquement à coups de tweets de la part de Donald Trump, elle a pris il y a quelques heures une nouvelle dimension. Jeff Bezos - dont le divorce a été annoncé il y a quelques semaines - a publié un billet dans Medium dans lequel il dénonce le chantage dont il est l'objet. "Plutôt que de céder à l'extorsion et au chantage, j'ai décidé de publier exactement ce qu'ils m'ont envoyé, malgré le coût personnel et l'embarras" qui me menacent, commente en introduction le patron du géant internet.
Fin janvier, le National Enquirer a publié des textos passionnés échangés par Jeff Bezos et une amie et datant du printemps 2018. Soit une correspondance antérieure de plus de six mois à l'annonce de la séparation du couple Bezos. Le dirigeant d'Amazon engage alors des détectives privés pour tenter de découvrir l'origine des fuites et déterminer les motivations du média. Selon la tribune du PDG, AMI (American Media, propriétaire du National Enquirer) l'a contacté, inquiet d'une éventuelle publication de résultats issus de cette enquête. En échange, le groupe s'engageait à ne pas utiliser des photos intimes échangées entre Jeff Bezos et son amie. Hier, ce dernier - qui a refusé le deal - a décidé de publier le contenu de ses échanges avec AMI.
Dans son poste, Jeff Bezos signale également que le CEO d'American Media, David Pecker a travaillé auparavant pour le Président des États-Unis. Il a "récemment conclu un accord d'immunité avec le ministère de la Justice, pour son rôle dans le processus dit de "Catch and Kill" (attraper et tuer) au nom du Président Trump et de sa campagne électorale". En effet, certains tabloïds paient des exclusivités pour ne jamais les diffuser (le "Catch and Kill"), et donc les étouffer. Par exemple, l'an dernier Dylan Howard du National Enquirer a reconnu avoir versé 30.000 dollars à un ancien portier de la Trump Tower, qui affirmait que Donald Trump avait eu un enfant caché avec une de ses employées. American Media avait toutefois affirmé que la décision de ne pas publier cette information avait été prise à l'issue d'une enquête, qui avait démontré qu'elle n'était "pas crédible".
Et Jeff Bezos va plus loin en écrivant : "M. Pecker et sa société ont également fait l'objet d'une enquête pour diverses actions entreprises au nom du gouvernement saoudien". Le PDG d'Amazon rapporte qu'"après l'élection de M. Trump, ce dernier a récompensé M. Pecker pour sa loyauté par un dîner à la Maison Blanche auquel le directeur de média a amené un invité ayant des liens importants avec la famille royale en Arabie saoudite. À l’époque, M. Pecker y faisait des affaires tout en cherchant des financements pour des acquisitions...". La référence au Royaume n'est pas anodine. Pour mémoire, Jeff Bezos est propriétaire du Washington Post. Ce dernier auquel collaborait Jamal Khashoggi, le journaliste assassiné l'an passé. Le média américain (dont Jeff Bezos précise lui laisser sa liberté éditoriale) a également publié des révélations dans cette affaire au retentissement mondial.
Jeff Bezos vise ainsi le Président des États-Unis et l'Arabie saoudite, une personnalité et un pays puissants, qui comptent également de nombreux détracteurs. Mais le pari reste très audacieux et surtout suffisamment rare pour être noté, en particulier venant d'un patron qui tend à éviter la lumière. "En utilisant Medium pour révéler les manœuvres de l'Enquirer, M. Bezos - l'un des géants de la Tech les plus puissants et propriétaire de l'un des journaux les plus influents du pays - a montré que le meilleur moyen de communication peut être un simple billet de blog", commente le New York Times.
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