Sylvain Broyer (S&P Global Ratings), un chef économiste au parcours franco-allemand
Sylvain Broyer a deux ports d’attache : l’Allemagne, où il a réalisé la majeure partie de ses études, et où il habite depuis vingt ans, et Lyon, dont sa famille est originaire et où il a passé toute son enfance et son adolescence. "Je suis un gone mais j’ai très tôt été marqué par la culture germanique et par l’académisme", explique celui qui a été nommé économiste en chef de S&P Global Ratings en juin 2018. Passionné par Vienne, son père, professeur de psychologie à l’université de Lyon 2 et doyen de la faculté, incite ses enfants à prendre allemand première langue et les envoie très tôt en Allemagne en échange scolaire, à Francfort notamment, ville avec laquelle Lyon est justement jumelée. Un tropisme pour l’outre-Rhin qui va influencer une bonne partie de la carrière et la vie de Sylvain Broyer.
Après le lycée, le jeune lyonnais entame des études en économie, et à partir de la licence passe la moitié de ses années universitaires à l’université J.W Goethe de Francfort. À la fin de son DEA, il est pris comme allocataire du CNRS, qui lui finance trois ans de thèse en Allemagne, à Berlin au sein du prestigieux centre de recherche WZB Berlin Social Center. Une époque passionnante pour habiter dans la capitale allemande nouvellement réunie, qui permet au jeune chercheur de découvrir de l’intérieur l’état d’esprit et la façon de vivre des anciens habitants de la RDA. "J’ai beaucoup été au contact d’Allemands de l’Est, qui se posaient à l’époque encore de nombreuses questions sur la démocratie occidentale et son fonctionnement. Cet apprentissage de deux systèmes diamétralement opposés me sert encore aujourd’hui à mieux comprendre comment raisonnent certains pays de l’Est", explique l’économiste. À Berlin, il est rattaché au département de David Soskice, également professeur à Oxford et qui sera aussi conseiller économique de Tony Blair. Il fait sa recherche aux côtés d’étudiants venus du MIT, d’Harvard ou Cambridge. Une période d’émulation intellectuelle enrichissante, mais que le chercheur est contraint d’interrompre car le financement du CNRS touche à sa fin.
Il profite de cette année de pause pour faire son service militaire, comme officier de réserve à Paris où il est replongé pendant un an dans un système et une culture "très française". Il retourne néanmoins à Francfort pour terminer sa thèse, et parce que sa jeune épouse, une Allemande rencontrée lors de ses premières années de doctorat, travaille sur place à la Dresdner Bank. Son directeur de recherche, Bertram Schefold, plus jeune titulaire de la chaire économique de l’université de Francfort, l’encourage à lire tous les penseurs allemands du Moyen-Age, pour alimenter le sujet de sa thèse, qui porte sur la pensée de Walter Euken, l’un des principaux inspirateurs de l’économie sociale de marché du XXème siècle. "Ce furent un peu les années noires de recherche, je passais mes journées à la bibliothèque nationale de Francfort, un endroit très calme aux livres très poussiéreux", plaisante l’économiste.
C’est en cherchant de nouveaux financements pour poursuivre ses travaux d'économie que Sylvain Broyer tombe dans la finance. Il frappe à la porte des entreprises françaises de Francfort et décroche un premier poste à la Caisse des Dépôts comme assistant portfolio manager. Il découvre à l’époque l’importance de la notation pour ce type de métier : "En Asset management, les portefeuilles étaient structurés par ratings. En salle des marchés, comme analystes crédit, nous passions beaucoup de temps à comparer les méthodologies des différentes agences", se souvient l’économiste.
Un an plus tard, il rencontre Patrick Artus, directeur de la recherche et des études chez Natixis, qui l’embauche comme analyste covered bonds, tout d’abord, avant de le nommer économiste Europe en 2004, puis chef de la recherche économique trois ans plus tard. Il soutient donc sa thèse au milieu de ses années Natixis, en 2006, après dix ans de labeur ! En 2008, Sylvain Broyer est nommé responsable du département d’économie de la banque et devient responsable d’une équipe basée à New York, Paris et toujours Francfort, où il est basé. Des années de grand enrichissement managérial au cours desquelles l’économiste participe à la création du département Global Market Research, une forme de recherche cross practice avant la lettre. Mais le projet perd son intérêt pour Sylvain Broyer lorsque Laurent Mignon décide de vendre la partie cash equity à Oddo.
Après 18 ans passés chez Natixis, l’économiste qui a plusieurs fois refusé des offres ailleurs, accepte finalement le poste chez S&P Global Ratings. "J’ai dit oui car je savais l’importance des notations pour les investisseurs". Par ailleurs, il connaît Jean-Michel Six de longue date et rencontre plusieurs autres dirigeants de l’agence dont Yann Le Pallec, le Directeur général Notation pour le Monde et ‘Country Manager’ pour la France, avec qui le courant passe très bien ! De ses premiers mois au sein de l’agence, le nouvel économiste en chef retient le changement de culture, avec le passage d’une banque française au fonctionnement très centralisé, à une entreprise américaine à l’organisation et la culture beaucoup plus flexibles et internationales.
Le poste d’économiste au sein d’une agence de notation est également très différent de celui d’une banque d’investissement. "Mon rôle est de donner le cadrage macro et le scénario central utilisé ensuite par les analystes crédit, et de leur livrer des éléments d’analyse sur les économies européennes", explique l’économiste, qui estime qu’il n'écrit pas avec la même insouciance que chez Natixis, vu l’influence déterminante des agences sur les marchés financiers. "Le point de vue de S&P est central pour les marchés financiers et la culture maison celle d’une décision mesurée et concertée. Écrire que la livre va se déprécier en raison du Brexit doit reposer sur des éléments objectifs car, la minute après la publication, la devise pourrait effectivement baisser", commente Sylvain Broyer.
Parmi les autres responsabilités de l'économiste, figure aussi celle de membre du "conseil fantôme de la BCE", un groupe d'une quinzaine d'économistes de renom, chargés d'émettre leur avis sur la politique monétaire européenne en amont des réunions des gouverneurs. Avis publié ensuite par le Handelsblatt, à l'origine de ce "Schattenrat" dont Sylvain Broyer fait donc partie depuis 2012.
Le reste de son temps, l'économiste le passe en famille avec sa femme et ses deux filles, parfaitement bilingues et totalement imprégnées des deux cultures de leurs parents. Au dernier championnat de handball, l'une soutenait l'Allemagne, l'autre la France !
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