Macro-économie / Taux / Sylvain Broyer / S&P Global Ratings
Macro-économie / Taux
Sylvain Broyer / S&P Global Ratings
L'année 2023 vue par... Sylvain Broyer /
Chef économiste Europe de S&P Global Ratings
Quelles sont vos perspectives pour l’économie mondiale ?
Les perspectives sont peu réjouissantes, mais pas désespérées. L’économie mondiale devrait croître d’à peine plus de 2 % l’année prochaine, contre 3,4 % encore cette année. La Chine ne sortira que mollement de sa politique de zero Covid. Les grands émergents hors Asie seront toujours confrontés au dollar fort. Dans la plupart des économies développées, une inflation encore tenace, la remontée des taux d’intérêt, et le retournement probable du cycle d’embauches pèseront. Les États-Unis et le Royaume-Uni seront en récession, peu profonde semble-t-il. La zone euro sera à l’arrêt. Seuls l'Inde et le Japon pourraient s’en sortir à peu près bien en termes de croissance, en 2023.
Cela dit, la visibilité est encore assez réduite. Les prévisions peuvent changer, notamment au gré des développements géopolitiques. Mais sans sombrer dans le scénario du pire, qui verrait l’OTAN impliquée dans le conflit, et pour ne pas envisager seulement la face sombre des choses : pour la première fois depuis le début du conflit, les risques sur nos prévisions ne sont plus exclusivement orientés à la baisse. La fin du zéro covid en Chine, la résilience de l’emploi dans le G7 et l’ouverture d’un nouveau cycle d’investissement public en Europe sont des facteurs positifs.
La récession est-elle inéluctable en Europe d’ici les prochains mois ? Et en France ?
L’économie européenne a fait preuve de beaucoup de résilience jusqu’ici, au vu des chocs multiples et sans précédent qu’elle a essuyés depuis bientôt trois ans. Le taux de chômage est à un plus bas historique, la production manufacturière à un zénith, et ce malgré l’arrêt des productions énergivores comme la chimie ou la métallurgie. Nous avons même revu à la hausse nos perspectives de croissance pour l’année en cours à 3,3 % pour la zone euro et 2,5 % pour la France.
Malheureusement, cette résilience ne va plus durer. La production peut réserver quelques bonnes surprises encore jusqu’au printemps. La consommation refoulée pendant les confinements n’est pas encore complètement rattrapée, certains bas de laine pas encore totalement épuisés. Certes. Cela dit, la consommation des ménages devrait accuser la hausse des tarifs du gaz et de l’électricité cet hiver, et les coûts de financement sont nettement remontés. La baisse de la consommation et de l’investissement privé, résidentiel notamment, pourrait entraîner une contraction du PIB de la zone euro d’environ 1 point cet hiver. La France est moins exposée que ses voisins, en raison des soutiens fiscaux en place. Nous voyons le PIB allemand se contracter de 0,5 % en 2023, celui de la France devrait lui à peine progresser (+0,2 %).
Et regardons au-delà des prochains mois. Une fois passée la hausse des factures d’électricité et de gaz cet hiver, la désinflation, la situation historique sur l’emploi, une probable accélération des salaires et la mise en œuvre du plan NextGen EU devraient ouvrir la voie à une reprise modeste de l’économie européenne en seconde partie d’année.
Faut-il s’inquiéter d’un découplage entre les États-Unis et la zone euro ?
N’a-t-il pas déjà eu lieu ? En termes de PIB, l’économie américaine a récupéré plus rapidement que l’Europe de la pandémie. En termes de technologies, aucune entreprise européenne n’a détrôné les GAFAA. Le dollar US s’échange à un cours historique. Et le FMI vient de sacrer les États-Unis comme première destination mondiale pour les investissements directs étrangers.
Si cela ne suffisait pas, l’Europe est bien plus proche de l’épicentre du séisme géopolitique que les États-Unis. Les conséquences directes en sont une facture énergétique de 4 points de PIB plus élevée que celle des États-Unis. Et les plans de l’administration américaine visant à subventionner la transition énergétique pourraient se faire au détriment des exportations européennes, notamment de voitures électriques.
Heureusement pour l’Europe, la compétitivité à l’export ne se limite pas au coût de l’énergie. Rappelons que les secteurs les plus énergivores (chimie, métallurgie, raffinage, fabrication de papier) ne font que 20 % de la valeur ajoutée de l’industrie européenne. Le dollar fort peut devenir un avantage pour l’Europe. En outre, l’Europe a réussi à préserver un certain avantage en termes de coûts salariaux pendant la pandémie. Enfin, si la reprise européenne a été moins soudaine que la reprise américaine depuis la pandémie, c’est aussi au bénéfice de moindres déséquilibres macroéconomiques.
L’Europe peut raccrocher, mais il faut qu’elle le veuille. Notamment qu’elle avance sur la façon dont elle se finance, pour que ses excédents courants servent mieux son développement économique. Parachever l’union bancaire, avancer sur l’union des marchés de capitaux sont des évidences rabâchées.
Après avoir été en retrait ces dernières années, pensez-vous que le sujet de la soutenabilité des dettes publiques pourrait être de nouveau l’objet de toutes les attentions ?
Il se pourrait que l'environnement économique, commercial et géopolitique qui prévalait avant la pandémie et avant la guerre en Ukraine ne revienne pas de sitôt, voire jamais. Dans l’immédiat, les taux d’intérêt vont être plus élevés qu’avant, la croissance nominale va continuer de ralentir, et le soutien des banques centrales aux marchés de dette va décroître. Donc mécaniquement, oui, la question de la soutenabilité économique des dettes va revenir sur le devant de la scène. Pas seulement pour les Etats. Et à ce titre, 2024 risque d’être plus compliqué que 2023 ; car à cet horizon de temps, les taux d’intérêt pourraient ne plus être négatifs en termes réels.
Estimez-vous que le dollar va continuer de s’apprécier ? Quelles conséquences pour l’économie mondiale ?
La remontée rapide des taux par la Fed a favorisé l’appréciation du dollar cette année. On pourrait donc se dire qu’à l’approche d’un "pivot" de la banque centrale américaine, le dollar va perdre de sa vigueur, notamment face à l’euro. Néanmoins, le différentiel de taux n’explique pas entièrement l’appréciation passée du dollar. Le choc géopolitique en Ukraine favorise aussi le dollar et le conflit ne semble pas devoir se régler rapidement. Nous ne tablons pas sur une réappréciation sensible de l’euro face au dollar avant 2024.
Le dollar américain est fort, très fort même si l’on se projette dans une perspective historique. En termes effectifs réels, le dollar est aujourd’hui aussi fort que dans les années 1980, et plus fort que dans les années 2000. À période historique de dollar fort, le FMI a dû intervenir sur les dettes émergentes. Il semble aujourd’hui que les émergents sont financièrement plus robustes que par le passé. C’est une bonne chose. Quoi qu’il en soit, un dollar fort reste une source de fragilités pour l’économie mondiale. Pas grand-chose n’est venu infirmer John Connally depuis que les États-Unis ont quitté le système d’étalon or.
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