Macro-économie / Taux / S&P Global Ratings / Sylvain Broyer
Macro-économie / Taux
S&P Global Ratings / Sylvain Broyer
L’année 2024 vue par… Sylvain Broyer /
Chef économiste Europe de S&P Global Ratings
Quel est votre scénario de croissance pour l’Europe et la France pour 2024 ? De quelle manière les trois risques géopolitiques (guerre en Ukraine, conflit israélo-palestinien et les élections présidentielles américaines) affectent-ils vos prévisions ?
Le scénario est en deux temps. La stagnation devrait se prolonger au premier semestre, du fait des taux d’intérêt élevés. La croissance pourrait se raffermir après, lorsque la hausse des salaires réels sera suffisamment forte pour tirer la consommation et que des baisses de taux d’intérêt se dessineront. En tout état de cause, la croissance sera encore molle en 2024. Nous tablons sur un peu moins de 1 % pour la zone euro comme pour la France.
Les conditions à cet atterrissage en douceur sont que le marché du travail ne s’effondre pas ; que les anticipations d’inflation convergent vers l’objectif de stabilité des prix, sans quoi les banques centrales seront hésitantes à baisser les taux ; et que les risques géo/politiques ne se matérialisent pas.
Tant que les conflits en cours restent circonscrits, leur transmission à l’Europe passe par de l’incertitude et le prix des matières premières. Les élections américaines sont dans toutes les têtes. Elles ont apparemment déjà pesé sur les primes de terme obligataires. On en saura plus sur l’identité des candidats à l’issue du caucus de l’Iowa mi-janvier puis du Super-Tuesday du 5 mars prochain.
Les Banques centrales ont fortement augmenté leurs taux d’intérêt ces derniers mois, cela vous paraît-il suffisant pour que l’inflation retombe à 2 % en rythme annuel ? Etes-vous en faveur du relèvement de cette cible ?
Disons que cela semble suffire dans le contexte actuel. L’inflation sous-jacente a commencé à refluer. La croissance des salaires semble avoir passé un pic. A moins qu’un nouveau choc sur les matières premières ne fasse dérailler la tendance, ou que les banques centrales se précipitent sur des baisses de taux, on devrait revenir vers 2 % d’inflation à horizon mi-2025.
Nous continuons de penser que le retour à la stabilité des prix sera progressif. Nous n’interprétons pas la forte baisse de l’inflation en zone euro au mois de novembre (à 2,4 %) comme une accélération de la tendance. L’inflation devrait remonter cet hiver et les anticipations d’inflation sont toujours incompatibles avec l’objectif de stabilité des prix. Rappelons que les ménages européens voient encore l’inflation à douze mois à 4 % selon l’enquête de la BCE.
La discussion autour du relèvement de la cible d’inflation est totalement prématurée. L’économie européenne n’a pas fini de s’ajuster aux multiples chocs qu’elle a subis depuis 2020. Il est impossible de savoir avec certitude vers quel régime d’inflation elle se dirige. Changer de cap en pleine tempête pourrait être hasardeux.
Les marchés obligataires ont montré de forts signes de nervosité ces derniers temps, pensez-vous que les coûts auxquels se financent Etats et entreprises pourraient encore croître après la fin de la hausse des taux d’intérêt directeurs ?
Il n’est pas impossible que les rendements sur les obligations souveraines retracent une partie de la baisse qui s’est enclenchée depuis mi-novembre. Celle-ci se nourrit de l’espoir de voir une baisse rapide des taux directeurs, en lien avec les récentes bonnes surprises sur le recul de l’inflation ; espoir qui nous semble exagéré, notamment au regard de la résistance du marché du travail et des anticipations d’inflation, qui elles n’ont pas baissé.
Cela dit, il est peu probable que les rendements obligataires passent au-dessus du pic du mois d’octobre, lorsqu’ils étaient à 3,6 % sur le 10 ans français et 5 % sur le 10 ans américain. Le scenario macro d’un atterrissage en douceur suppose une baisse de la composante anticipations sur les rendements qui devrait être plus forte que la hausse de la prime de terme en cas de matérialisation du risque politique (notamment US) ou de fort QT de la BCE. Nous tablons sur des taux OAT10 ans à 3,3 % en fin d’année prochaine.
Reproduction et diffusion interdites sans autorisation écrite

