Politique économique / François-Henri Pinault / Kering
Politique économique
François-Henri Pinault / Kering
Série : les Patrons et "le Monde d'Après" - François-Henri Pinault
Comment votre entreprise a-t-elle traversé la crise du Covid-19 ?
Kering étant très présent en Chine à travers le réseau de boutiques de ses Maisons, nous avons senti l’effet de la crise dès le début du mois de février. Alors que son impact se déplaçait en Europe puis aux États-Unis, notre priorité a été, dès les premiers jours, la protection de la santé et de la sécurité de nos clients et de nos équipes à travers le monde.
Nous avons également cherché à apporter une contribution qui réponde aux besoins exceptionnels créés par cette crise sanitaire, et tout particulièrement ceux des personnels soignants et des hôpitaux dans les principaux pays où nous sommes présents. Pour n’évoquer que de la France, Kering a fait don de 3 millions de masques chirurgicaux acheminés depuis la Chine à l’intention des services de santé ; nous avons fait une donation financière exceptionnelle à l’Institut Pasteur pour la recherche sur le Covid-19 ; nous avons financé l’acquisition d’un parc de 60 imprimantes 3D pour l’AP-HP afin de produire rapidement des équipements de protection médicale ; nous avons contribué au projet #GardonsLeLien, dans le cadre du Collectif d'entreprises pour une économie plus inclusive, pour fournir des tablettes, des ordinateurs et des smartphones pour les publics les plus isolés ; enfin, Kering s’est engagé auprès de la Protection Civile Paris Seine pour permettre à ses collaborateurs de passer des appels téléphoniques à des personnes âgées isolées pendant le confinement. En parallèle, nos Maisons Balenciaga et Saint Laurent ont mobilisé et réorganisé leurs ateliers, à Paris et à Angers, pour produire des milliers de masques chirurgicaux fournis aux personnels soignants de l’AP-HP.
Nos collaborateurs ont fait preuve, dans cette période si particulière, d’un engagement, d’une cohésion et d’une résilience dont je suis très fier.
Sur le plan économique, après un début d’année très prometteur, notre performance a été durement affectée dans les principaux marchés par la propagation de l’épidémie. Nous avons fait le nécessaire pour assurer au mieux la continuité de nos activités et préparer le redémarrage, tout en adaptant notre base de coûts et en préservant notre liquidité. Nos boutiques ont désormais rouvert dans une grande partie de l’Asie, ainsi qu’en France et en Italie. L’évolution de la Chine est très encourageante : nous avons observé une amélioration graduelle des tendances qui va en s’intensifiant. La consommation domestique bénéficie du rapatriement des achats traditionnellement effectués par les touristes chinois en Europe. À l’échelle mondiale, nos boutiques rouvrent progressivement, mais les ventes en Europe vont encore être affectées par l’absence des touristes internationaux. Dans les prochains mois, c’est la clientèle locale qui sera l’enjeu central pour notre secteur.
Pour autant, cette crise ne remet pas en cause les moteurs structurels du développement du Luxe, liés à des facteurs démographiques et au développement de la classe moyenne dans les nouvelles puissances économiques. La force du modèle de Kering, sa solidité et sa discipline financière confortent ma confiance dans son potentiel de croissance à moyen et long terme.
Y aura-t-il, pour vous, une "France d’après" cette crise sanitaire et économique ?
Je crois surtout à un effet catalyseur de la crise sur des tendances déjà à l’œuvre. J’en mentionnerai deux, qui s’appliquent au secteur du luxe mais qui le dépassent.
D’abord, l’expérience du confinement et des restrictions de circulation a permis de faire évoluer nos façons de travailler, de dialoguer et de vendre. Le ralentissement du trafic en magasin n’a pas dénoué le lien tissé avec les clients et a permis de développer les ventes à distance (que ce soit à travers les vendeurs, les services clients, et bien entendu à travers les sites d’e-commerce). Cela exige naturellement d’offrir la même qualité d’expérience à distance que dans la boutique, et de repenser le rôle de celle-ci. Au-delà des sites d’e-commerce, la digitalisation a aussi transformé, par la force des choses, les procédés de création et de fabrication, notamment grâce à l’imagerie virtuelle. Cela pourrait avoir des impacts de long terme.
Sur un autre plan, la crise a touché à la santé des individus, à notre fragilité physique, ce qui renvoie plus largement à notre rapport à la nature, donc au climat, à la pollution et à la fragilité de la planète. Cela ne peut que renforcer la conscience environnementale de nos concitoyens et leur vigilance en tant que consommateurs. Le "consommer moins, mais consommer mieux" résonne avec les valeurs du luxe, intrinsèquement liées à la qualité et à la durabilité. Kering, en tant que pionnier d’un luxe plus durable, entend rester aux avant-postes de cette évolution.
Pour autant, je crois que certains fondamentaux du luxe ne changeront pas. Le produit de luxe reste indissociable de la matière, de la sensation, du toucher : à cet égard, l’expérience d’achat en boutique demeure centrale, et pour longtemps. Quant au processus créatif, il est avant tout une affaire de création, de savoir-faire et d’artisanat : il faudra toujours du temps pour créer, puis produire et acheminer les collections avant de les proposer à nos clients.
La crise du coronavirus va-t-elle rebattre les cartes de la mondialisation ?
Si on entend par là un bouleversement de la division internationale du travail et une tendance à la relocalisation des centres de production, le Luxe est dans une situation paradoxale par rapport à de nombreux autres secteurs. Nos chaînes d’approvisionnement restent en effet dominées dans des proportions écrasantes par le ‘Made in Italy’ ou le ‘Made in France’, et la mondialisation des échanges nous a permis de créer une filière européenne d’excellence, exportatrice, et créatrice de nombreux emplois. Cet ancrage local qui tient à la fois à la nature artisanale de nos métiers, aux savoir-faire que nous avons su préserver et à notre dimension patrimoniale fait partie de l’identité profonde des Maisons de luxe. Pour notre secteur, la crise ne change donc pas la donne de ce point de vue.
Faut-il davantage de "souverainisme économique" comme le dit le Chef de l’État ?
Les États ont réagi de manière très rapide à la crise, avec des moyens colossaux, et sans précédent. La réponse européenne, grâce à l’initiative franco-allemande engagée par le Président de la République, amplifie les moyens mobilisés dans un cadre national. Les Gouvernements et les autorités monétaires ont ainsi évité le pire, même si la crise va malheureusement être d’une très grande ampleur. La puissance publique a donc joué un rôle indispensable pour faire face à l’urgence économique.
Dans la phase de relance et de reconstruction qui va démarrer, il est tout à fait normal que nous nous interrogions, au niveau national et européen, sur le renforcement de notre indépendance dans certains domaines stratégiques, et que nous investissions dans le développement de notre compétitivité dans les secteurs d’avenir.
Si vous deviez souffler une mesure à nos dirigeants, quelle serait-elle ?
Le Président Macron a évoqué à juste titre l’importance de la dimension écologique dans le redémarrage de notre économie après la crise. L’une des façons d’encourager l’investissement dans les secteurs et les entreprises les plus vertueux en matière environnementale, c’est de mesurer précisément l’impact de leur activité sur la planète et leurs progrès dans la réduction de cet impact. Pour cela, je plaide pour la publication obligatoire, pour les grandes entreprises cotées, d’un compte d’exploitation environnemental consolidé, comme le fait Kering depuis 2014.
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