Feuilleton de l'été / Axa France / coronavirus / Assurance / Guillaume Borie
Feuilleton de l'été
Axa France / coronavirus / Assurance / Guillaume Borie
Série d'été - Ils et elles vont construire le monde d'après – Guillaume Borie
"Le hasard complet". C’est ainsi que Guillaume Borie, nommé directeur général délégué d’Axa France à… 33 ans, explique son début de carrière dans l’assurance. En regardant dans le rétroviseur, on peut en effet s'étonner qu'un simple attaché de presse, qui n'est pas issu des écoles d'ingénieurs dont proviennent tant de dirigeants français, ni des grandes écoles de commerce, soit devenu en 10 ans le numéro deux d'Axa France (derrière son PDG Jacques de Peretti), en charge des particuliers et des entreprises en IARD. Une entité qui pèse plus de 13 milliards d'euros de chiffre d'affaires. Guillaume Borie tente une explication : "Le groupe recrute bien sûr dans les Grandes Ecoles, mais il est capable de faire évoluer des gens très différents. Cela vient aussi de sa culture internationale. La nomination de Thomas Buberl a d'ailleurs été un signal fort pour montrer à tous les talents du groupe qu'être français n'était pas indispensable pour progresser chez Axa". En effet, le directeur général germano-suisse du groupe Axa, depuis 2016, n'est clairement pas issu du sérail franco-français et il a pourtant eu la lourde tâche de succéder à l'emblématique PDG Henri de Castries. "Depuis que je suis chez Axa, on ne m'a jamais parlé de mes études", constate Guillaume Borie. Confier des responsabilités à des jeunes fait aussi "partie de l'ADN du groupe".
Titulaire d’une licence en Histoire et du diplôme de Sciences Po Paris, passionné par les sujets européens, ce fils de profs s’était en effet destiné à servir l’intérêt général dans la fonction publique – en particulier le Quai d’Orsay. Cherchant un stage avant d’entamer une prép’Ena, l’un de ses professeurs lui avait recommandé une expérience dans le privé. Ce sera le premier assureur de France, plus précisément la communication du Fonds Axa pour la recherche. Il y rencontre des "gens formidables", notamment Emmanuel Touzeau, alors directeur de la communication du groupe.
Ce dernier le convainc de tenter l’aventure et découvrir à plein temps le monde de l’assurance, quitte à ce qu’il retente les concours si l’expérience ne lui sied pas. Dix ans après, on se doute que Guillaume Borie ne regrette pas son choix… "J’ai eu le sentiment de faire quelque chose de très intéressant tout de suite. Sans oublier la dimension internationale qui m’est chère : pendant mon stage, j’ai été envoyé au Japon, à Singapour…", se rappelle le jeune dirigeant. En outre, il en avait "un peu marre des études" et aspirait à du concret.
Ne parler qu’à bon escient
Et Guillaume Borie va en avoir. Lorsqu’il entre de plain-pied chez Axa en 2010, l’actualité ne va pas lui laisser le temps de tergiverser : à peine sortie de la tempête de la crise des subprimes, l’Europe s'enfonce dans la crise de la dette souveraine. La volatilité s'envole sur les marchés et en 2011, l'action d'Axa, comme celles de la plupart des acteurs du monde financier de la zone euro, chute. En tant qu'assureur, le groupe, qui gère des centaines de milliards d'euros d'actifs, doit être certain qu'il peut en tout temps faire face aux engagements envers ses clients. "Pendant cette période, nous étions constamment en mode crise. Ce fut une occasion assez unique d'apprendre et de me former", analyse-t-il.
C'est le moins que l'on puisse dire. Celui qui explique n'avoir pas de plan de carrière se voit propulsé en 2013… conseiller du grand patron, Henri de Castries. Le poste s'intitule précisément "directeur de cabinet du président-directeur général". Un jour, le PDG le prend à part et lui dit : "Sylvie Gleises [qui occupait alors la fonction] va évoluer vers un nouveau poste, voudrais-tu y réfléchir ?". Et le patron d'évoquer ses principales attentes pendant une grosse demi-heure. La définition du poste est simple : tout savoir, tout entendre, ne rien dire, sauf à Henri de Castries. Mais aussi jouer le rôle de courroie de transmission : s'assurer que ce que son patron souhaite est clair et que c'est bien compris en interne. Le lendemain de l'offre, Henri de Castries s'enquiert déjà de la réponse. "Je n'imaginais pas refuser, évidemment, même si cela me paraissait un peu vertigineux", admet Guillaume Borie avec le sourire.
A quoi doit-il cette grande marque de confiance ? Il s'est évidemment posé la question, alors qu'il sait qu'il a beaucoup moins d'expérience que d'autres au sein d'Axa. "J'étais sans doute au bon endroit, au bon moment. J'espère aussi que c'est lié au fait que j'essaye de rester moi-même, de rester libre dans ma manière de parler aux dirigeants", analyse-t-il. De fait, il use de sa parole avec parcimonie mais justesse, un trait qui était déjà nettement palpable à l'époque où il était aux relations presse - l'auteur du présent article peut en témoigner. "Je suis le conseil que me donnait ma grand-mère, qui me disait : 'tu parles quand tu as quelque chose à dire'", aime-t-il à rappeler. L'homme est en effet peu disert, mais toujours affable. Ce qui le motive, c'est de démêler les choses, de faire avancer les sujets. "On m'a dit : tu as la capacité à simplifier les problèmes, à reformuler".
Le succès est au rendez-vous. Guillaume Borie sait gré du soutien de Sylvie Gleises au cours d'une période de transition de plusieurs mois et de la "bienveillance extrême" d'Henri de Castries pendant ces deux ans-et-demi. Il assure la transition pendant six mois après l'arrivée de Thomas Buberl à la tête du groupe.
Le défi du management
S'il reste proche du nouveau directeur général, Guillaume Borie change à nouveau de poste : il est nommé directeur de la stratégie et du développement d'Axa. Encore une surprise, alors qu'il aspirait à un poste à l'étranger. Comme il est écrit dans son profil LinkedIn, Guillaume Borie et son équipe sont chargés de fournir des "analyses et recommandations à la direction générale concernant la gestion du portefeuille d'activités" du groupe et de "piloter des projets transversaux". Il y restera encore moins longtemps que dans ses précédentes fonctions (14 mois !), mais l'étape est importante : pour la première fois, Guillaume Borie dirige une équipe.
Là encore, sa recette est de rester lui-même. Il applique aux autres ses propres principes : "Une grande maladie des managers est de ne pas accepter que les gens ne sachent pas. Il est parfois plus important de dire ce que l'on ne sait pas que de dire ce que l'on sait", explique Guillaume Borie. Logiquement, il ne se transforme pas en leader charismatique qui entraînerait ses troupes dans son sillage. "Je me méfie beaucoup de cette notion. Il est important de décider, mais il est plus important encore d'organiser le fonctionnement de son équipe autour de soi. La solitude du dirigeant est totalement inadaptée aujourd'hui", affirme-t-il, citant l'accélération et la multiplication des flux d'information. Dans ce contexte, il est vital que les collaborateurs osent dire qu'ils ne sont pas convaincus par une idée ou un projet. Le poste, dans le contexte de passation de pouvoir entre Henri de Castries et Thomas Buberl et d'élaboration du plan stratégique Ambition 2020, s'est révélé "passionnant", avec une portée à la fois mondiale, transversale et opérationnelle.
Le poste suivant sera celui de directeur général d'Axa Next et directeur de l'innovation. Une fonction qui paraît en décalage avec ses dernières expériences ; mais qui ne l'est pas tant que cela. "On m'a dit : 'c'est très bien de montrer tes capacités d'analyse. Tu dois maintenant démontrer que tu sais les mettre en oeuvre'. Je ne m'y attendais pas", raconte Guillaume Borie. Le poste lui permet en effet de compléter sa connaissance du groupe et de se familiariser avec les sujets de demain : la structure regroupe les laboratoires, incubateurs et fonds d'investissement d'Axa à travers le monde, mais aussi le pilotage de quelques opérations de M&A.
Ces deux expériences d'encadrement le convainquent d'un point essentiel du management : "rendre les choses aussi simples que possible, en ramenant les discussions à : quel est le sujet à résoudre et quel est le chemin le plus simple pour y arriver ?".
Et au bout de deux ans, Jacques de Peretti l'appelle à ses côtés au sein d'Axa France, le premier marché de l'assureur. Une fois de plus, Guillaume Borie n'aura pas le temps de s'acclimater : arrivé en janvier dernier, il fait face à la pandémie de coronavirus et aux critiques qui accablent les assureurs, accusés de mal rembourser les sinistrés et de ne pas contribuer à l'effort de solidarité nationale.
Le rôle social de l’entreprise… pour les salariés aussi
Il existe deux manières de vivre l’épisode : en interne et d’un œil extérieur. De l’intérieur, ce fut "ultra-intense", indique le jeune dirigeant. "Une organisation de notre taille [30 000 personnes, agents compris] a déplacé des montagnes en quelques semaines alors que cela semblait inimaginable : mettre tout le monde en télétravail, traiter les dossiers de sinistres et les expertises à distance, aider nos agents généraux à opérer à distance, tout cela en quelques jours sans accroc majeur… Nous avons franchi des barrières jugées infranchissables trois semaines plus tôt", égraine-t-il.
Les critiques, Guillaume Borie les accepte… jusqu’à un certain point. "Elles sont normales en partie, parce que les assureurs n’ont pas toujours bien expliqué ce qu’ils faisaient. Il existe une multitude de contrats, dont les rédactions pouvaient être appréciées de manière très différente. Nous aurions dû l'expliquer avec davantage d'humilité, il faut le reconnaître et en tirer des leçons. Mais le principe de réalité commande de dire que l’assurance est le secteur qui en a fait le plus durant cette crise, et en particulier Axa, que ce soit en termes d’accompagnement de nos clients et de nos réseaux de distribution, d'annulation et de report de cotisations, d'adaptation des garanties au nouvel environnement, ou de contribution aux mesures de solidarité nationale. Quand je regarde au-delà de nos frontières, c'est en France que l'effort des assureurs a été le plus massif", affirme-t-il.
La crise sanitaire a clairement marqué Guillaume Borie : "L’assurance n’a jamais connu un choc de cette nature : nous n’avons aucune référence historique pour un événement qui a touché tout le monde en même temps : tout l’inverse de notre métier qui repose traditionnellement sur la mutualisation des risques !". Alors quand on lui parle du monde d’après, le directeur appelle encore à l’humilité. "C’est dans ces moments que les assureurs prouvent leur valeur. Pour l’instant, on est encore dans le ‘pendant’. Le choc peut mettre plusieurs années à être amorti – nous sommes un métier à décalage. Les assureurs devront être aux côtés de leurs clients quand le vrai gros temps va venir".
Et alors que les thuriféraires du télétravail voient dans la crise la justification de son existence, Guillaume Borie estime plutôt le contraire : le confinement a démontré le rôle social de l’entreprise pour ses collaborateurs. "Au-delà de la crise sanitaire, mettre tous ses collaborateurs en télétravail permanent détruit une partie de la valeur que l'entreprise est censée constituer. Il faut combiner télétravail et vie collective." Et de conclure par une image évocatrice. "Les idées ne tombent pas du ciel : une entreprise qui n’a plus de cafèt’ n’est plus une entreprise".
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