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La BCE schizophrène ?
Le verdissement de la stratégie monétaire de la BCE est-il un simple vœu pieux ? En prenant la tête de l'institution en novembre 2019, Christine Lagarde avait pourtant lourdement insisté sur le sujet, affirmant notamment qu'elle devrait "progressivement éliminer" les titres financiers des entreprises polluantes que Francfort détenait en portefeuille. Un an plus tard, force est de constater que la BCE n'a pas vraiment avancé dans son objectif de participation à la décarbonisation de l'économie.
C'est en tout cas ce que lui reproche l'ONG Reclaim Finance, dans un communiqué paru ce matin. L'organisation critique la BCE pour avoir reporté sa volonté de verdir son bilan à 2022, estimant que les 1700 milliards d'euros d'actifs acquis cette année et l'an prochain dans le cadre de son PSPP contribueraient à "soutenir la croissance du secteur gazier et de ses grands développeurs de projets". Rappelons que la BCE devait initialement conclure sa revue stratégique, qui doit contenir toute une réflexion sur sa façon de contribuer à atteindre les objectifs de l'Accord de Paris, cet hiver. La crise du Covid est malheureusement passée par là et entraîné le report du terme de la revue à mi-2021, pour une mise en œuvre de la nouvelle stratégie aux alentours de début 2022. Or le temps presse, estime l'ONG, qui réclame à Francfort, dont les gouverneurs se réunissent jeudi prochain, des mesures immédiates.
"En réponse à la crise du Covid-19, la BCE prévoit d’acquérir 1470 milliards d’euros d’actifs en 2020-2021, soit plus de 50% de son bilan au 1er juin 2020. Dès mai 2020, Reclaim Finance soulignait que les achats de la BCE bénéficient à 38 entreprises des énergies fossiles, dont 10 du charbon", alerte Reclaim Finance. Selon les données disponibles sur le site de la BCE, au 28 août dernier, Francfort détenait ainsi des obligations de l'entreprises Total de 19 souches différentes d'échéances comprises entre juillet 2023 et mai 2040, ou encore des obligations à moyen long terme de 18 souches de l'entreprise Shell et de 11 souches d'obligations d'Enel.
Au total, via son programme d'achats, la BCE a acquis des titres de 24 entreprises gazières opérant 123 centrales à gaz et 48 sites d’extraction en Europe, 96 pipelines gaziers et 97 terminaux de GNL dans le monde, estime ainsi l'ONG Reclaim Finance. Or ces entreprises bénéficiant des achats d’actifs de Francfort prévoient 62 nouveaux projets gaziers. Quatre entreprises sont responsables de 45 projets : Total, Shell, Engie et Enel. Total et Shell développent 36 projets à eux seuls.
Selon une autre estimation, établie par l'institut Veblen et l'ONG Positive Money, 63% des titres achetés dans le cadre du quantitative easing (hors programme d'achat d'urgence) auraient financé des entreprises opérant dans les secteurs les plus émetteurs de gaz à effet de serre. La route est donc encore longue pour que la BCE contribue à la lutte contre le changement climatique, comme la présidente l'avait d'ailleurs reconnu au début de son mandat. "Concernant la taille des actifs carbonnés dans le bilan de la BCE, les choses ne peuvent changer du jour au lendemain", avait ainsi déclaré Christine Lagarde il y a un an.
Les défenseurs de la politique menée par la BCE font par malgré tout valoir que le mandat actuel de la banque centrale consiste à assurer la stabilité des prix dans son ensemble. Un désengagement total et immédiat des secteurs les plus polluants pourrait déstabiliser les marchés. Enfin, les analystes estiment que Francfort aura du mal à maintenir l'équilibre entre volonté de verdir son bilan et nécessité de neutralité sur les marchés. Une réflexion qui fera sûrement partie des discussions qui auront lieu ces prochains mois lors de la revue stratégique de l'institution.
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