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Macro-économie / Taux / Fed / Trésor

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Fed / Trésor

Mutinerie monétaire aux États-Unis ?

Steven Mnuchin, le secrétaire au Trésor des États-Unis, a envoyé une lettre à Jerome Powell, le président de la Réserve fédérale américaine, dans laquelle il lui intime de mettre fin - le 31 décembre - à certaines des mesures de politique monétaire dédiées à la crise pandémique. La Fed n’est pas restée sans réagir et a, dans la foulée, fait montre de son désaccord…
Jerome Powell - Board of Governors
Jerome Powell - Board of Governors

D'aucuns clament qu’ils n’ont jamais vu la Réserve fédérale américaine (Fed) et le Trésor laver ainsi leur linge sale en public. Jeudi dernier, Steven Mnuchin, le secrétaire d’Etat au Trésor des États-Unis a envoyé une lettre à Jerome Powell, le président de la Réserve fédérale américaine, dans laquelle il lui intime de mettre fin - le 31 décembre - à certaines des mesures de politique monétaire dédiées à la crise pandémique. Au sein de sa missive, il demande ainsi la restitution des 455 milliards de dollars alloués par le Congrès à ces programmes d'achats d'actifs.

La Fed a immédiatement rétorqué qu’elle "préférerait que l’ensemble des dispositifs d’urgence instaurés au cours de la pandémie de coronavirus continuent de jouer leur rôle de filet de sécurité pour une économie qui reste fragile et vulnérable". D’autres réactions n’ont pas tardé, comme celle de Neil Bradley, vice-président exécutif de la Chambre de commerce américaine, qui juge qu’une "résiliation surprise (...) lie prématurément et inutilement les mains de l’administration entrante, et ferme la porte à d’importantes options de liquidités pour les entreprises au moment où elles en ont le plus besoin". Le lendemain, Jerome Powell a calmé le jeu en expliquant dans une lettre adressée à Steven Mnuchin que le Trésor a "seule autorité" pour décider de l'avenir de ces programmes et que la Fed "va prendre les dispositions avec vous pour restituer les parts non utilisées des fonds".

Pour rappel, dans le cadre du CARES Act, le plan de soutien budgétaire adopté au Congrès en mars dernier, jusqu’à 455 milliards de dollars ont été débloqués par le Trésor pour servir de capital dans des fonds communs de créances (Special purpose vehicle - SPV) créés pour l'occasion par la Fed. Sous l'impulsion de cette dernière, ces SPV ont pour objet d’acquérir des actifs en utilisant un effet de levier plus ou moins important selon le type d’actif racheté. Le capital injecté par le Trésor permet ainsi d’absorber les pertes auxquelles la Banque centrale serait confrontée sur ses diverses opérations tels que des rachats de parts d’ETF, d’obligations d’entreprises, de prêts aux PME ou de créances adossées à plusieurs types d’actifs, entre autres.

Dans sa lettre, Steven Mnuchin demande la fin de cinq de ces facilités de financement et donc les rachats de différents types d’actifs : les obligations d’entreprise émises sur le marché primaire et secondaire et les parts d’ETF (Primary Market Corporate Facility et Secondary Market Corporate Facility), la dette de collectivités territoriales (Municipal Liquidity Facility), les prêts aux PME (Main Street Lending Facility) et certains titres adossés à des actifs tels que les prêts aux ménages ou aux petites entreprises (Term Asset-Backed Securities Loan Facility). Alors que selon les cas, l’effet de levier auquel peut recourir la Fed la dote potentiellement d’une puissance de feu gigantesque, les SPV n’ont acquis "que" pour 25 milliards de dollars d’actifs dans le cadre de ces cinq facilités – au 18 novembre 2020.

Que penser alors de l’arrêt de ces programmes ? "Ce sont des dispositifs qui n’ont pas fait la preuve de leur très grande efficacité, ce que les parlementaires américains ont plusieurs fois reproché à la Fed et au Trésor en les jugeant mal calibrés ou inutiles", analyse Céline Choulet, économiste bancaire chez BNP Paribas. Si Céline Choulet reconnaît à la Fed d’avoir mené une politique monétaire novatrice et fait preuve d’une capacité à "explorer des territoires inconnus", elle estime que supprimer ces dispositifs n’est pas "irraisonnable" en ce sens qu’ils "ne participent pas réellement au financement de l’économie".

Attention, malgré l’arrêt de ces facilités, l’institution de Washington dispose encore d’un arsenal monstrueux pour influencer les conditions monétaires et financières. En effet, rappelons que Steven Mnuchin a permis le prolongement de quatre facilités dont deux nécessitent les fonds du Trésor : celle liée aux achats de billets de trésorerie (Commercial Paper Funding Facility) et celle liée aux prêts collatéralisés à des institutions financières (Money Market Mutual Fund Facility). De plus, la Fed mène toujours ses programmes d’achats d’actifs phares (120 milliards de dollars par mois) que sont les acquisitions de bons du Trésor et de titres adossés à des créances hypothécaires (Mortgage-backed security).

Reste que, la décision du secrétaire au Trésor intervient au pire moment étant donné l’évolution du contexte sanitaire qui se dégrade au regard de la très forte hausse des contaminations. "Le contexte conjoncturel n’est pas bon, et les vagues de faillites ainsi que de difficultés de remboursement des crédits sont probablement devant nous", précise Céline Choulet. "La question étant, est-ce que les entreprises ou municipalités auront besoin d’un prêt, d’émettre des obligations et donc éventuellement de recourir aux facilités de la Fed, ou d’un soutien très direct via un aménagement de leurs charges fiscales ou sociales ?", s'interroge-t-elle. "Finalement, l’incidence réelle de cette décision dépendra de la manière dont les fonds seront réalloués. Interrompre ces dispositifs alors qu’aucun consensus sur un nouveau plan de relance n’a encore été trouvé semble en tout cas prématuré", estime l'économiste.

Dans sa lettre à Jerome Powell, Steven Mnuchin déclare que dans le “cas peu probable” où les programmes de prêts seraient à nouveau nécessaires, la Fed pourrait demander de les rétablir avec les ressources du Trésor ou avec de l’argent frais débloqué par le Congrès. À cet égard, l’arrivée de la nouvelle administration à la tête des États-Unis pourrait provoquer un retournement de situation. En effet, les démocrates se sont insurgés contre la décision de Steven Mnuchin et le retour de ces programmes d’achats d’actifs pourrait être facilité par l’arrivée à la tête du secrétariat au Trésor (dont la Fed a besoin de l’accord) de Lael Brainard qui n’est autre que… l'une des membres du Board of Governors de la Fed et d'obédience plutôt "colombe". L'on évoque aussi pour ce poste Janet Yellen, la prédécesseure de Jerome Powell, et Raphael Bostic, président de la Réserve fédérale d'Atlanta... Il convient de noter toutefois que, "le nouveau secrétaire au Trésor ne pourra rétablir qu’une partie des ressources dédiées à ces programmes, jusqu’à 100 milliards de dollars ; au-delà, un vote du Congrès sera nécessaire", rappelle Céline Choulet.

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