Politique économique / BPCE / Laurent Mignon
Politique économique
BPCE / Laurent Mignon
L’année 2021 vue par… Laurent Mignon, Président du Directoire de BPCE
Quelles mesures fortes attendez-vous de Joe Biden après son entrée en fonction ?
La mesure la plus forte est bien le retour des États Unis dans l’accord de Paris ; c’est une décision significative porteuse d’espoir et d’avenir dans la lutte contre le réchauffement climatique. C’est toute la puissance économique, financière, technologique et industrielle qui va s’engager : c’est un changement majeur et un accélérateur. Mais, c’est une réelle opportunité pour l’économie américaine, sans doute la plus flexible et la plus innovatrice avec à la clé la "naissance" de géants de la transition énergétique. Cela doit avoir pour conséquence d’accélérer, et c’est vital, la coopération européenne si l’on ne veut pas assister au même phénomène que pour la technologie et le digital, car il ne faut pas se faire d’illusion, les Américains pousseront leurs industries et leurs entreprises ! L’Europe a de grands atouts et conduit des projets majeurs dans l’hydrogène ou les batteries et dispose d’une industrie financière qui est sans doute en avance : green bonds, mesures d’impact carbone dans les financements, gestion ESG de l’Épargne. C’est également pour cette raison que le plan relance européen post-Covid doit être mis en œuvre très rapidement et de façon coordonnée.
En 2021, les entreprises auront moins de soutien de l’état. Craignez-vous une forte hausse des défaillances ?
Les aides massives cumulées de l’État ont eu pour conséquence un gel quasi complet des défaillances et la France est le pays où l’étendue et le montant de ces aides est le plus important ; c’est une bonne chose bien entendu car elles ont permis de contenir les conséquences financières et surtout sociales des 2 confinements successifs.
Nous devons nous attendre bien sûr à une hausse des défaillances en 2021 : elle sera sans doute conséquente dans certains secteurs (THR, évènementiel…) et chez BPCE, nous l’avons estimé à 60 000 en 2021. Toutefois, elles ne seront pas limitées à ce seul critère sectoriel ; la faible taille des entreprises françaises, leur fort taux d’endettement ou encore leur faible digitalisation sont des facteurs de fragilité supplémentaire. L’amorce de la reprise sera une période particulièrement délicate car les besoins en fonds de roulement seront importants et toutes n’auront pas la capacité de mobiliser de la trésorerie pour redémarrer ; pourtant, et c’est un signe très positif, certaines l’ont anticipé puisque l’on constate que par exemple, une bonne partie des PGE accordés par les banques n’ont pas été utilisés et sont sur les comptes courants.
Le report d’échéance sur les PGE, l’effet du plan de relance qui va "irriguer" de nombreux secteurs, et la mise en place des prêts participatifs destinés à combler la faiblesse des fonds propres des PME devraient nous permettre de limiter les défaillances aux seules entreprises qui étaient déjà fragiles avant crise. En ce sens, le modèle bancaire français et plus particulièrement les banques coopératives qui ont donc un maillage territorial fort et une relation très étroite avec leurs clients et tout l’écosystème local est très adapté à cette situation.
Pensez-vous que le Plan de relance est bien adapté à la situation exceptionnelle de l’économie française ?
Je le pense, car il est massif, en montant (4 points de PIB), complet en termes de dispositifs. Par son ampleur et les moyens qui lui seront dédiés, il représente une formidable opportunité de faire entrer l’économie française dans le XXIe siècle. Tout le monde s’accorde sur le fait que cette crise mondiale est un accélérateur d’au moins 2 tendances qui existaient avant : la lutte contre le changement climatique et plus largement le développement durable et la digitalisation. Ce plan de relance doit permettre aux entreprises françaises, même s’il ne les sauve pas toutes, de capter ces tendances, ce qui suppose pour un grand nombre d’entre elles un changement parfois radical de leurs modèles d’affaires. De plus, et c’est ce qui change tout si l’on compare à la situation de 2009, la très forte solidité du secteur bancaire français et l’accès permanent et massif à la liquidité ouvert par la BCE seront déterminants. Les banques françaises sont prêtes ! Mais avant tout, la confiance doit se reconstituer et l’arrivée des vaccins et la perspective qu’ils offrent sur la sortie de crise en est le principal ingrédient. Tout l’enjeu sera dans la mise en œuvre de ce plan, son rythme de déploiement la bonne coordination de l’ensemble des acteurs.
Dans votre entreprise allez-vous davantage prendre en compte les risques climatiques, sanitaires et environnementaux ?
C’est déjà le cas pour le secteur bancaire et plus généralement le secteur financier notamment sur le sujet de la transition énergétique et les conséquences de la crise climatique font partie intégrante du suivi de nos risques. Nous sommes très attentifs à nos notations extra-financières qui prennent d’année en année de plus en plus d’importance pour notre accès au marché obligataire et donc pour notre refinancement. Ce qui est certain, et surtout pour un Groupe comme le nôtre c’est que nous allons fortement accélérer dans ce domaine. Beaucoup de nos clients sont maintenant prêts, à commencer par les grands clients corporate et nous allons les accompagner. Pour le moment, les banques ont plutôt travaillé sur l’exclusion des certains secteurs, le charbon principalement ou le pétrole et gaz de schiste, mais aussi le financement des projets énergétiques "green" qui trouvent tous des financements. Maintenant, il faut passer à l’accompagnement de la période de transition vers une économie décarbonée et cela va beaucoup dépendre du rythme auquel les acteurs industriels vont s’y inscrire. Il y a une vraie accélération de la prise en compte de la nécessité de cette transition, et elle se diffuse maintenant dans tous les segments de clientèle : PME/TPE mais aussi chez les particuliers, qui, de plus en plus sont en recherche de solutions adaptées sur l’habitat notamment.
Vous attendez-vous à des changements de comportement de vos clients ?
Bien sûr, et cela a déjà commencé ! Le comportement de nos clients a déjà beaucoup changé, à commencer par les offres et services bancaires qu’ils recherchent, mais c’est surtout dans leur mode de relation avec leur banque que ce changement est le plus visible. Par exemple, beaucoup de nos clients, et c’est vrai partout dans le monde, sont de plus sensibles au respect des critères environnementaux et sociétaux dans le placement de leur Épargne, ce qui pour des acteurs mondiaux comme nous dans la gestion d’actifs entraîne une modification importante du modèle : comment conjuguer la recherche légitime de performance et respect de ces critères, comment assurer une évaluation efficace de ces critères notamment en mesurant l’impact carbone des portefeuilles ? ce sont les grandes questions sur lesquelles nous travaillons. De même, le sujet de la traçabilité locale de l’emploi de l’épargne est devenu important, d’autant plus pour un Groupe coopératif dont les clients sont également sociétaires clients des banques régionales.
Le comportement de nos clients change également dans le mode de relation qu’ils ont avec leur banque : celle qu’ils entretiennent au quotidien avec leur conseiller. Tous, veulent à la fois un accès physique à leur conseiller et un accès digital qu’ils ont tous largement adopté et plébiscité pendant la crise. Concrètement ces deux modes de relation forment un tout et ne peuvent pas être gérés de façon différente, nous en sommes convaincus. C’est pour cette raison que chez BPCE, la stratégie digitale passe par nos conseillers et non par une "néobanque" internalisée : c’est le conseiller qui est au cœur de la relation, qu’elle soit physique ou digitale. Ce sont eux qui en très grande proximité avec ont permis le déploiement très rapide des PGE au printemps dernier avec l’usage massif du digital pour leur souscription et leur signature. C’est ce que nous appelons le digital Inside. Dernier domaine, et sans doute le plus important dans lequel le comportement de nos clients change, c’est celui de la confiance. Les banques sont avant tout des tiers de confiance et, pour nous distinguer de nos grands compétiteurs que sont les néobanques et surtout les GAFAM, c’est un capital que nous devons entretenir et défendre. C’est tout l’enjeu de la DATA et de la façon dont nous allons garantir une utilisation éthique de leurs données. Pour cela, le traitement, l’utilisation et la protection des données de nos clients doivent se concevoir en appui des conseillers au service exclusif de la relation client.
Quel vœu formulez-vous pour la France en 2021 ?
Qu’elle s’apaise ! qu’elle regarde vers l’avenir avec lucidité et confiance ! qu’elle soit capable de surmonter la peur et le doute ! et surtout qu’elle pense à la jeunesse !
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