Chroniques / Yves de Kerdrel
Chroniques
Yves de Kerdrel
Chronique
Pourquoi il faut abandonner le plan Macron pour la France de 2030
par Yves de Kerdrel
En début de semaine, le Président de la République a dégainé un plan de 30 milliards d’euros à investir dans l’économie française d’ici à 2030. Une manière habile d’enjamber sur un second quinquennat. Mais il fallait être né il y a quatre siècles pour jouer les Colbert, à l’heure où le principal enjeu économique, c’est la guerre des talents.
En l’espace de cinquante mois, Emmanuel Macron aura donc rendu public trois plans pour la France de 2030. C’eût été plus crédible et plus utile qu’il conçoive un seul grand plan d’avenir pour notre pays à la manière des Plans auxquels le Général de Gaulle s’était résolu – la fameuse "ardente obligation" – mais qui ont donné au Pays une industrie nucléaire, un TGV et à l’Europe Airbus. On peut se demander quel crédit apporter à un plan décennal annoncé à six mois des élections présidentielles.
Et surtout alors qu’au cours du mandat qui se termine, Emmanuel Macron aura annoncé de manière solennelle trois grands plans destinés à propulser la France dans le futur. Le Premier a eu lieu à l’automne 2017 et a été conçu par l’économiste de sa campagne présidentielle, Jean Pisani-Ferry - fils du concepteur de la Politique Agricole Commune. Il s’agissait d’un grand programme d’investissements pour 2018-2022 doté de 57 milliards d’euros… qui n’a jamais vu le jour, car tout cela s’est transformé en une vaste entreprise de recyclage de crédits budgétaires existants. L’année suivante, Bruno Le Maire, qui se prenait déjà pour un Vice-Président, a lancé le Fonds pour l’Innovation et l’Industrie doté de 10 milliards d’euros.
Un inventaire à la Prévert
Quant au troisième, il a donc été dévoilé en début de semaine et porte le nom de France 2030. Il s’agit d’un petit inventaire à la Prévert avec ce qu’il faut de saupoudrage dans tous les secteurs "à la mode" : 4 milliards pour les transports dont 2 milliards pour des véhicules électriques construits en France et de quoi inventer le premier avion bas carbone ; 6 milliards pour développer les composants clés de l’industrie du futur, dont les semi-conducteurs qui font tant défaut actuellement à cause de la pénurie mondiale et de leur production dans le Sud-Est asiatique ; 7 milliards pour la santé afin de faire de la France un champion de médecine prédictive innovante (on peut se demander si ce ne serait déjà bien ambitieux de rebâtir des hôpitaux, avec suffisamment de lits, de concevoir la médecine ambulatoire et de soigner les maladies cognitives) ; 8 milliards enfin pour l’énergie afin de développer des petits réacteurs nucléaires (quelques mois après avoir éteint Fessenheim) et devenir le leader de l’hydrogène vert.
Restent cinq milliards pour l’agriculture (seulement 2 milliards pour notre sécurité alimentaire), le financement des start-ups, l’exploration des fonds marins, la défense de la culture française et… la formation des talents. C’est-à-dire qu’apprendre aux Français à être eux-mêmes acteurs de leur avenir est la dernière préoccupation de ce plan après avoir joué les apprentis Commandant Cousteau.
Des comités Théodule par dizaines
Comme Alfred de Musset, Emmanuel Macron semble être lui aussi "né trop tard dans un monde trop vieux". Il croit encore, aussi libéral soit-il, qu’il suffit de distribuer de l’argent au niveau national, pour que cet argent soit bien utilisé et qu’il débouche sur les résultats attendus. En bon inspecteur des finances qu’il est, il a pourtant pu apprendre que pas un plan, coordonné par un comité de pilotage ad hoc, n’a jamais donné de résultats en France. Il faut remonter à Napoléon – pourtant peu passionné par l’industrie sauf l’armement – et surtout à Colbert pour voir l’argent public se transformer effectivement en industries d’avenir, en richesses susceptibles d’être exportées, et en emplois directs et indirects.
Sauf à jouer au niveau européen et à se servir de ce formidable "levier d’Archimède" qu’est l’Europe, l’argent public confié à des fonctionnaires pour fabriquer un avenir économique dont ils n’ont aucune idée est destiné hélas à se perdre dans des comités Théodule, des sociétés d’économie mixte ou des fonds régionaux de revitalisation économique. L’enfer, c’est bien connu, est pavé de bonnes intentions. On pense faire de la France un champion de la voiture électrique et l’on oublie d’installer les 100 000 bornes de charge nécessaire à leur fonctionnement. Ou bien on veut recréer une filière "puces" et on se met à bâtir un nouveau "plan calcul" en faisant un Monopoly d’activités de différentes entreprises publiques en déshérence !
Juste avant de quitter le pouvoir, le Général de Gaulle avait laissé par écrit cette conviction : "l’avenir n’appartient pas aux hommes". Il fallait prendre cette phrase sous l’angle : "ce ne sont pas les hommes qui décident de l’avenir". Ils l’inventent chaque jour qui passe comme Monsieur Jourdain faisait de la prose. Les études académiques montrent que 90 % des matériaux que nous utiliserons dans un quart de siècle n’existent pas encore. C’est pourtant sur ceux-là qu’Emmanuel Macron veut investir des milliards alors qu’ils seront dépassés par le progrès technique. De même, le think-tank Avenir Suisse a calculé qu’entre 65 et 85 % des jobs de 2030 n’existent pas à l’heure où le Chef de l’État décide de mettre la priorité sur certains métiers au détriment des autres.
Lutter contre la décroissance
Schumpeter a très bien démontré que ce sont les hommes et les femmes, avec leur génie propre, et éventuellement leurs économies, qui construisent l’avenir. Beaucoup l’ont fait aux États-Unis dans leur garage, sans que l’État fédéral s’en mêle. En France, ce sont des champions mondiaux des services qui sont nés à partir de rien, et surtout pas de l’argent de l’Etat. D’abord parce que les filières qui sont censées aider le secteur privé sont remplies de fonctionnaires qui ont en horreur ces "capitalistes". Ensuite parce qu’un créateur indépendant préfère l’aide de fonds de private equity et d’investisseurs qui se sont frottés au monde réel que d’un État-Léviathan.
Beaucoup ont bien compris que ce plan Relance 2030 était un avant-goût de la campagne présidentielle de l’actuel Chef de l’État qui a décidé de faire des chèques sans vraiment regarder ce qu’il y a dans la caisse, pourvu que les Français le maintiennent à l’Élysée. Et même si ce n’était pas le cas, l’avenir ne s’invente pas avec des milliards, mais avec la plus grande liberté laissée aux entrepreneurs de créer, avec l’arrêt de ce stupide principe de précaution qui bride toute "relance" et avec la volonté affichée de faire de la croissance quand tant de bobos-écolos ou autres nostalgiques de la lampe à huile imaginent un monde en décroissance où il serait interdit de manger de la viande, de prendre l’avion et de rouler dans Paris autrement qu’à vélo.
La relance, c’est l’affaire de chaque Français là où il est, avec ses idées, son génie créatif, sa volonté de s’épanouir dans le travail et éventuellement de s’enrichir. Elle ne se trouve pas griffonnée dans un discours ou sur des chèques à distribuer. Qu’en 2021 on en soit encore là montre que nos politiques sont toujours aussi déconnectés du monde de l’entreprise.
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