Macro-économie / Taux / Augustin de Romanet / Groupe ADP
Macro-économie / Taux
Augustin de Romanet / Groupe ADP
L'année 2023 vue par… Augustin de Romanet /
Président-Directeur général d'Aéroports de Paris (ADP)
Quelles sont vos perspectives pour l’économie mondiale ?
On s'attend à un ralentissement général de l'économie mondiale, le FMI estimant que celle-ci devrait croître de 2,7 % en 2023 contre 3,2 % en 2022 et 6 % en 2021. Trois facteurs sont majeurs à mes yeux. D’abord, la guerre en Ukraine et les sanctions qui en découlent, qui ont amené à des tensions sur les chaînes d'approvisionnement, et une crise énergétique en Europe. Ensuite l'inflation forte et généralisée, qui s'installe dans le temps provoquant un durcissement du coût de la vie (+4,7 % en 2021, +8,8 % en 2022, +6,5 % en 2023, +4,1 % en 2024). Ce qui nécessite un resserrement de la politique monétaire dans de nombreuses économies avec une hausse des taux d'intérêt des tensions sur le marché de l'immobilier et des problèmes de liquidité pour les entreprises. Enfin, le ralentissement de l'économie Chinoise du fait du confinement (baisse des investissements, de la production industrielle, des ventes) auquel s’ajoute une crise immobilière sans précédent, impactant les autres pays dans une économie globalisée.
S'agissant plus spécifiquement du secteur aérien les perspectives sont pour partie décorrélées de celles de l’économie mondiale pour deux raisons principales. La première est que le Covid a conduit à une accumulation de voyages non accomplis considérables entre mars 2020 et le début 2022. Ce "stock" va continuer de s’écouler au cours de l’année 2023 sans que l’on sache bien quand il sera épuisé. La seconde raison est que l’on s’est aperçu d’une sensibilité au prix plus faible que prévu (le taux de reprise du trafic sera proche de 80 % en 2022 malgré une hausse des tarifs aériens de 45 % en juillet 2022 par rapport à juillet 2021. Il n'est pas sûr que cela dure, ce qui pourrait à moyen terme diminuer la croissance du trafic par rapport à la période pré-covid, dès lors que les compagnies ne reviendraient pas aux prix antérieurs, en raison des coûts de l'énergie en particulier.
Avez-vous élaboré plusieurs scénarios selon l’évolution de la guerre en Ukraine ?
Au-delà de nos projections macroéconomiques qui s'appuient sur les prévisions des grandes institutions, nos hypothèses particulières pour le trafic aérien sont les suivantes. Le trafic russe représente une part faible du trafic d'aéroports de Paris : en 2019, il atteignait 1,2 million de passagers (1,1 % du trafic d'ADP). En revanche, notre filiale TAV est beaucoup plus exposée au trafic avec ces deux pays. Le trafic russe + Ukraine représentait 28 % du trafic international de notre filiale TAV airport en 2019. L'impact attendu de la guerre en Ukraine y était important. À fin septembre, les conséquences de la guerre n'ont pas impacté la dynamique de trafic de TAV : le trafic russe avait repris 50 % de son niveau d'avant crise, les autres flux de trafic ont plus que compensé cette perte (Royaume Uni : 144 % à fin septembre et Allemagne : 110 %). Pour 2023 et au-delà, nous n'avons qu'un seul scénario central : 1) à Paris, nous estimons un trafic russe toujours quasi nul sur 2023 et 2024, et un trafic des pays limitrophes à la Russie réduit de moitié par rapport au trafic 2019. 2) pour TAV, nous avons pour hypothèse une légère augmentation du trafic russe sur 2023 qui s'établirait à 60 % du niveau de 2019.
La récession est-elle inéluctable en Europe d’ici les prochains mois ? Et en France ?
Un ralentissement du rythme de la croissance économique en Europe est probable, la croissance anticipée sur 2023 sera au mieux très faible. La situation est disparate entre les différents pays européens. Il existe un consensus sur le fait que la récession sera brutale en Allemagne, laquelle paiera le prix de sa dépendance au gaz russe et de la sortie du nucléaire.
En France, la contraction du PIB devrait être moins forte que dans la plupart des pays européens, pour trois raisons. 1) Des stabilisateurs automatiques (prélèvements obligatoires et dépenses publiques) généreux (malgré la baisse des allocations-chômage pour les salaires élevés et l’allongement de la durée de cotisation pour pouvoir prétendre à l’assurance chômage). 2) Un marché de l’emploi sain (le taux d’activité parmi les 15-64 ans est à un pic record de 73,5 % et il s’agit du meilleur indicateur pour évaluer le véritable état du marché de l’emploi). 3) À l’exception de l’Allemagne, aucun autre pays européen n’a dépensé autant pour atténuer l’effet de l’inflation et de la hausse des prix de l’énergie. Le gouvernement français a fait tout ce qu’il a pu pour accommoder les ménages et les entreprises (plafonnement des prix de l’énergie et des loyers, augmentation des retraites, hausse des salaires pour les fonctionnaires, etc…).
Ce constat se reflète dans le secteur du transport aérien en France. Air France et les autres compagnies aériennes françaises ont moins souffert que leurs concurrents du fait de l'accompagnement de l'État pendant la crise, notamment le chômage partiel, qui a permis de garder suffisamment d'effectifs pour assurer la reprise, pendant que d'autres compagnies aériennes étrangères ont dû laisser partir leurs salariés et n'ont pas eu les moyens (humains) d'assurer la reprise de l'activité.
S'agissant d'ADP, le trafic aérien est historiquement sensible au climat économique général. Par le passé, par exemple sur la période 2004 à 2019, le trafic à Paris a évolué, en moyenne, environ 2 fois plus vite que le PIB de la France. La dynamique s'est rompue en 2020 et 2022. Le trafic de 2023 est encore porté par une reprise post-crise COVID, avec une demande de voyages qui demeure élevée, et des effets de la crise qui sont encore amortis par, entre autres, un taux d'épargne élevé. ADP prévoit une croissance de son trafic entre + 10 % et + 15 % en 2023 par rapport à 2022 et table ainsi à Paris en 2023 sur un taux d'activité compris entre 85 % et 95 % du niveau de 2019.
Faut-il s’inquiéter d’un découplage entre les États-Unis et la zone euro ?
Oui. Ce qui m’inquiète le plus est le découplage des dépenses d’investissement entre les États-Unis et l’Europe. Le niveau des dépenses publiques aux États-Unis est relativement bas (36,7 % en 2022) et stable depuis 10 ans (37,28 % en 2012) ce qui donne au gouvernement des marges de manœuvre supérieures à celles des États européens pour de grands programmes d’investissement public. La loi sur la réduction de l’inflation d’Août 2022 (Inflation Reduction Act ou IRA) est en réalité un avatar du "Build Back Better Plan" proposé par Joe Biden en entre 2020-2021, programme de dépenses publiques de 370 milliards de dollars). Il s’agit du plus important programme d’investissement public depuis les années 1930. Je pense que le commissaire européen Thierry Breton a raison de promouvoir un plan comparable pour l’Europe, de l’ordre de 2 % de son PIB afin de garder en Europe les entreprises industrielles et utiliser la puissance de notre marché intérieur.
Le ralentissement économique chinois vous inquiète-t-il ?
S’agissant strictement d’ADP, ce qui est du premier ordre est le niveau du trafic avec la Chine, qui dépend de la politique sanitaire et non de la croissance économique de ce pays. Le trafic en provenance de la Chine représentait 2,3 millions de passagers en 2019 (2,1 % du trafic ADP). En 2022, ce trafic ne représente que 10 à 15 % du trafic 2019. Le trafic international ADP étant porté par de très nombreuses destinations, la dépendance à l’égard de la Chine est de ce fait modérée, et l'impact du ralentissement économique Chinois est à ce stade resté faible sur nos activités.
J’en veux pour preuve que notre chiffre d’affaires par passager (CA/Pax) a même augmenté en 2022 par rapport à 2021 (alors que nous anticipions une baisse), malgré un niveau de trafic Chinois encore très bas et qui représente pourtant un panier moyen six fois plus important que celui de la moyenne des passagers. En 2019, la Chine était le dixième pays en termes de trafic dans nos boutiques en zone réservée, et de loin le premier pays générateur de revenus. En 2022, la perte d'une partie de ce trafic a été plus que compensée par les autres flux de trafic majeurs avec la reprise post COVID. Notre CA/Pax atteint 26,10 euros sur les 9 premiers mois de 2022, en hausse de 5 % versus 2021 et de +15 % versus 2019. Nous anticipons une reprise progressive du trafic avec la Chine avec la levée des restrictions sanitaires
L’inflation actuelle, d’où qu’elle vienne (matières premières, pénuries multiples, hausses de salaires), a-t-elle franchi son pic ?
Il est difficile de savoir si le pic inflationniste a été franchi. Il va falloir vivre dans un contexte où l'inflation s'installe sur la durée. En 2023, le niveau d'inflation attendu en France sera plus faible qu'en 2022, mais au-dessus des niveaux des années précédentes. La récente envolée des prix du gaz sur les marchés internationaux constitue un nouveau choc inflationniste pour l’économie française. L'ampleur du choc a été en partie contenue grâce au bouclier tarifaire et à la remise carburant. Mais le choc sur les prix du gaz se répercute indirectement sur l’inflation de l’alimentation et des produits manufacturés par la hausse des coûts de production des entreprises. L’inflation dans les services va être entretenue par l’indexation du Smic et les hausses subséquentes des autres salaires. Ce haut niveau d'inflation n'a pour l'heure peu ou pas d'impact sur les comportements d'achat de nos consommateurs (le panier moyen de nos passagers continue à augmenter), mais également sur la demande de voyages.
Dans un contexte où les entreprises ont besoin de liquidités pour maintenir leur croissance, craignez-vous des tensions sur les financements bancaires ?
Selon la dernière enquête réalisée par la Banque de France auprès des PME et ETI, les entreprises n'ont pas de difficulté à accéder à leurs demandes de crédits d’investissement qui sont servies à plus de 90 %. S'agissant d'ADP SA, nous sommes peu dépendants des financements bancaires et ne souffrons pas à ce stade de la hausse des taux dans la mesure où plus de 95 % de notre dette a été émise à taux fixe. Nous avons procédé dès le début de la crise en 2020 à deux émissions obligataires pour 4 milliards d’euros au total nous autorisant à ne pas avoir besoin de refinancer nos échéances de dettes à court terme.
La crise économique actuelle n’est-elle pas une opportunité pour accélérer la transition énergétique ?
Oui, la crise que nous avons traversée ces deux dernières années a été un accélérateur de la transition énergétique. C'est le sens de notre feuille de route 2025 Pioneers présentée début 2022, et qui vise à construire le socle d'un nouveau modèle aéroportuaire orienté vers la durabilité et la performance, en phase avec la nécessité de réussir la transition écologique.
Au cœur de la transformation industrielle engagée pour 2025 Pioneers, se trouve l'évolution des aéroports vers des hubs multimodaux et d'énergies :
- qui ne seront plus seulement un lieu où l'on prend l'avion mais un lieu où l'on bénéficie d'une connectivité renouvelée qui offre le choix au client voyageur entre différents modes de déplacement (ferroviaire à longue et à courte distance, bus, mobilité douce…), et dans lequel la correspondance fer-air porte une part croissante du développement des plateformes du Groupe ADP ;
- qui accueilleront une diversification de nos activités énergétiques et le déploiement de nouvelles énergies propres : biomasse, électricité verte, carburants aéronautiques durables, hydrogène ;
- qui verront les infrastructures existantes densifiées et les capacités des gares et pôles de multimodalités étendues, en utilisant de nouveaux modes de construction innovants et au plus faible impact environnemental ;
- qui s'intégreront dans une planification urbaine globale, en s'insérant au cœur des territoires sur les questions d'immobilier, d'énergie, ou de mobilité.
Une utilisation raisonnée du trafic aérien permettra de créer de la valeur pour l'ensemble des parties prenantes. Le transport aérien restera toujours un vecteur essentiel dans un monde ouvert et facteur de paix. Il doit toutefois s'adapter aux enjeux de décarbonation (SAF, hydrogène), et évoluer vers une utilisation plus raisonnée, comme un segment de voyage choisi pour être le plus optimal d'un point de vue environnemental. Cette évolution sera par ailleurs porteuse de performance pour le groupe ADP grâce à un mix trafic se déformant au profit de l'international, qui apporte une plus forte contribution aux revenus aéronautiques et commerciaux. Une telle transformation de long terme, que nous avions initiée avant la crise liée à la guerre en Ukraine, a encore été accélérée à court terme par le plan de sobriété énergétique, qui nous oblige repenser encore plus rapidement nos modes de consommations.
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