Feuilleton de l'été / fonds du bien commun / McKinsey / science po
Feuilleton de l'été
fonds du bien commun / McKinsey / science po
Série d’été – ces jeunes talents qui construisent la France de demain /
Alban du Rostu, directeur du fonds du Bien Commun
"Mais pour qui te prends-tu ? Personne ici ne fait de prépa à Paris !". Le directeur du lycée dans lequel Alban du Rostu étudiait n’a pas mâché ses mots lorsqu’il apprit les velléités de ce dernier. Difficile de dire que le chemin du jeune dunkerquois était tout tracé à la sortie du lycée, ce fils d’une secrétaire de direction, qui fut essentiellement mère au foyer, et d’un ingénieur du traitement de l’eau va intégrer avec brio Science Po. Rue Saint-Guillaume, il croise deux mondes, celui des premières années où la prestigieuse école parisienne commence à s’ouvrir à la diversité tout en "vivant les dernières années du ‘Science Po d’avant’, avec des promotions beaucoup plus restreintes qu’elles ne le sont aujourd’hui".
Il s’échappe pourtant de la capitale à l’occasion de sa troisième année d’étude, pour s’évader en Asie dans un projet au service des plus démunis. Un choix rare pour l’époque, il raconte à WanSquare "qu’on devait être deux dans la promotion à avoir fait ce choix d’une année en dehors du monde académique ou d’un stage en entreprise". Cette aventure est l’occasion pour lui "d’étancher ma soif de l’aventure, de connaissance. Avant de partir j’avais trouvé une liste sur Internet des 100 livres incontournables de la culture française : je les ai tous emportés !"
Le temps de la professionnalisation
Celui qui réfléchit un temps à une carrière de chercheur en histoire "pour associer passion et carrière", prend goût à l’associatif et hésite sur la suite à donner à son parcours professionnel. Il finit par partir en école de commerce à l’ESSEC et alors qu’il s’engage pleinement en créant l’association Paris Solidaires et "passe le plus clair de mes nuits en master dans des accueils de nuit pour accompagner ceux dans le besoin", il observe la professionnalisation du milieu et se voit "conseiller par un dirigeant associatif important de d’abord partir dans le privé avant de revenir, j’ai compris que je devais d’abord acquérir des compétences avant de pouvoir faire quoi que ce soit de plus grand ".
Il cède alors à d’autres sirènes et effectue "un nouveau voyage initiatique, cette fois-ci aux États-Unis où ça brillait et ça m’attirait". Il y apprend le M&A dans le secteur de la santé puis le conseil en stratégie chez McKinsey, cherche à finir de "compenser un bagage initial, que je n’avais tout simplement pas, finalement ça m’aura coûté deux ans d’étude de comprendre que souvent on te dit à tort de choisir de faire que ce tu as envie". Celui qui se passionne pour la finance à impact " réalise pendant tout ce temps à quel point je suis attaché à notre pays et je veux agir pour l’intérêt de tous".
Le déclic
Une lecture va tout changer à cette carrière lancée sur de bons rails, il lit une interview de Pierre-Édouard Stérin et se "reconnaît dans la vision de la philanthropie et de la société française portée par cet entrepreneur, je lui écris en lui disant que s’il a besoin d’aide pour ses projets je suis prêt à m’impliquer ". Il "ignorait à l’époque qu’il n’avait pas encore lancé le fonds du Bien Commun, on se retrouve pour 30 minutes de discussion et à la fin il me demande : qu’est-ce que tu fais si je te confie un milliard d’euros pour le Bien Commun ? Je lui ai répondu : laisse-moi deux semaines pour préparer un plan. C’est comme ça que notre aventure a commencé. Aujourd’hui, depuis qu’il m’a mis à la tête du fonds, je m’efforce de porter cette vision philanthropique au service de la société français et de créer un modèle qui n’existe pas".
Il faut dire que cette envie de donner aux autres Alban du Rostu l’a toujours eu chevillée au corps, que ce soit en levant des fonds pour des projets humanitaires en Asie, ou en donnant de son temps pour les élèves de Science Po où il "co-anime deux cours depuis quelques années où notre priorité est de faire découvrir la réalité de la vie professionnelle aux jeunes étudiants" et donc finalement au fonds du Bien Commun. Un nouveau défi qui n’est pas si simple maintenant que "vie professionnelle et associative ne sont plus dissociées, le fait de travailler au quotidien dessus n’aide pas à savoir où se situe la limite en termes d’investissement, il est parfois essentiel de me remémorer qu’on court un marathon et pas un sprint".
Le poids de la responsabilité
Un changement majeur se fait rapidement sentir à la tête de cet ambitieux fonds "qui déploie aujourd’hui 80 millions d’euros tous les douze mois", celui d’une "charge mentale bien plus importante étant donné qu’on n’a pas uniquement des objectifs financiers mais avant tout sociétaux". Dans ce défi de haute volée, il "apprécie de pouvoir m’appuyer sur une gouvernance saine et sur un principe de subsidiarité strictement appliqué : un étage qui donne les orientations et un étage qui dirige. C’est ce qui nous permet de travailler aussi dur et aussi fort que dans le privé et de voir ce choix de carrière peu à peu salué. À titre d’exemple nous sommes désormais 4 anciens de chez McKinsey à œuvrer ici ".
Une équipe qui commence à avoir fière allure et qui se fixe des objectifs ambitieux, Alban du Rostu les juge "nécessaires quand on voit l’état de la France. Liberté, égalité, fraternité : le principal problème de notre pays c’est la fraternité. Les divisions sont partout et nous ne nous sentons plus frères. Or le propre des frères c’est d’avoir le même père ou la même mère. Mais qui est notre père commun qui nous unit ? Au Fonds du Bien Commun nous voulons contribuer à recréer ce commun en insistant sur la verticalité, la transmission… et l’innovation. De mon point de vue, c’est l’un des intérêts de l’initiative privée. Education, pauvreté, culture : on ne peut pas tout externaliser à l’État. Entreprises, associations, citoyen : c’est à chacun d’agir". L’ancien Sciencepiste n’en oublie pas pour autant nos parlementaires et se "réjouit d’avoir mis en place, avec plusieurs associations partenaires, une maraude les réunissant, ça a été très vite un immense succès avec plus de soixante participants issus de tous les partis, et a permis aux députés de davantage s’impliquer sur la question de la grande pauvreté".
Horizon pas si lointain
À l’instar d’un Bruno Le Maire qui prend la plume pour s’évader des contraintes du quotidien, le dirigeant se réfugie dans l’écriture et "juge précieux quand on est pris toute la journée de se retrouver face à sa page word le soir". Un passe-temps qui n’en reste pas moins sérieux puisqu’un ouvrage de sa main sera publié à la rentrée 2024 par un éditeur. Ce père de famille et d’un petit garçon y trouve son équilibre et y " retranscrit un peu de toutes les riches rencontres que je fais au quotidien, c’est une vraie source d’inspiration".
Si la fougue de la jeunesse de ce projet est toujours présente aujourd’hui, Alban du Rostu est "bien conscient qu’il faut une personne pour chaque étape. Nous avons passé l’étape du 0 à 1 et sommes dans le 1 à 10. Pour la suite, on verra bien quand on sera au bout de ce tronçon-là". Pour le moment il essaye de consolider cette œuvre et s’évertue "à faire comprendre aux jeunes cadres que l’associatif n’est pas réservé aux gens qui en ont les moyens, quand je suis en contact avec les fondations américaines on voit bien qu’elles sont complètement alignées sur les salaires du marché du travail. Aujourd’hui je propose à mes équipes des niveaux de rémunération qui sont assez attractifs et on a à cœur de bien payer ceux qui sont chez nous, c’est crucial pour attirer et fidéliser des talents".
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