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Macro-économie / Taux / Mathilde Lemoine / Edmond de Rothschild

Macro-économie / Taux
Mathilde Lemoine / Edmond de Rothschild

exclusif L’année 2024 vue par… Mathilde Lemoine / Cheffe économiste du groupe Edmond de Rothschild

EXCLUSIF. WanSquare a demandé à des économistes et des dirigeants de grandes entreprises de livrer leur vision pour 2024 après une année 2023 marquée par le début de la désinflation, la multiplication des tensions géopolitiques, le boom de l’intelligence artificielle générative ou encore les premières retombées des resserrements monétaires sur l’économie réelle. Chaque jour nous publions leurs réponses aux questions que vous vous posez. Une série à lire, partager et conserver précieusement.
Mathilde Lemoine - DR
Mathilde Lemoine - DR

Quel est votre scénario de croissance pour l’Europe et la France pour 2024 ? De quelle manière les trois risques géopolitiques (guerre en Ukraine, conflit israélo-palestinien et les élections présidentielles américaines) affectent-ils vos prévisions ?

 

Il faut placer la situation européenne et française dans le contexte international. La croissance américaine devrait ralentir tout en continuant d’être soutenue par la décélération de l’inflation et les politiques de soutien à l’investissement. Du côté asiatique, la Chine a poursuivi son assouplissement monétaire. De plus, les mesures de soutien à la consommation, à l’investissement ainsi que les innovations vertes devraient permettre à la croissance rester proche de 5 % ; 4.8 % en 2024 selon mes prévisions. Par ailleurs, la fin du cycle de hausse de taux américain redonne des marges de manœuvre aux banques centrales asiatiques. Parallèlement, la politique de moindre dépendance à la Chine des Etats-Unis a dynamisé les flux de commerce avec l’Asie hors Chine et son développement. Ces soutiens vont aider l’activité économique européenne et française.

Néanmoins, le resserrement monétaire européen a été très important en particulier si l’on considère la faiblesse de la croissance potentielle du continent et de la France. De plus, les subventions européennes et le plan d’investissement NextGenerationEU mettent du temps à être décaissés. Enfin, le redémarrage de l’industrie manufacturière ne profitera que peu à l’économie européenne compte tenu de sa taille et sa faible productivité. La croissance pourrait donc décélérer fortement en zone euro à 0.5 % en 2024. Les États membres sont encore très vulnérables à l’évolution de la guerre russo-ukrainienne et à l’instabilité géopolitique qui pourrait résulter des élections américaines de novembre 2024. Ils manquent de ressorts domestiques… sauf l’Espagne !

 

La remontée des défaillances d’entreprises vous inquiète-t-elle ?

 

Bien sûr ! L’attention s’est portée sur la hausse des taux d’intérêt à juste titre, mais la désinflation va aussi avoir pour impact de dégrader la soutenabilité de la dette des entreprises et des États européens. Par ailleurs, les entreprises européennes doivent investir pour adopter les normes liées à la transition énergétique et à la cybersécurité notamment, pour développer l’usage de l’intelligence artificielle. Elles ont en conséquence moins de capacité d’investissement pour se développer et se digitaliser. De plus, elles ont perdu en compétitivité par rapport au reste du monde à cause du renchérissement principalement européen du coût de l’énergie. Ce désavantage a des conséquences microéconomiques comme macroéconomique. Les exportations américaines des biens intensifs en énergie (chimie, agroalimentaire…) ont augmenté en proportion de la réduction du coût de l’énergie de ces 20 dernières années aux États-Unis.

Les PME vont être particulièrement pénalisées car les coûts d’investissement liés à l’intelligence artificielle, à la transition énergétique et à la digitalisation sont très lourds. Il est urgent qu’un plan européen leur soit dédié pour qu’elles puissent faire face à ces charges. Je pense en particulier à la mise en place d’un amortissement accéléré qui pourrait prendre la forme d’une créance en cas de perte qui est un instrument fiscal très usité outre-Atlantique.

 

Les Banques centrales ont fortement augmenté leurs taux d’intérêt ces derniers mois, cela vous paraît-il suffisant pour que l’inflation retombe à 2 % en rythme annuel ? Êtes-vous en faveur du relèvement de cette cible ?

 

C’est une des grandes leçons de cette année : la capacité des banques centrales et en particulier de la Réserve fédérale à juguler l’inflation sans faire entrer l’économie américaine en récession. Certes, J. Powell a été aidé par la politique budgétaire, mais le Comité de politique monétaire est parvenu à sortir de la politique de taux bas et à réduire significativement le bilan tout en préservant l’économie américaine.

Même si la plupart des banques centrales ont cessé les augmentations de taux directeurs, les conditions monétaires vont continuer à se resserrer à cause de la décélération de l’inflation. La ligne de crête est instable en particulier pour la Banque centrale européenne qui fait face à une croissance plus faible et une consommation des ménages atone. Elle a dû agir à cause de l’inflation importée des États-Unis puis de la hausse du prix de l’énergie et non d’une surchauffe de la demande. Elle doit donc faire face à la divergence de plus en plus importante entre les économies des deux côtés de l’Atlantique.

Le changement de cible n’aiderait pas beaucoup les acteurs économiques de la zone euro à la différence d’une politique massive de soutien à l’investissement des entreprises qui est critique. La prospérité européenne est aujourd’hui conditionnée à une accumulation de capital physique et de capital humain très insuffisante. La productivité, les salaires et la réduction des inégalités en dépendent comme l’augmentation de la production "décarbonée". Je suis favorable à l’amortissement accéléré de l’investissement, car c’est moins distorsif et permettrait de rajeunir le stock de capital européen. C’est la voie suivie par les Américains et les Chinois. Nous pourrions imaginer un amortissement accéléré transsecteurs pour tout investissement visant à réduire les émissions de CO2. Il serait financé au niveau européen sur le modèle du Fonds européen "Sure" (qui a servi à financer le chômage partiel), c’est-à-dire sous forme de prêts de l’Union européenne mis à disposition des pays bénéficiaires à des conditions favorables. Le champ du programme "LIFE" dédié à la biodiversité, à l’économie circulaire, à la transition vers l’énergie propre et à l’atténuation du changement climatique est trop étroit.

Enfin, je rappelle que la réserve fédérale, suivie par la BCE, avait déjà assoupli sa cible de 2 % en changeant de stratégie fin 2020 pour l’"inflation targeting".

 

Les marchés obligataires ont montré de forts signes de nervosité ces derniers temps, pensez-vous que les coûts auxquels se financent États et entreprises pourraient encore croître après la fin de la hausse des taux d’intérêt directeurs ?

 

La concurrence entre les besoins de financement est vive. Transition énergétique, intelligence artificielle, cyberattaques, digitalisation : les obligations et normes nécessitent d’importants investissements de la part des entreprises qui doivent aussi se développer, rajeunir leur stock de capital, leurs logiciels… elles font face aux États qui eux aussi ont des besoins de financement important, en particulier l’État français. Les États veulent réindustrialiser, sécuriser les chaînes de valeur, consolider la souveraineté nationale… cela pourrait engendrer un mouvement de "bull flattening", c’est-à-dire de pentification de la courbe des taux par les taux courts comme nous l’avons connu récemment en 2008 et 2020.

Par ailleurs, nous le savons, le déficit français est un des plus importants d’Europe et le ratio de la dette publique et du PIB de la France devrait dépasser celui de l’Espagne en 2024. La soutenabilité de la dette française est hypothéquée par un déficit primaire proche de 3 % selon les données publiées par la BCE, ce qui est considérable.

 

En début d’année, des banques américaines liées au secteur de la tech ont fait faillite et UBS a été contraint de se porter au secours de Credit Suisse, quel est, selon vous, le plus gros risque pour la stabilité financière qui pourrait apparaître en 2024 ?

 

Le ralentissement de l’inflation et de la croissance pose inévitablement des problèmes de solvabilité, mais nous sommes loin de la situation chinoise de déflation par la dette. Néanmoins, les perspectives de rendement sont devenues tellement dépendantes des politiques publiques que l’incertitude accroît la prime de risque. Par ailleurs, la désinflation limite la capacité des entreprises à augmenter leur prix alors que leurs charges augmentent avec le coût de l’énergie, les charges, l’application des normes et la transition énergétique. Enfin, la zone euro souffre de la mise à l’arrêt de l’Union bancaire. Dans les périodes de récession, il est évident que cela renchérit le coût de financement à taux d’intérêt égal. M. Draghi en avait fait un cheval de bataille afin de rendre plus transparentes les règles qui régissent le secteur financier de la zone euro. La supervision financière était portée par la BCE. Les autorités nationales ont repris le pouvoir et ce n’est pas une priorité de la présidente actuelle de la BCE. Alors que les entreprises ont cruellement besoin de financement, il est dommageable que le système financier européen ne soit pas en ordre de marche et que les intérêts nationaux prévalent. Les tentatives de contournement par l’émission de prêts européens se sont avérées moins concluantes qu’espéré.

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