Politique économique / Pierre-André de Chalendar / Saint-Gobain
Politique économique
Pierre-André de Chalendar / Saint-Gobain
Série : les Patrons et "le Monde d'Après" - Pierre-André de Chalendar - Saint-Gobain
Comment votre entreprise a-t-elle traversé la crise du Covid-19 ?
Pierre-André de Chalendar : Je dirais d’emblée que cette crise n’est pas derrière nous, comme le montre la situation très critique en Amérique du Nord et en Amérique latine. Cette crise a surpris chacun d’entre nous par sa profondeur et sa rapidité. Nos activités en Chine ont été affectées par les impacts du Covid-19 dès le mois de janvier, ce qui nous a permis, par anticipation, d’ajuster nos pratiques à l’échelle du Groupe, en limitant puis interdisant les voyages et les séminaires, en généralisant les gestes barrières dès la fin février, et en renforçant très vite nos capacités financières.
Nos mots d’ordre ont toujours été : la priorité absolue donnée à la santé et à la sécurité de nos équipes, de leurs proches et de nos clients et partenaires ; une étroite collaboration avec les organisations syndicales, conformément à notre forte culture du dialogue social ; la responsabilisation des équipes locales pour gérer la crise au plus près du terrain, avec à l’appui une coordination mondiale pour échanger les bonnes pratiques et assurer la cohérence d’ensemble. À cet égard, la nouvelle organisation par pays déployée depuis janvier 2019 chez Saint-Gobain a fortement renforcé le leadership local et prouvé toute sa pertinence dans une phase de gestion de crise. Et bien sûr, nous sommes restés extrêmement vigilants à la continuité, autant que possible, de nos opérations, et au maintien du lien avec nos clients. Enfin, nous avons renforcé nos capacités avec de nouveaux financements, en réduisant nos projets d’investissements, et en contrôlant strictement notre besoin en fonds de roulement.
Dans nos usines et nos points de vente, pour assurer le maintien ou la reprise de l’activité après un coup d’arrêt parfois brutal, nous avons tout repensé en un laps de temps très rapide : nous avons réinventé toutes nos procédures, pour les rendre compatibles avec les mesures barrières, nous avons mis sur pied de nouvelles manières de travailler. Dans la distribution, le mode "drive" s’est imposé pour les clients professionnels, les commandes étant passées au préalable par Internet. Les ventes en ligne dans certaines de nos enseignes sont passées de 5 % à 75 % en seulement quelques jours ! Et dans nos usines, nous avons revu aussi tous les parcours employés et clients, la cantine, les vestiaires, les salles de contrôle… Tout cela a été rendu possible par notre forte culture partagée de la sécurité, et par la volonté commune à l’ensemble des équipes de Saint-Gobain de servir nos clients. C’est sur ce socle de valeurs que nous avons pu réagir aussi vite.
Au plus fort de la crise, nous avions 36 000 de nos collaborateurs en télétravail intégral partout dans le monde, et, en termes de niveau d’activité, des situations très contrastées d’un pays, d’un secteur à l’autre, avec un point bas atteint au début du mois d’avril. Je suis fier et admiratif des efforts déployés par les équipes, sur le terrain et à distance, jamais démentis jusqu’à aujourd’hui alors que la plupart des régions connaissent une reprise rapide de l’activité. Nous avons su nous réinventer de façon aussi agile et efficace que responsable, alors même que la distribution comme l’industrie sont des métiers de contact !
Dernier volet, et non des moindres : la solidarité dont nous avons fait preuve à tous les niveaux : à l’intérieur du Groupe, entre collègues, entre pays et entre métiers ; et bien sûr à destination des personnels soignants et plus largement des communautés locales, à travers de nombreux dons de matériel (masques, gants et blouses pour les soignants notamment) ainsi que l’adaptation et la mobilisation de notre appareil productif pour la fabrication de composants à usage médical, d’équipements de protection ainsi que de cloisons et plaques de plâtre pour la construction d’hôpitaux éphémères.
Y aura-t-il, pour vous, une "France d’après" ou un "monde d’après" cette crise sanitaire et économique ? Si oui, quels changements voyez-vous venir ?
Au-delà de son volet sanitaire et économique, la crise du Covid-19 interroge nos modes de vie, nos choix sociétaux, et offre une opportunité de repenser nos modèles en profondeur. Je suis cependant convaincu que la crise agit davantage comme catalyseur de tendances préexistantes que de révélateur. Des mouvements de fond vont sans doute être accentués par cette crise – ils ne sont pas forcément spécifiques à la France.
Je pense que l’accélération du digital et les changements dans les méthodes de travail est une des tendances les plus frappantes, avec tout ce qu’elle peut offrir de positif, en gains de productivité et en réduction des inefficacités.
L’autre mouvement massif, que nous voyons chaque jour se renforcer, c’est bien sûr l’accélération de l’agenda environnemental et climatique, soutenu par les promesses de relance verte. La France comme de nombreux autres pays place la lutte contre le changement climatique et la transition vers l’économie bas-carbone dans les priorités immédiates de l’après-crise, et l’on ne peut que s’en réjouir. Les opinions publiques sont prêtes : cette crise met en lumière le sentiment d’urgence, mais aussi le lien entre environnement et santé, accentuant les aspirations à un cadre de vie plus confortable, un mode de vie plus sain… et imposant l’absolue nécessité pour la société civile, les entreprises et les États d’être les acteurs de cette transition.
La troisième tendance forte qui se profile dans ce contexte de sortie de crise sanitaire, c’est un retour fort des États et de l’échelon local. Les termes des débats actuels, autour des relocalisations, des interdépendances, de la souveraineté des États, prouvent à quel point cette donne, qui n’est pas nouvelle, s’accentue à la faveur de ce contexte inédit.
La crise du coronavirus va-t-elle rebattre les cartes de la mondialisation ?
On ne saurait nier un retour en force des Nations, déjà amorcé avant la crise : au désir de liberté des peuples se substitue de plus en plus un besoin de protection. La tentation du repli sur soi, économique comme politique, est forcément un mauvais signal. Mais d’un point de vue économique, le protectionnisme n’est pas tant une cause qu’un résultat de la crise, avec une aspiration très forte à reprendre le contrôle sur une mondialisation vécue comme subie.
Par ailleurs, le retour du "local" s’exprime fortement à travers les attentes des consommateurs, de plus en plus sensibles à la dimension citoyenne de leurs achats. Valoriser la production locale et les circuits courts permet à une entreprise mondiale de démontrer sa contribution économique sur le terrain de l’emploi et de rassurer sur des enjeux écologiques ou de traçabilité.
Du point de vue de Saint-Gobain, nous avons adopté une stratégie qui combine une production locale, pour répondre à ces nouvelles attentes et nous prémunir contre des mesures comme les hausses de droits de douane, et un terrain de jeu mondial pour tirer parti de toutes les opportunités de croissance et lisser les ralentissements erratiques dus aux tentations protectionnistes. Cette stratégie s’inscrit aussi dans une nouvelle donne mondiale ou le multilatéralisme cède de plus en plus la place à des accords bilatéraux entre puissances. Face à cette diversité des mouvements, les entreprises doivent se doter de capteurs fins (intelligence économique, compréhension des cultures) pour anticiper les mutations au plus près du terrain, et donner des marges de manœuvre business aux échelons locaux. C’est le sens de la transformation que nous avons entreprise il y a dix-huit mois.
Si certaines cartes sont rebattues, c’est donc surtout parce que la mondialisation prend des visages nouveaux, avec davantage de "multilocal" et de bilatéralisme. Je ne crois pas du tout à la "fin de la mondialisation" que certains ont annoncée, mondialisation qui – rappelons-le ! – a eu de nombreux effets bénéfiques. Les interdépendances entre États, si elles nous rendent parfois fragiles, sont plus essentielles que jamais. Et les défis collectifs auquel notre monde fait face – au premier chef l’urgence climatique et environnementale – nécessitent des réponses coordonnées et une forme de gouvernance mondiale à laquelle il serait dangereux et contre-productif de vouloir se soustraire.
Faut-il davantage de "souverainisme économique", comme le suggère le Chef de l’État ?
On peut imaginer qu’avec la crise, les États deviennent plus interventionnistes, et que la puissance publique renforce la régulation et l’encadrement de différents secteurs de l’économie. Le renforcement de l’autonomie de la France dans certains domaines stratégiques a du sens, mais ma vraie préoccupation concerne l’avenir de l’Europe. Le destin de la France est intimement lié à celui de l’Europe, or le retour en force des sentiments nationaux met en péril la construction européenne. C’est pourquoi je salue l’ambitieux plan de relance européen, qui permet de se projeter dans une réponse concertée à une échelle supranationale qui est la seule pertinente face à des enjeux gigantesques liés à la transition écologique, à la souveraineté technologique et à la transformation en profondeur de pans entiers de nos économies. Le marché et la monnaie uniques, la fin des frontières, le rapprochement des normes, toutes ces avancées doivent continuer à soutenir le dynamisme économique des entreprises françaises.
Si vous deviez souffler une mesure à nos dirigeants, quelle serait-elle ?
Les États européens doivent accompagner et encourager la transition vers des sociétés plus vertes et résilientes, mais aussi plus responsables et plus inclusives. La décarbonation de nos économies est étroitement associée à un modèle socialement plus juste. À cet égard, faire du secteur du bâtiment un pilier central du plan de relance fait parfaitement sens : parce que c’est un contributeur massif à l’emploi et à la création de valeur. Et surtout parce que la rénovation énergétique des bâtiments est à la fois un levier essentiel de lutte contre le changement climatique et contre la précarité énergétique et l’inconfort dont souffrent beaucoup de nos concitoyens dans leurs logements ou leurs lieux de vie.
Je suis aussi un ardent partisan d’un mécanisme d’inclusion du carbone aux frontières, qui permettrait de mieux prendre en compte les émissions de gaz à effet de serre liées aux importations dans les pollutions européennes, avec un ajustement carbone aux frontières de l’Union Européenne, et de réduire les fuites de carbone induites par l’asymétrie des politiques climatiques, et les délocalisations dans des pays moins regardants. Sur ce sujet, l’Europe peut et doit avoir une réponse forte et coordonnée.
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