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Vaccin : Christine Lagarde plombe l'ambiance
Christine Lagarde n'a pas participé hier au climat d'euphorie qui régnait sur les marchés depuis mardi soir, suite à l'annonce par Pfizer d'un projet de vaccin efficace à 90%. Et annoncé en ouverture de la conférence virtuelle des banques centrales, qui se tient traditionnellement à Sintra, que la reprise en zone euro serait instable et lente. "La récession que nous sommes en train de vivre est inhabituelle", a rappelé la présidente, en ce sens que ce sont principalement les services qui sont le plus impactés par l'épidémie. Ainsi, alors que lors de la crise qui avait suivi la faillite de Lehman, le secteur manufacturier avait contribué à hauteur de -2,8% au recul du PIB, contre -1,7% pour les services, ceux-ci ont cette fois-ci dégringolé de 9,8%, contre 3,2% pour le manufacturier. Ce qui aura trois conséquences principales.
D'une part, la reprise post-pandémie sera plus lente, car il est plus difficile pour la croissance de repartir via la consommation de services que via celle de biens traditionnels : "il est peu probable que les gens prennent deux fois plus de vacances à l'étranger l'année prochaine pour compenser leur manque de voyages à l'étranger cette année", a ainsi expliqué Christine Lagarde.
Deuxièmement, les services étant plus intensifs en main-d'œuvre, les récessions liées aux services ont un effet démesuré sur l'emploi. Cinq millions de personnes dans la zone euro ont perdu leur emploi au cours du premier semestre de cette année. Parmi elles, près de la moitié travaillait dans le commerce de détail et de gros, l'hébergement et la restauration, et les transports, bien que ces activités représentent moins d'un cinquième de la production. Au cours des six mois qui ont suivi l'arrêt Lehman, le secteur le plus touché - l'industrie - n'a subi que 900 000 pertes d'emploi.
Troisièmement, ces pertes d'emplois touchent inégalement les groupes socio-économiques. Au cours du premier semestre 2020, la population active s'est contractée de près de 7 % pour les personnes peu qualifiées - qui ont généralement aussi des revenus plus faibles - alors qu'elle a diminué de 5,4 % pour les personnes moyennement qualifiées et a augmenté de 3,3 % pour les personnes hautement qualifiées. "C'est le double de la perte d'emplois peu qualifiés que nous avons connue dans les six mois qui ont suivi l'arrêt Lehman", a déploré Christine Lagarde. Un constat d'autant plus inquiétant que les catégories socioprofessionnelles les moins qualifiées sont aussi celles qui ont la plus forte propension à consommer.
Une reprise en dent de scie
Dans ce contexte et malgré les programmes de soutien fiscal et monétaire sans précédent, la reprise économique risque d'être "chaotique" selon les propos de la présidente. Selon elle, malgré les dernières nouvelles encourageantes concernant un vaccin, la zone euro risque d'être confrontée "à des cycles récurrents d'accélération de la propagation du virus et de renforcement des restrictions jusqu'à ce que l'immunité soit généralisée". Bref, pas de reprise linéaire, mais des arrêts et des redémarrages de l'économie, dont la santé dépendra aussi du rythme de déploiement des vaccins.
Le principal défi pour les décideurs politiques sera de combler l'écart jusqu'à ce que la vaccination soit bien avancée et que la reprise puisse prendre son propre élan. La force du rebondi au troisième trimestre suggère que la réponse politique initiale a été efficace et que la capacité de l'économie à se redresser fonctionne toujours. "Mais il faudra une gestion politique très prudente pour s'assurer que cela reste le cas", a averti la présidente, qui a donc exhorté les États à ne pas stopper trop tôt leurs programmes de soutien.
Le risque d'une crise structurelle de longue durée
Car, et c'est là le dernier avertissement de la banquière européenne, la récession liée à l'épidémie risque sinon de se transformer en crise structurelle de longue durée. Notamment si les citoyens et consommateurs ne considèrent plus la pandémie comme un événement ponctuel. Dans ce cas, les ménages se montreront plus méfiants face à l'avenir et augmenteront leur épargne de précaution. Par ailleurs, les entreprises qui ont survécu jusqu'à présent en augmentant leurs emprunts pourraient décider que rester ouvert n'a plus de sens sur le plan commercial. Cela pourrait entraîner une multiplication des fermetures d'entreprises : les faillites d'entreprises confrontées à des restrictions sanitaires réduiraient la demande d'entreprises complémentaires, ce qui à son tour pousserait ces entreprises à réduire leur production.
Si cela devait se produire, la récession pourrait se propager à des secteurs qui ne sont pas directement touchés par la pandémie - et déclencher potentiellement une "boucle autoréalisatrice négative" entre l'économie réelle et le secteur financier. Les banques pourraient commencer à resserrer les normes de crédit en pensant que la solvabilité des entreprises se détériore, ce qui entraînerait une diminution de la volonté ou de la capacité des entreprises à emprunter des fonds, un ralentissement de la croissance du crédit et une nouvelle augmentation de la perception du risque par les banques. L'enquête de la BCE sur les prêts bancaires signale déjà un possible durcissement dans les mois à venir. De même, les petites et moyennes entreprises s'attendent à ce que leur accès au financement se détériore. Les signaux d'une vraie crise structurelle sont donc déjà là…
Cet avertissement de la présidente deux jours à peine après les annonces de Pfizer sonne donc comme un rappel à l'ordre aux États et aux marchés : tant que le vaccin ne sera pas commercialisé et tant que le monde sera en situation d'urgence sanitaire, les États devront absolument continuer de fournir une réponse politique continue, puissante et ciblée. La crise sanitaire pourrait sinon se transformer en récession durable et profonde.
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