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patrick artus / interview / Reprise économique française
Patrick Artus : "La croissance potentielle court un grand danger"
Le gouvernement anticipe un recul de 11 % du Produit intérieur brut (PIB) de la France cette année. Qu’en pensez-vous ?
C’est une prévision assez prudente. Depuis le début de la crise, Bruno Le Maire préfère réviser à la hausse qu’à la baisse. Si l’on suppose que l’étau se desserrera à partir de la mi-décembre, l’économie française aura connu une perte d’activité de 12 % [estimation de la Banque de France, ndlr] pendant six semaines. Cela voudrait dire que nous perdrions 6 points de PIB sur le trimestre alors que la prévision de Bercy est compatible avec une baisse de 11,3 % entre octobre et décembre. J’anticipe donc plutôt un recul du PIB de 10 % sur l’année 2020.
Selon vous, le vrai sujet est plutôt le profil de croissance en 2021…
En effet, est-ce que le confinement que nous connaissons sera le dernier ou y en aura-t-il un troisième avant le déploiement du vaccin ? Si nous n’avons pas de troisième confinement, le PIB croîtra entre 5 et 6 % l’année prochaine. Ainsi, le retour du PIB à son niveau d’avant-crise pourrait avoir lieu au premier semestre 2023. À l’inverse, un autre confinement, pourrait causer une croissance nulle en 2021 et les conséquences seraient monstrueuses en termes d’emplois, entre autres.
Le gouvernement a mobilisé d’importants moyens budgétaires lors de cette crise. La riposte a-t-elle été à la hauteur ?
Je décomposerais la réponse de politique budgétaire en deux axes : défensif et offensif.
Rappelons d’abord que le PIB aurait dû croître de 1 % cette année sans la crise, et qu’au final il devrait reculer de 10 %. On a donc perdu 11 points de revenu. En regard de cela, le déficit public va atteindre 11 % du PIB quand il aurait dû être de 2 % sans la crise. On a donc injecté 9 points de PIB dans une économie qui dégringolait de 11 points. Qui a comblé ces 2 points manquants ? Les profits des entreprises. Aussi, au niveau défensif, il aurait peut-être fallu en faire davantage, à travers des baisses d’impôts par exemple, pour que les entreprises n’aient pas à absorber 20 % du choc.
Sur le plan offensif, c’est-à-dire le plan de relance, on ne peut qu’avoir de la sympathie pour ce qui a été fait. Ce sont réellement les investissements dont l’économie française a besoin. Je pense bien sûr aux nouvelles technologies, à la formation professionnelle, aux aides à l’embauche des jeunes ou encore aux énergies vertes. Après, il faudra être très vigilant sur la mise en œuvre, mais je crois savoir que Bruno Le Maire en est bien conscient.
Un tel degré d’expansionnisme budgétaire sera-t-il en mesure d'éviter une vague de faillites ?
Les faillites d’entreprises ont doublé depuis l’année dernière lorsqu’on regarde les mesures de marché telles que les taux de défaut sur les programmes obligataires ou ceux sur les crédits et non les chiffres biaisés issus des tribunaux de commerce. Reste que, c’est en fait très peu par rapport à la perte de richesse nationale que nous allons enregistrer cette année. Souvenons-nous qu’en 2009, à la suite de la crise financière mondiale, le taux de défaut a été multiplié par cinq alors que la baisse du PIB n’a été "que" de 2,9 %.
Ces faillites moindres qu’escomptées dissimuleraient-elles l’émergence future d’entreprises zombies ?
Ma thèse est que l’on aura des entreprises possédant peu de fonds propres et beaucoup de dettes. Elles seront portées par des subventions ainsi que des crédits renouvelés à faible coût. De plus, ces entreprises seront très faiblement productives tout comme elles investiront peu. Donc, oui, des entreprises zombies en somme ! D’après les derniers travaux de Banerjee et Hofmann, deux économistes de la Banque des règlements internationaux, la proportion d’entreprises zombies en France a doublé depuis la crise financière mondiale pour atteindre 15 % en 2017. Il est donc extrêmement probable que ce chiffre explose de nouveau.
La naissance d'entreprises zombies est l'une des illustrations les plus saillantes des effets d'hystérèse générés par les récessions. Quel sera donc l’impact de ces effets sur la croissance potentielle française ?
Depuis les années 80, une récession de 1 % provoque une baisse de 0,1 point de la croissance potentielle au sein des pays de l’OCDE, d’après mes estimations. Avant la crise, la Direction générale du Trésor évaluait la croissance potentielle française à 1,3 % l’an. Elle court donc un grand danger puisqu’elle sera théoriquement réduite à peau de chagrin au regard de la chute du PIB de 10 % cette année. Tout le rôle de la politique économique est d’empêcher cette perte de croissance potentielle, en partie liée à la dégradation du capital humain. Et dans ce domaine, nous avons quelques lacunes en France. Quand quelqu’un s’inscrit à Pôle Emploi, il ne rentre en formation qu’au bout de 14 mois. Au Danemark, il ne faut qu’une semaine… Nous devons aussi faciliter le transfert d’emplois des secteurs qui vont mal vers ceux qui vont bien. Prenons l’exemple d’un stewart d’Air France : s’il se fait licencier, il va falloir qu’il aille travailler chez Atos. Tout cela doit s’organiser grâce à la politique économique. Sans quoi, nous assisterons à une forte montée du taux de chômage structurel.
Avec Philippe Aghion vous estimez que la croissance potentielle sera également affectée par la politique de stop and go sanitaire menée par le gouvernement…
Fondamentalement, nous disons que ces politiques créent de l’incertitude. Et l’incertitude est le pire ennemi de l’investissement, de la recherche ou des contrats à durée indéterminée, or ils sont les ingrédients essentiels de la croissance économique à long terme. Concrètement, de telles politiques incitent les entreprises à résister à des chutes temporaires de l’activité. En conséquence de quoi, elles embauchent des intérimaires et cessent d’investir : cela pèse à la baisse sur la croissance potentielle. Il est donc absolument vital que nous arrêtions ces politiques et que nous nous inspirions de ce qui se fait en Asie en réagissant extrêmement rapidement dès lors que les signes avant-coureurs d’une hausse du nombre de cas se font sentir.
À ce propos, vous dressez une analogie surprenante entre le stop and go sanitaire et la façon dont les banquiers centraux appréhendaient les tensions inflationnistes dans les années 70-80…
C’est exactement le même principe. Lorsque vous laissez filer un processus exponentiel, il devient exponentiel. Quand on a voulu tuer l’inflation dans les années 80, après l’avoir laissée atteindre deux chiffres, il a fallu tuer l’économie en montant très fortement les taux d’intérêt. Or, dans le contexte qui est le nôtre, il est beaucoup moins coûteux de rester autour des 5.000 cas par jour que de passer de 60.000 à 5.000 cas par jour. C’est pourquoi il faut passer d’une vision rétrospective à une vision prospective. Le problème est que les hommes politiques jugent qu’il serait difficilement admissible pour les Français de prendre une mesure d’après les résultats prospectifs fournis par un modèle statistique. Pourtant, c’est exactement comme cela que fonctionne la politique monétaire aujourd’hui. Les banques centrales agissent de manière préventive en augmentant leurs taux d’intérêt dès lors que leurs modèles indiquent qu’une accélération significative de l’inflation va se produire. Et personne ne trouve rien à y redire. Pourquoi la population se montrerait-elle compréhensive lorsqu’il s’agit de politique monétaire et non quand il est question de la politique sanitaire ?
L’arbitrage santé-économie fut l'un des débats au cœur de la crise pandémique. Récemment, vous avez déclaré que le premier confinement avait coûté environ 6 millions d’euros par vie sauvée. Certains voient là un raisonnement cynique, que leur répondez-vous ?
Je dis seulement que nous avons collectivement accepté dans cette crise de dépenser six millions d’euros pour sauver une vie [124 milliards d’euros perdus par mois de confinement divisés par les 20.000 vies sauvées par mois de confinement selon les calculs de certains épidémiologistes, ndlr]. Selon moi, c’est la preuve que nos sociétés accordent un poids très important à la vie. De fait, six millions d’euros correspondent à six fois la valeur ajoutée médiane produite par un travailleur français lors de sa vie active [le salaire médian annuel multiplié par 45 années, ndlr]. Le confinement engendre ainsi un prix de la vie extrêmement élevé. Nous avons sorti la vie du raisonnement économique et j’estime que c’est plutôt positif. C’est la différence entre l’attitude adoptée par l’Europe et les États-Unis au cours de cette crise.
Au-delà de la période agitée que nous vivons, comment voyez-vous l’après ?
Beaucoup de choses pourraient changer après l’été 2021. C’est ce à quoi Olivier Pastré et moi nous sommes intéressés dans un récent livre.
Prêtons un instant attention à ce que dit Erik Orsenna. Il nous explique que cette crise suscite un intérêt pour le vivant chez la population. Ceci implique que nous allons nous intéresser davantage à la santé, à l’environnement et à la biodiversité. On va donc assister à une très forte accélération des politiques environnementales. Et les progrès technologiques y étant afférents vont être beaucoup plus rapides que ce que l'on ne croit ; je fais ici référence à la capture du carbone et aux énergies nouvelles.
Puis il y a l’aspect social… Les politiques monétaires ultra-accommodantes vont fabriquer un fort enrichissement patrimonial, en ce sens qu’elles provoquent une hausse du prix des actifs, notamment des cours boursiers et des prix de l’immobilier. Vous aurez donc une société où des individus qui évoluent dans les secteurs en difficulté perdront leur travail quand d’autres s’enrichiront grâce aux politiques monétaires. Une forte tension sociale pourrait en découler et le gouvernement se doit d’y réfléchir.
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