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Stéphane Boujnah / Euronext

exclusif L'année 2022 vue par... Stéphane Boujnah, président du directoire d'Euronext

EXCLUSIF. WanSquare a demandé à des économistes et des dirigeants de grandes entreprises de livrer leur vision pour 2022 après une année 2021 marquée par la reprise mais aussi par les tensions inflationnistes. Chaque jour nous publions leurs réponses aux questions que vous vous posez. Une série à lire et à conserver précieusement.
Stéphane Boujnah - Euronext
Stéphane Boujnah - Euronext

Quels ont été les principaux enseignements de l'année 2021 ?

Cette année a d’abord démontré la résilience des économies européennes avec un rebond exceptionnel. 2021 a aussi été une année de renforcement des fonds propres, avec un nombre d’introductions en bourse et de levées de capitaux sur les marchés que nous n’avions pas connu depuis longtemps. Sur l’ensemble des marchés d’Euronext en Europe, il y a eu en 2021 plus de 200 introductions en bourse. Euronext Paris a accueilli cette année 64 nouvelles sociétés cotées, un nombre d’opérations jamais atteint depuis 2007. Par rapport à 2020, les capitaux levés par introductions en bourse ont été multipliés par 8. Au total, le nombre de sociétés cotées sur Euronext Paris a augmenté, alors même que, avant 2021, le nombre de sociétés qui sortaient de la cote était supérieur au nombre d’introductions en bourse.

Ce nombre record d’opérations reflète la maturité atteinte par les sociétés technologiques françaises, en particulier dans le secteur digital, mais aussi dans les entreprises liées à la transition énergétique qui ont besoin de fonds propres importants pour développer leurs projets de croissance. En 2021, la bourse a répondu à l’intérêt croissant des investisseurs pour la classe action. Car les actions sont encore la principale classe d’actifs liquides qui génère des rendements, après inflation et frais de gestion.

L'évolution de la situation en 2020 et 2021 a-t-elle été conforme à vos scenarios de début de crise ?

Non pas du tout. Les choses se sont passées mieux que prévu sur le plan économique. Au début de 2020, nous étions confrontés à une crise d’une nature inédite : une crise sanitaire planétaire, sans précédent, et caractérisée par la mise à l’arrêt d’une grande partie de l’économie européenne.

La première bonne surprise fut la mobilisation rapide et massive des banques centrales et des pouvoirs publics. Ces interventions ont permis de préserver l’appareil de production en France et en Europe. Elles ont aussi accéléré une forte dynamique d’innovation. Les réactions très positives des marchés financiers aux annonces de déploiement de vaccins ont progressivement confirmé la confiance des investisseurs dans la perspective d’un redressement durable de l’économie européenne.

La transformation numérique de nos économies s’est accélérée. La valorisation des acteurs technologiques a atteint des records reflétant des perspectives de croissance forte. L’Europe a également bénéficié de ce mouvement. Euronext Paris a accueilli en bourse quatre licornes en 2021.

Mais la véritable révolution de 2020 et 2021 est la mutation profonde des préférences des investisseurs. La lutte contre le réchauffement climatique est désormais partie intégrante des choix  des investisseurs. Plus largement, le développement de l’ESG crée ce qui est sans doute la plus grande transformation du capitalisme depuis le XIXe siècle. Et ce mouvement a changé d’échelle en 2021. Avant 2021, les performances ESG étaient pour les sociétés cotées un moyen de diversifier leur base d’actionnaires. Depuis 2021, les performances ESG sont une condition essentielle pour garder ses actionnaires.

D’ailleurs, en 2021, la majorité des sociétés qui sont entrées en bourse ont volontairement structuré leurs échanges avec les investisseurs en se conformant aux référentiels d’agences de notation extra-financière.

Comment jugez-vous l'action des pouvoirs publics et de l'UE au cours de cette période ?

En France, les pouvoirs publics ont su prendre avec efficacité et détermination la mesure de la situation, et ce dès le mois de mars 2020. Ils ont permis de préserver les capacités de production dans la plupart des secteurs. En Europe, la Banque Centrale Européenne a agi avec rapidité et constance. Désormais, la réindustrialisation est une priorité dans les plans de relance en France et en Europe, et bientôt dans le plan d’investissement "France 2030". L’Union européenne, elle, a apporté une perspective de stabilité à cette ambition européenne de redressement en mettant en œuvre l’accord historique de juillet 2020 pour la reconstruction économique de notre continent.

Certes, la réglementation en matière de finance durable est toujours en phase de construction. Mais l’Europe a un rôle décisif pour construire des référentiels ESG véritablement normalisés, qui doivent reposer sur des préférences collectives européennes.

Quelles sont vos anticipations majeures pour 2022 ?

Le potentiel de reprise en 2022 est encourageant. En France, une nouvelle génération d’entrepreneurs ambitieux est engagée dans des projets de développement technologique et de réindustrialisation. Ce mouvement de créativité entrepreneuriale est sans précédent depuis les années 60.

La Présidence française de l’Union européenne au premier semestre 2022 peut être un point d’inflexion à un moment déterminant pour accélérer les investissements de long terme nécessaires pour l’autonomie stratégique de l’Union européenne.

2022 devrait offrir des conditions très favorables pour investir et financer la croissance. Les places financières européennes sont plus que jamais en situation d’offrir aux porteurs de projets des conditions de financement, aussi bien en dette qu’en fonds propres, qui ont rarement été aussi favorables.

Comment intégrez-vous les aléas de la pandémie dans vos anticipations et vos projets ?

Nous disposons aujourd’hui de vaccins, demain sans doute de traitements thérapeutiques. L’adaptation aux effets de la pandémie est donc devenue un domaine qui relève de la gestion courante. Mais surtout, la crise sanitaire nous a permis de gagner en agilité. Le modèle fédéral d’Euronext mobilisait depuis plusieurs années déjà des outils de travail à distance et de prise de décision digitalisée. Avec l’épidémie, nous sommes allés encore plus loin en déployant des solutions numériques innovantes qui sont essentielles pour nos collaborateurs à travers l’Europe, mais aussi pour les investisseurs qui interviennent sur nos marchés.

La pandémie nous a amenés à organiser Euronext différemment pour développer des produits adaptés à la demande croissante de solutions ESG exprimée par les investisseurs. Notre nouveau plan stratégique, suite à l’acquisition de la Bourse de Milan réalisée en avril 2021, porte une ambition très forte de contribution à la lutte contre le réchauffement climatique. Le lancement du CAC 40 ESG en France, puis plus récemment du MIB ESG en Italie, sont les premiers éléments de cette mutation.

En dehors de la pandémie, d'où pourraient venir les tensions les plus fortes ?

Quatre risques exogènes seront très présents en 2022.

D’abord, le risque d’affaiblissement brutal de la cohésion de notre société. Plusieurs développements récents font apparaître, sinon des fractures, à tout le moins de sérieuses fragilités dans notre société. Or il n’y a pas de croissance durable sans cohésion de la société. Seul un projet partagé et une vision commune de l’ambition collective permettent de mettre en œuvre, et d’accompagner, les profondes mutations technologiques qui vont transformer nos manières de vivre et travailler dans les années qui viennent.

Ensuite, le Brexit va continuer à générer des interférences dans l’économie européenne, et surtout créer de nouveaux sujets de compétitivité. Il faut donc tirer lucidement les leçons du Brexit, mais surtout engager une approche européenne de la compétitivité de notre continent dans le monde post-Brexit. L’Union européenne doit revoir son action réglementaire au regard des mutations massives de l’environnement concurrentiel généré par le Brexit dans certains secteurs, particulièrement dans les marchés financiers.

Le troisième risque est la probabilité d’un changement d’échelle des attaques de cybersécurité. Chaque année, l’ampleur de ces attaques se renforce et de nouvelles vulnérabilités surgissent. Au-delà des efforts massifs déployés par les entreprises, l’Union européenne est l’espace pertinent pour mettre en œuvre des coopérations efficaces dans ce domaine. Car tous les pays de l’Union européenne, ceux qui ont une tradition militaire et d’engagement stratégique, comme ceux qui furent neutres ou qui le sont encore, tous les Etats membres, sont exposés désormais aux mêmes risques en matière de cyber-attaques.

Enfin, les risques de dégradation stratégique à la périphérie de l’Europe sont réels. Il y a vingt ans, l’Europe exportait de la stabilité à sa périphérie. Depuis, le voisinage de l’Europe a changé. A l’Est de l’Europe ou en Méditerranée orientale, toute évolution défavorable en 2022 peut générer en 2022 des incidents sérieux, qui peuvent créer de très fortes incertitudes sur la croissance européenne.

Si vous deviez souffler au futur président (ou présidente) une ou deux mesures susceptibles de soutenir la croissance et l'emploi, quelles seraient-elles ?

Il y a en France et en Europe de nombreux entrepreneurs ambitieux et talentueux qui croient dans le développement technologique de notre économie. Il faut les écouter et faciliter le déploiement de leur énergie et de leur talent. Nous ne devons pas nous résigner à être un continent importateur d’innovations extra-européennes. Mais plus généralement, le processus profond de robotisation des services qui est engagé depuis plusieurs années s’amplifie. Cette nouvelle étape de la digitalisation, accélérée par la crise sanitaire, va rapidement rendre obsolètes, non seulement de nombreux processus de production, mais aussi de nombreux processus de fourniture de services. Il est donc urgent de réinventer complètement la formation des jeunes gens qui arrivent sur le marché du travail pour les préparer à un monde où les industries de main-d’œuvre vont devenir de plus en plus rares. Défendre l’emploi, c’est défendre les technologies de demain et pas celles d’hier.

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