Chroniques / Yves de Kerdrel
Chroniques
Yves de Kerdrel
Chronique
Arrêtons de rougir des dividendes versés aux actionnaires !
par Yves de Kerdrel
Alors que la saison de l’annonce des comptes annuels bat son plein avec parfois de très bonnes surprises du côté des dividendes, les ONG et certains partis politiques – même à droite – s’émeuvent des sommes versées aux actionnaires. Le dividende n’est ni un dû, ni un vol. Il représente le coût du capital, de la même manière que le travail a un coût. Et il permet de s’attacher la fidélité des actionnaires. Il est temps d’arrêter d’avoir des scrupules sur ces milliards versés par les grands groupes.
William Shakespeare, qui avait épousé la religion protestante fait dire à l’un de ses personnages : "Le profit est bénédiction quand il n’est pas volé". Ce qui n’est que la traduction littéraire de la fameuse parabole des talents dont les Pères de l’Église ont tous donné des interprétations très savantes. Exactement à la même époque, Miguel de Cervantès, issu d’une famille juive convertie au catholicisme, et auteur du très célèbre Don Quichotte, écrivait sans nuance que : "l'honneur et le profit ne couchent pas dans le même lit". Il a fallu attendre le sociologue Max Weber à la fin du dix-neuvième siècle pour expliquer cette différence de regard des catholiques ou des protestants face au profit, au bénéfice et à l’argent de manière générale.
Cette façon dont certains, qu’ils soient de droite ou de gauche, se "bouchent littéralement le nez" lorsque l’on parle des profits du CAC 40 et plus encore de la part distribuée aux actionnaires à travers les dividendes ou – plus rarement – à travers les rachats d’actions, a quelque chose d’incongru au moment précis où Google est fier et heureux d’annoncer à Wall Street et à la planète entière un bénéfice record de 76 milliards de dollars, qui représente 30 % de son chiffre d’affaires. Ce qui lui permet de disposer de 140 milliards de dollars de trésorerie ; de quoi racheter quatre groupes de la valeur d’Orange.
D’un côté de l’Atlantique les bénéfices sont encensés, et les dividendes sont attendus comme le Messie, à la manière d’une bonne récolte. Ils font tellement partie de la vie des Américains que la plupart des grands groupes s’efforcent de distribuer un dividende trimestriel. Et les fonds de pensions ou les mutual funds versent même parfois un dividende mensuel. Ce qui permet à bon nombre d’anciens salariés de compléter ainsi leur retraite.
L’an passé, selon les travaux de la lettre Vernimmen.net – véritable institution dans ce domaine – les entreprises du CAC 40 ont rendu à leurs actionnaires 69,4 milliards d’euros, dont 23,8 milliards sous forme de rachat de titres. Ce chiffre était en hausse de 15 % par rapport au millésime 2020 marqué par la pandémie. Cette année-là les entreprises avaient gelé toute hausse des sommes versées aux actionnaires. Et compte tenu du climat d’incertitude économique, la Banque Centrale Européenne avait demandé aux banques de mettre sur leurs fonds propres la somme qu’elles comptaient allouer aux dividendes.
Les actionnaires, derniers servis…
Si l’on ne retient que les dividendes, l’an passé, les groupes du 40 ont donc distribué à leurs actionnaires la somme globale de 45,6 milliards d’euros. Ce montant a représenté près des deux tiers des profits dégagés (64 %) en raison de l’effet de rattrapage après "la mise au pain sec" de l’année 2020. Pour 2022 le CAC 40 s’apprête à annoncer la mise en paiement du montant record de 68 milliards d’euros aux porteurs de titres selon les estimations d’Allianz Global Investors et de 66 milliards d’euros selon celles de Janus Henderson. Cette somme, si elle est avérée par les faits, représentera seulement 2,75 % de la valeur des entreprises du CAC 40. On ne peut pas dire que cela soit outrancier comme proportion.
Malgré tout, et cela va chaque année de mal en pis – du moins en France – les entreprises prennent de plus en plus de précautions dans leur communication pour parler de ces dividendes. Comme s’il y avait quelque chose de honteux à rémunérer l’argent de ses actionnaires. Les uns publient le montant du dividende en tout petit à la fin du communiqué des résultats. Les autres le comparent au montant des impôts versés ou de la participation attribuée aux actionnaires. Une intéressante étude faite par l’AFEP auprès de ses adhérents qui sont les 110 plus importants groupes privés français a pourtant montré que le dividende intervenait en troisième position dans le partage de la valeur ajoutée. Ainsi 59 % de cet agrégat va aux salariés, 17 % à l’État à travers les différents impôts et taxes, et 5 % seulement aux actionnaires, soit dix fois moins que la rémunération du travail.
L’Institut Économique Molinari avait, lui aussi démystifié cette notion de dividendes qui transformerait une poignée de Français en "Oncle Picsou" assis sur un tas de pièces d’or. Ce think-tank a mis en place, depuis 2018, un indicateur permettant de pister la masse salariale des entreprises, la fiscalité payée aux États sous toutes ses formes, et enfin, ce qui revient aux actionnaires, c’est-à-dire les dividendes nets après impôts. Il en ressort que les salariés sont les grands gagnants de cette création de richesse, avec 267 milliards d’euros de rémunérations sous la forme de salaires, de primes, de protection sociale obligatoire et facultative, d’épargne et d’actionnariat salarié. L’État est le deuxième bénéficiaire avec 80 milliards d’euros, répartis entre 31 milliards d’euros d’impôts de production, 37 milliards d’impôts sur les sociétés et 12 milliards de fiscalité sur les dividendes. Enfin, les actionnaires touchent la dernière part du gâteau, avec 42 milliards d’euros de dividendes nets d’impôts et de dividendes versés aux salariés. Cela représente seulement 11 % du total. Mais l’échantillon retenu n’est pas le même que celui de l’AFEP.
La fausse idée d’un "dividende salarié"
Il est temps que les patrons, leurs conseils d’administrations et les dirigeants français cessent d’avoir "le dividende honteux". Faute de gagner le débat intellectuel sur ce sujet face aux syndicats, aux organisations non gouvernementales – qui mélangent ce sujet avec celui des inégalités – ou avec les politiques. Et ne parlons pas de certains qui cherchent à avoir régulièrement leur petit quart d’heure de célébrité, comme Thibaut Lanxade, candidat habituel à la présidence du Medef qui défend l’idée d’un "dividende salarié". Concrètement il propose d’étendre la participation à toutes les entreprises, "à l’exception de celles de moins de 11 salariés", et de conditionner le versement d’un dividende aux actionnaires à la mise en place de cette participation. Cette idée iconoclaste a valu au trublion du patronat d’être missionné par Emmanuel Macron sur la question de l’épargne salariale. Espérons seulement que son idée ne figure pas dans le programme de l’actuel Chef de l’État pour son second mandat.
Le dividende a une finalité historique qui est de faire bénéficier les actionnaires des fruits récoltés par l’entreprise au cours de l’exercice écoulé. Il est l’héritier de ce qui était versé aux financeurs des bateaux génois, portugais ou bordelais pour aller chercher des épices de la soie ou de la porcelaine sur la route des Indes. Le voyage de ces bateaux était rempli d’aléas et lorsqu’on les voyait rentrer au port, c’était le signe que les commanditaires – ceux qui avaient financé le bateau – allaient pouvoir se partager une part du profit tiré de la revente des marchandises. Voltaire raconte comment il attendait avec impatience le dividende de la Compagnie des Indes. Et l’historien Emmanuel de Waresquiel explique comment Talleyrand se livrait à des opérations d’initiés à partir de futures distributions de dividendes. Ce qui lui a permis de se constituer une immense fortune.
Le dividende n’est pas seulement la rémunération du risque pris par les actionnaires – à la différence des obligataires qui touchent un coupon garanti – il est aussi un moyen de fidélisation. Beaucoup de grands groupes n’ont pas d’actionnaires familiaux. Ils ont comme principaux porteurs de titres des fonds américains ou anglo-saxons et des gestionnaires d’actifs. Les fidéliser est un gage de stabilité pour les entreprises. Car s’ils sont attachés au modèle économique d’une entreprise et à sa réussite, ils constitueront des remparts en cas d’attaques hostiles.
Le dividende relève aussi d’une compétition mondiale
Par ailleurs le dividende, est la rémunération du capital. Et celui qui rémunère le capital a évidemment plus de facilité à avoir accès au marché des capitaux. Ce marché est mondial avec des acteurs mondiaux qui comparent entre deux sociétés : celle qui rémunère le mieux ses actionnaires. La compétition entre groupes industriels et financiers, sur la planète finance, se passe naturellement sur la capacité à créer de la valeur, mais aussi sur le cash qui peut être délivré chaque année aux grands actionnaires.
Enfin lorsqu’il s’agit de groupes familiaux, le dividende remonte vers des structures capitalistiques, comme des "family-office" qui réinvestissent cet argent dans l’économie et non dans des yachts ou des palais vénitiens comme Oxfam voudrait le faire croire. Surtout à la veille d’une campagne électorale. Ce n’est pas un hasard si Bernard Arnault est l’un des plus gros investisseurs dans des start-up. De même que la famille Pinault, ou Xavier Niel. L’argent ne s’accumule ou ne se noie pas dans "les eaux glacées du calcul égoïste" pour reprendre la formule de Karl Marx, il se réinvestit, se transforme et ne survit qu’à condition de suivre ce processus quasi-darwinien.
Il est donc temps que le dividende retrouve ses lettres de noblesse. Et dans ce domaine, il faut saluer Total qui verse chaque trimestre un dividende à ses actionnaires (ou un acompte régularisé en fin d’exercice). Par ailleurs le groupe a fixé une règle - communiquée urbi et orbi - selon laquelle il verserait toujours 50 % de ses profits récurrents à ses actionnaires. Et lorsque les marchés du pétrole sont orientés à la hausse et génèrent un supplément de recettes il a prévu d’en faire profiter ses porteurs de titres par des rachats d’actions. C’est ce qui lui vaut d’être aujourd’hui l’un des groupes énergétiques préférés des investisseurs et du marché. Vivement que cet exemple soit suivi, sans scrupule, sans honte ou sans pudeur injustifiée, par les autres entreprises du CAC 40.
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