Chroniques / Yves de Kerdrel
Chroniques
Yves de Kerdrel
Chronique
Les activistes à l’attaque de l’Europe
par Yves de Kerdrel
Après quelques opérations spectaculaires et pas toujours réussies sur Pernod-Ricard, Danone et Suez, les fonds activistes anglo-saxons sont repartis à l’assaut des entreprises européennes cotées et notamment des groupes français. Explications sur un phénomène qui va prendre de l'ampleur en 2022.
Patrons du CAC 40 ou du SBF 120 et de tous les groupes cotés en Europe, vos nuits vont commencer à être plus difficiles. Et le millésime 2022 peut vous réserver des moments compliqués. Non pas dans le business, même si les questions de logistique, de pénurie de matières premières ou de manque de main-d’œuvre vont compliquer vos ambitions de créer toujours davantage de valeur pour les actionnaires et les salariés. Non pas dans les affaires publiques, dans la mesure où la probable réélection d’Emmanuel Macron est gage de la poursuite d’une politique de l’offre que l’on a rarement connue en France. Mais simplement parce que les fonds activistes ont accumulé beaucoup de cash ces derniers mois et ont décidé de repasser à l’attaque de l’Europe.
En l’espace de quelques jours KKR – qui n’est pas tout à fait un fond activiste même s’il en utilise les méthodes - s’est attaqué à Telecom Italia dont le cours de Bourse est – il est vrai – totalement déprimé. Puis Third Point, habitué à secouer le management de grands groupes comme Nestlé, s’en est pris à Richemont en le priant d’étudier un rapprochement avec Kering. Une idée plutôt constructive, mais qui a été repoussée du revers de la main par le principal actionnaire, Johan Rupert, dont les attaches sont en Afrique du Sud. Et Elliott a commencé à gêner Faurecia en achetant 6,6 % de l’allemand Hella qui est actuellement l’objet d’une OPA de l’équipementier français.
Déjà en mars et avril derniers deux fonds britanniques ont réussi à obtenir le départ d’Emmanuel Faber de la direction générale de Danone. Puis Amber a vendu ses titres Lagardère à Vivendi ouvrant ainsi la porte à une OPA sur le groupe d’édition et de travel retail, dès que les autorités de concurrence auront tranché le sujet. Si le capitalisme français bouge et rénove ses structures, il le doit aujourd’hui en partie à ces fonds qui achètent une petite partie du capital, mais s’agitent avec une force et aussi une violence, inversement proportionnelles à l’importance de leur mise.
Jusqu’à présent l’activisme se résumait à critiquer l’insuffisance de création de valeur. Par exemple lorsqu’Elliott est entré par effraction au capital de Pernod-Ricard, conseillé par Alain Minc, il a proposé à Alexandre Ricard un plan complet de changement de stratégie avec la vente de certaines activités, dans le but de faire progresser le cours de Bourse. Ce fonds – par nature assez agressif – avait juste oublié d’étudier de près la stratégie mise en place par le neveu de Patrick Ricard lui-même, et qui a conduit à une croissance stupéfiante du cours de Bourse. Si bien que l’on a plus entendu parler d’Elliott. Et personne ne sait si ce fonds dirigé depuis Londres par deux polytechniciens français est encore actionnaire du groupe de spiritueux.
Activistes au nom de l’environnement
Désormais l’activisme touche bien plus de sujets. Il est très concerné par les questions de gouvernance, demandant désormais systématiquement une dissociation des fonctions là où elle n’existe pas encore. Il faut dire que la plupart de ces fonds sont d’origine anglo-saxonne. Or de l’autre côté de la Manche, la totalité des sociétés sont gérées depuis longtemps avec un mode dual, c’est-à-dire un Président non exécutif et un Directeur Général. Mais surtout il a enfourché tous les sujets liés à l’environnement.
Lors de la dernière assemblée de Total, quelques fonds activistes ainsi que des ONG ont pratiqué un activisme bruyant pour critiquer la stratégie zéro carbone à l’horizon 2050 mise en place courageusement par le groupe pétrolier. Ce qui se passe depuis quelques jours chez Shell est plus sérieux au point de pousser le groupe à quitter les Pays Bas pour la Grande-Bretagne. L’investisseur activiste Daniel Loeb a écrit à tous les actionnaires de la major pétrolière pour leur expliquer que la stratégie de Shell est devenue "incohérente et contradictoire". Via le fonds Third Point – encore lui - il aurait investi, selon le Financial Times, près de 750 millions de dollars dans le groupe énergétique qui vaut 190 milliards en Bourse, et il appelle à la scission de la société en plusieurs entreprises. Car selon lui, le pétrolier a trop d'actionnaires le poussant dans trop de directions. Certains actionnaires veulent que Shell investisse massivement dans les énergies renouvelables. D'autres veulent que le groupe donne la priorité au retour sur capital et profite de ses activités historiques d'exploitation de pétrole et de gaz.
Pour Daniel Loeb, Shell devrait modifier sa structure, en créant par exemple deux entreprises : l'une regroupant les activités historiques du groupe d'exploration-production, de raffinage et de produits chimiques qui donnerait la priorité au retour sur capital, et l'autre regroupant entre autres le gaz naturel liquéfié et les énergies renouvelables qui investirait massivement dans les énergies alternatives. L'investisseur activiste dit avoir engagé des discussions avec l'entreprise. Shell a confirmé dans un communiqué avoir débuté des conversations préliminaires avec Third Point.
Un choc pour un patronat français très endogamique
Avec ses 190 milliards de capitalisation boursière Shell n’est pas à l’abri d’un succès de ce fonds activiste. La question de la stratégie des groupes pétroliers dans un monde confronté au changement climatique est devenue une problématique récurrente. La petite société d'investissement Engine No. 1 est ainsi parvenue au printemps à faire élire trois de ses candidats au conseil d'administration d'ExxonMobil, qui était arrivé jusqu'alors à écarter presque toutes les résolutions déposées à son assemblée générale par des activistes s'alarmant du changement climatique.
Le patronat français qui est resté très classique avec trop de dirigeants sortant des grands corps de l’État, et trop endogamique, ne comprend pas qu’un fonds détenant 1 ou 2 % veuille expliquer qu’il existe une autre stratégie que celle choisie par tel ancien inspecteur des finances ou tel ancien directeur de cabinet d’un ministre. De fait l’activisme est mal vécu en France alors qu’il est courant aux États-Unis et qu’il commence à ne plus heurter dans le reste de l’Europe.
Les sociétés françaises doivent juste apprendre à vivre avec, comme une externalité supplémentaire. Longtemps Colette Neuville a joué ce rôle mais en défendant la veuve et l’orphelin lorsqu’elle les voyait lésés à l’occasion d’opérations financières complexes. Ensuite c’est Vincent Bolloré qui a joué à lui seul le rôle d’activiste essayant – en vain – de faire changer Bouygues de stratégie, puis Pathé, puis la Rue Impériale de Lyon (propriété des associés de l’ancien Lazard Frères), puis Vallourec, puis UbiSoft, et surtout Vivendi en menant à bien cette formidable cotation d’Universal Music à Amsterdam.
L’exemple visionnaire d’Édouard de Royère
On raconte qu’Édouard de Royère, qui fût longtemps le troisième Président de L’Air Liquide avait très bien compris que pour que son groupe ne s’endorme pas sur ses lauriers (en or massif) il fallait le secouer régulièrement. Ce qui n’était pas la tasse de thé de ses actionnaires individuels. Il a donc créé en interne une structure dont la vocation était de concurrencer les activités du groupe qui avaient tendance à fonctionner en "rentières" ou bien qui n’étaient pas assez innovantes. Il était devenu, de fait, le premier et le meilleur activiste de L’Air Liquide. Ce qui a permis à ce fleuron français d’être aussi un champion de la création de valeur.
Si les fonds activistes attendent les semaines à venir comme des vieilles dames gourmandes face à une boîte de chocolats pas encore ouverte, c’est d’une part qu’ils savent que les résultats des entreprises françaises seront excellents et d’autre part que les distributions de dividendes seront certes en hausse, mais de manière timorée, par souci de prudence. Ils vont donc demander que les actionnaires soient mieux rémunérés, comme ils avaient essayé de le faire chez Vivendi au printemps dernier. Et ils vont surveiller les évolutions stratégiques de manière qu’elles prennent bien en compte les exigences environnementales soulevées par la Cop26.
Enfin s’il faut s’attendre à une plus grande agressivité de leur part, c’est que la concurrence devient rude entre les fonds activistes pour trouver les "cibles faciles" et qu’ils n’ont jamais eu autant de cash à gérer. Or si eux-mêmes ne sont pas capables de continuer à délivrer des rendements élevés, ils seront lâchés par leurs partenaires. Cette concurrence "au carré" avec plus d’argent et plus de fonds détenant plus de liquidités va faire de chaque société cotée une cible potentielle. En espérant que ces "confrontations" à venir se feront de manière courtoise et dans le respect de tous les actionnaires. Il y va de l’intérêt de la Place de Paris. Au moment précis où toute la gamme des politiques s’accorde sur la nécessité de reconstruire une base industrielle tricolore.
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