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Chroniques / Yves de Kerdrel

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Yves de Kerdrel

Chronique
Croissance ou décroissance : le débat tronqué
par Yves de Kerdrel

Derrière les agitations des populistes, un débat fondamental se prépare pour les élections présidentielles. Faut-il faire davantage de croissance ou opter pour la décroissance ? Une question qui relance la question du temps de travail et de la consommation d’énergie. À moins que le vrai sujet soit celui « du pouvoir de vivre » pour chaque individu en fonction de son travail, de son temps de repos et de la rémunération qu’il perçoit, déduction faite des adaptations aux nouvelles énergies.

22/10/2021 - 10:00 Temps Lecture 10 mn.

 

Le Cercle des Économistes a tenu un débat passionnant cette semaine sur l’opposition entre croissance et décroissance. Le fait que l’on parle de plus en plus de décroissance en dit long sur l’emprise idéologique des écologistes. La croissance n’a pas d’alternative. Mais elle doit être mesurée autrement que par l’évolution du Produit Intérieur Brut. C’était il y a un demi-siècle la conclusion du Club de Rome. Réunie pour la première fois en avril 1968, cette organisation a acquis une notoriété mondiale à l'occasion de la publication de "Les Limites à la croissance" en 1972, aussi connue sous le nom de "rapport Meadows", qui constitue la première étude importante mettant en exergue les dangers, pour l’environnement et donc l'humanité, de la croissance économique et démographique que connaissait alors le monde.

Le premier choc pétrolier - qui a mis toute la population hollandaise à vélo - intervenu deux ans plus tard, a naturellement donné un certain écho à cette thèse. Et c’est ce qui a inspiré la candidature d’Edgar Morin à l’élection présidentielle de 1974. Il faut dire que la France sortait tout juste des "trente glorieuses" marquées par le rattrapage économique nécessaire après la seconde guerre mondiale, par un extraordinaire baby-boom qui obligeait les ménages à s’équiper et la France à construire des logements. Tout cela avec une croissance moyenne de 5 %.

Ignorant les principales externalités de pollution et les interactions avec le climat le Club de Rome s’est surtout attaché à mettre en exergue la décroissance à la manière de Malthus. Ce Britannique occupe une place très importante dans l’histoire des idées économiques dans la mesure où il fait tout reposer sur "les principes de la population" jetant les bases de ce qu’est devenue la démographie. Ce grand pessimiste ne croyait pas à une croissance des ressources naturelles parallèle à celle de la population mondiale. La réalité a montré qu’il s’était profondément trompé puisque de deux habitants de la planète sur trois en malnutrition en 1950, on est passé à un sur sept en 2000, alors que la population mondiale passait dans le même temps de deux milliards et demi d'habitants à plus de six milliards… !

 

La croissance est liée à toute vie humaine

 

Les partisans de la décroissance d’aujourd’hui se basent toujours sur ses travaux, sur la rareté des ressources naturelles, sur l’épuisement de la planète, sur l’augmentation de la population au cours de ce siècle et sur la diminution des terres arables. Ce faisant ils font l’impasse sur l’un de leur principal leitmotiv : "l’économie circulaire" et la capacité de l’homme à innover notamment en matière de Food Tech, comme le montre déjà Xavier Niel.

Les tenants de la croissance ne manquent pas d’arguments. Et Denis Olivennes en rappelle quelques-uns dans un essai brillant intitulé "un étrange renoncement" dans lequel il revient sur la curieuse fascination qu’exerce Greta Thurnberg et le cauchemar que serait la vie quotidienne appliquée par ce nouvel apôtre de Malthus. La croissance, c’est d’abord le progrès sous toutes ses formes : économiques, technologiques, biologique ou sociétal. C’est cette spirale montant vers l’infini que décrivait le grand théologien Teilhard de Chardin avec la bénédiction de l’Église.

La croissance, c’est un phénomène intrinsèquement lié à la vie humaine, tout entière marquée par l’entropie et l’autodestruction. C’est donc une volonté d’entraîner le monde vers une situation toujours meilleure, et pas seulement sur le plan économique, mais aussi en termes d’épanouissement humain et de satisfaction des besoins des populations les plus fragiles. La mondialisation – bien attaquée par les temps qui courent – a permis, au cours des vingt dernières années, de sortir plus d’un milliard d’individus de la malnutrition. Et derrière la mondialisation il y a une croissance mondiale dopée par la Chine.

 

Le travail, une notion religieuse

 

Mais cette croissance, qui n’ignore plus rien aujourd’hui des dégâts qu’elle commet en termes de pollution, d’épuisement de la planète et d’impact sur le changement climatique, est liée avant toute chose au travail. Cela peut paraître prosaïque mais c’est une notion anthropologique : l’homme a appris de tout temps qu’il faut travailler pour vivre. Et si certaines classes sociales se sont comportées en rentiers pendant quelques siècles, cela s’est mal fini pour elles…

Qu’il s’agisse de l’ancien Testament – qui contient toute la Torah – ou du nouveau Testament, comme du Talmud, le travail est consubstantiel à l’existence humaine. Le travail fait partie des contraintes de la condition humaine, parmi les autres. Mais il s’agit d’un travail rémunéré, qui permet de s’accomplir dans la vie et qui autorise l’enrichissement. Comme le rappelle la précieuse "Parabole des Talents" reprise en exergue par les protestants. Le grand sociologue Max Weber a d’ailleurs établi un lien entre la croissance économique des pays et la religion qui y est pratiquée montrant ainsi que l’éthique protestante est la plus favorable au développement du capitalisme.

S’il convient de parler du travail à propos du débat croissance – décroissance, c’est aussi parce que le travail et l’énergie sont indissociablement liés. Ils sont liés à tel point que leur unité de mesure est la même : le joule. Ce n’est donc pas un hasard si les écologistes s’attaquent à tout ce qui est source d’énergie et les socialistes au travail. Delphine Batho qui participait au débat du Cercle des économistes prêche à la fois pour la réduction de la consommation d’énergie et pour la baisse du temps de travail. Anne Hidalgo qui incarne le Parti socialiste pour la prochaine présidentielle réclame elle le passage à 32 heures par semaine Ce qui est une absurdité lorsque l’on sait que vingt ans, après la productivité française (vue en PIB par habitant) n’a pas retrouvé son niveau d’avant les 35 heures.

 

Réduire le temps de travail ou l’énergie consommée

 

Il sera très difficile de parvenir à réduire encore le temps de travail alors que la France est, comme l’a récemment rappelé le Chef de l’État, l’un des pays où l’on travaille le moins. Tant en durée annuelle que lors d’une existence entière. C’est bien pourquoi les tenants de la décroissance, qui ont vu dans les mois de confinement du Covid, une expérience quasi réelle de leur thèse, s’acharnent à pousser les pays, même les moins consommateurs d’énergie à réduire encore leurs objectifs de décarbonation. Rappelons à ce titre que le français n’émet que 4,7 tonnes de CO2 par an contre 9,5 pour l’allemand et 15,5 pour l’américain. Et comme il est difficile de montrer du doigt la France, des officines attaquent régulièrement Total, principal fournisseur d’énergie dans l’hexagone.

Pour sortir de ce débat stérile entre croissance et décroissance, sans doute faudrait-il aussi changer cet instrument de mesure de la richesse nationale qu’est le Produit intérieur brut. Un indicateur qui progresse avec le nombre des accidents de voiture mais n’inclut pas les sommes dépensées pour l’éducation nationale. Aujourd’hui la notion de travail est liée à celle de pouvoir de vivre. Car le pouvoir d’achat ne veut plus lui-même dire grand-chose tant il est manipulé par le pouvoir en place et par les syndicats. Le pouvoir de vivre inclut l’épanouissement que procure le travail, l’aisance financière qu’il autorise, les temps de repos hebdomadaires ou annuels, et la qualité de la vie dans un environnement sain.

Il y a là matière à concilier les thèses des tenants de la croissance et celles des ténors de la décroissance, tout en prenant en compte les aspirations de nos concitoyens, des jeunes salariés, les "millenials", ainsi que les externalités liées à la population et l’impact sur le changement climatique. L’Insee a là un peu de pain sur la planche avec pour ses statisticiens sans doute beaucoup de travail (épanouissant) à la clé.

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