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Chroniques / Yves de Kerdrel

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Yves de Kerdrel

Chronique
Le travail, c'est une cathédrale à rebâtir
par Yves de Kerdrel

Selon un sondage réalisé par OpinionWay un tiers des Français ont perdu tout sens en leur activité professionnelle depuis le début de la crise sanitaire. Pire : près d’un français sur deux ne trouve plus de sens en ses missions. Est-ce que le principal challenge des entreprises ne serait pas aujourd’hui de revaloriser le travail en tant que moyen d’épanouissement, mais aussi sur le plan financier ?

19/11/2021 - 10:00 Temps Lecture 14 mn.

C’est un sondage bien cruel qui est sorti hier, réalisé par OpinionWay pour Factorial, start-up espagnole des Ressources humaines désormais implantée dans plus de soixante pays. Il a été effectué en octobre dernier auprès d’un échantillon de 1051 personnes représentatif de la population âgée de 18 ans et plus. Cette enquête porte sur les bouleversements que la crise sanitaire a entraînés dans le monde du travail en France, quelle que soit la taille des entreprises. Les résultats sont plus que troublants et ne peuvent laisser indifférents les employeurs de France et de Navarre.

La crise sanitaire et les mesures prises par le gouvernement pour endiguer le virus ont provoqué un véritable point de bascule pour de nombreux employés. Le changement soudain de leurs conditions de travail (chômage partiel, télétravail, arrêt total de l'activité etc…) mais aussi des relations avec leurs collègues ont également engendré une nouvelle perception de leurs vies. En effet, 33% des Français interrogés ont expliqué avoir perdu tout sens en leur activité professionnelle depuis le début de la crise. Ce chiffre particulièrement éloquent quant aux désenchantements des répondants, grimpe davantage pour la catégorie des salariés (42%).

Ce n’est pas tout. L'importance de la vie personnelle des actifs a été mise en exergue. S'il pouvait y avoir un léger déséquilibre "acceptable" en faveur du travail avant le début de la pandémie, une prise de conscience semble avoir émergé pour de nombreux salariés. En effet, plus d'un Français sur deux (58%) déclare accorder moins d'importance à leur travail qu'à leur vie personnelle. À noter que cette préférence est bien plus forte chez les jeunes actifs (61%).

 

La vision anthropologique du travail remise en cause

 

Par ailleurs, les motivations des Français pour le travail semblent avoir également changé : à l'évidence, pour une grande majorité des personnes interrogées, il ne s'agit plus de vivre pour travailler mais bien de travailler pour vivre. 68% d'entre elles affirment même que travailler est avant tout une nécessité alimentaire, et 62% déclarent que si cela leur était possible, elles arrêteraient complètement toute activité professionnelle. Alors que la région Ile-de-France concentre de nombreux emplois et est considérée comme étant le cœur économique du pays, les Franciliens considèrent moins le travail comme étant uniquement une source de revenu alimentaire (58%). Les passionnés de travail et autres "workaholic" ne semblent plus être les modèles de vie idéale.

Malgré cette remise en question, l'ambition professionnelle reste tout de même l'objectif principal dans la vie pour 37% des Français. En effet, l'année 2020 et ses confinements leur ont permis (de gré ou de force) de se recentrer sur leurs objectifs et projets professionnels. Entre ce qu'ils considèrent comme primordial à réaliser - deux visions opposent les Français. D'un côté 42% d'entre eux estiment avoir perdu tout sens dans leurs activités professionnelles, alors que de l'autre, 42% estiment qu'obtenir une promotion est un véritable objectif de vie.

Ces chiffres sont troublants et bousculent même notre vision anthropologique du travail. Depuis plus de 2.000 ans, la civilisation judéo-chrétienne – et pas qu’elle – est basée sur le postulat : "tu travailleras pour vivre". Longtemps, et à certaines époques c’était le cas, on aurait pu dire aussi : tu souffriras pour vivre. Le mot travail vient du latin tripalium qui a longtemps été un instrument de torture, pour écarteler les hors-la-loi. Et ce n’est pas un hasard si le travail est aussi le nom donné à cette période si douloureuse pour les femmes en train d’accoucher.

 

Même le Financial Times parle de semaine des quatre jours…

 

Depuis Marx, le travail est considéré comme un effort physique ou intellectuel intense qui est nécessaire au capital pour créer de la plus-value. Tout part du travail selon lui et tout y arrive. C’est pourquoi il lui paraissait naturel que le prolétariat devienne la classe dominante. Et certains de ses émules ont longtemps promu l’idée un peu confuse de "dictature du prolétariat". Il a fallu attendre le philosophe – de gauche – Marcuse, dans les années soixante, pour que le travail soit reconnu comme un moyen de s’épanouir. Aussi bien individuellement qu’en société.

En France, les socialistes ont cru bon d’instaurer "un ministère du temps libre" au moment même où le chômage commençait à exploser puis de réduire le temps hebdomadaire de travail à 35 heures, payées 39. Ce qui a plombé la compétitivité de pans entiers de notre industrie et de l’ensemble du pays. Au même moment Volkswagen qui avait expérimenté les 35 heures renouait avec les 40 heures et cette utopie d’une économie du temps libre. Mais l’obsession de la réduction du temps de travail revient dans toute l’Europe. Il y a quelques jours une tribune parue dans le Financial Times expliquait que travailler quatre jours par semaine pouvait permettre de sauver la planète… !

Tout cela intervient à un moment où la crise sanitaire a effectivement, nolens volens, bousculé de fond en comble, pendant les périodes de confinement le monde du travail. Et il parait paradoxal ou contre-intuitif qu’au moment précis où les grands groupes sont incités à insérer dans leur statut une "mission", près d’un français sur deux ne trouve plus de sens en ses missions, selon le sondage cité plus haut.

Plusieurs phénomènes se conjuguent sans doute pour qu’on en soit arrivé à une situation aussi dramatique pour l’ensemble du Pays et son corps social. Le premier est lié sans nul doute au recours massif au chômage partiel pendant la crise sanitaire. Être payé 84 % de son salaire pour ne surtout pas aller travailler a peut-être fait des heureux, mais a amené beaucoup de nos compatriotes à se poser des questions sur ce non-sens économique, même s’il était peut-être justifié sur le plan sanitaire. Cette mesure massive a cassé un lien souvent ténu entre l’entreprise, le travail, et le salarié qui s’est senti désœuvré, perdu voire inutile dans une période pourtant déterminante.

 

Un autre équilibre entre travail et vie de famille

 

Bien sûr une fois le confinement levé, chacun a pu retrouver son travail sans trop de difficulté. De la même manière ceux qui ont trouvé plein de satisfactions à télétravailler depuis leur maison de campagne ont fini par quitter le Lubéron pour leur bureau au quarantième étage d’une tour de La Défense. Mais dans les deux cas nombreux sont ceux qui ne goûtent plus au travail hebdomadaire de la même manière. Curieusement ce phénomène est accentué chez les plus jeunes et les plus diplômés. Or déjà avant la crise sanitaire un débat pointait son nez sur la nécessité de retrouver une vie de famille mieux séparée de la vie professionnelle et plus équilibrée.

Le second point qui explique les résultats de ce sondage réside dans la dévalorisation du travail ou plutôt dans sa démonétisation. Travailler comme une aide-soignante à l’hôpital et être rémunérée 1.300 euros lorsqu’il faut compter près de 1.000 euros pour louer 50 mètres carrés à l’extérieur de Paris a rendu criant le fait que le travail ne paie pas toujours. D’où l’idée de certains de doubler la prime d’activité, rénovée lors de la crise des gilets jaunes. D’où l’idée d’autres de créer une "allocation inflation" ou un "bouclier énergétique". On se demande pourquoi la créativité est si abondante chez nos dirigeants pour venir au secours des moins bien payés sans jamais penser à ce que l’on augmente tout simplement leur salaire, c’est-à-dire la valeur de leur travail.

Bien sûr parler d’une hausse des rémunérations – au cas par cas ou lors des NAO (négociations annuelles obligatoires) – c’est passer pour un dangereux gauchiste auprès du patronat. Mais faut-il sortir son mouchoir lorsque ces mêmes employeurs s’étonnent de ne pas parvenir à embaucher ? En fait la fameuse pénurie de main d’œuvre disparaît dés lors que les rémunérations proposées sont supérieures à ce qu’elles ont longtemps été. Bien sûr il existe aussi un énorme problème de qualification, propre à la France. Et il est presque scandaleux que seulement 16 à 17 % des inscrits à Pôle Emploi soient en formation. Dans un monde où il faut désormais être prêt à changer régulièrement de métier, se former est un devoir civique au même titre que se soigner.

 

Reconstruire des cathédrales

 

Enfin le dernier point qui explique la cassure du lien entre certains salariés et leur travail tient aussi à la formidable révolution digitale, numérique et robotique que nous vivons. Cette période qui voit des machines faire dix fois plus vite le travail d’un ouvrier, ou des programmes informatiques réduire les comptables à un rôle secondaire enlève naturellement du sens au travail. C’est là où les entreprises, toutes les entreprises – car personne n’échappe à ce phénomène – doivent remettre à plat leur manière de fonctionner, repenser leur réorganisation de manière que chacun retrouve du sens dans ce qu’il fait. Il n’est pas possible dans la France de 2021 d’être jeune, de se lever tôt, de venir travailler sans trop savoir pourquoi tout en se disant que la paie ne suffira pas à vivre.

En cette période pré-électorale, il est beaucoup question d’identité, d’autorité, de sécurité, de citoyenneté. On aimerait aussi entendre parler de confiance dans ceux que l’on recrute, de participation aux fruits du travail, de méritocratie, de foi dans le progrès, et d’une vie en société apaisée. Et qu’on ne dise pas que ce n’est pas cela la priorité. La France a connu une longue histoire parsemée de ces périodes de doute. Notamment lorsqu’elle construisait des cathédrales. L’histoire est connue des trois tailleurs de pierres travaillant sur la façade de Notre-Dame, il y a sept ou huit siècles. Interrogé par un hobereau local, le premier auquel on demande : "que fais-tu ?" répond de manière prosaïque et un peu brutale "je taille une pierre". Le second explique "je sculpte une gargouille". Et le troisième au sourire lumineux s’exclame fièrement : "je construis une cathédrale".

En dehors du chantier de rénovation de Notre-Dame de Paris où 250 ouvriers s’activent de manière incroyable dans un méli-mélo de pierre et d’acier, il existe suffisamment de cathédrales à construire dans la France d’aujourd’hui pour que les Français retrouvent du sens dans leur travail. Il y a des pans entiers de notre industrie à rebâtir, un nouvel environnement énergétique à imaginer, des moyens de mobilité propres à concevoir, des millions de français à instruire et à former, des millions d’autres à soigner ou à entourer. Il manque juste chez nos décideurs la tentation de ne pas céder au déclinisme, à l’exil vers d’autres contrées, ou aux mirages de la décroissance. L’exemple vient toujours d’en haut. Comme disait Benjamin Delessert, fondateur des Caisses d’Épargne : "c’est le plus éloquent de tous les sermons".

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