Chroniques / Yves de Kerdrel
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Yves de Kerdrel
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Quand Apple vaut 25 % de plus que tout le CAC 40…
par Yves de Kerdrel
Beaucoup d’investisseurs s’inquiètent de voir « la firme à la pomme » battre un record de valorisation boursière avec une capitalisation supérieure à 3 000 milliards de dollars. Mais le vrai problème, c’est que l’ensemble du CAC 40 ne vaut que 2 400 milliards de dollars…
L’année boursière 2022 a démarré sur les chapeaux de roues des deux côtés de l’Atlantique après un millésime 2021 pourtant déjà marqué par de nombreux records. Et dès la séance du 3 janvier dernier Apple voyait sa capitalisation boursière passer allègrement la barre des 3 000 milliards de dollars. Soit davantage que le PIB de la France et autant que toute la richesse produite en une année par l’Inde. Il aura fallu quarante-deux ans à Apple pour arriver à 1 000 milliards de dollars de capitalisation, deux ans pour atteindre le seuil des 2 000 milliards et un an plus quatre mois pour dépasser les 3 000 milliards de dollars.
Cette accélération a de quoi donner le vertige. Et même si le PER (rapport cours sur bénéfice par action) d’Apple est égal à 30 fois - contre 22 fois pour la moyenne des grandes sociétés américaines - beaucoup s’affolent de cette valeur himalayenne. Même Warren Buffett qui a pourtant largement investi chez Apple et en est l’un de ses principaux actionnaires. D’autres pensent au contraire que l’action de la firme à la pomme bénéficie encore sur 2022 d’un potentiel de croissance de 25 %. Si bien qu’à la fin de l’année le groupe dirigé par Tim Cook pourrait valoir 3 800 milliards et creuser ainsi l’écart avec Microsoft.
Vingt ans pour que le CAC 40 batte son record
En France la plus importante capitalisation boursière est le groupe LVMH dont la valeur était cette semaine de plus de 430 milliards de dollars. Le numéro un des produits de prestige est suivi par L’Oréal (270 milliards de dollars) et par Hermès (187 milliards). Si bien que le sellier de la Rue du Faubourg Saint-Honoré vaut désormais 52 milliards de dollars de plus que Total qui a très longtemps dominé ce palmarès des plus grosses capitalisations boursières. Si la High-Tech fait la course en tête aux États-Unis avec Apple, Microsoft, Google, Amazon et Tesla, en France, quatre valeurs du secteur du luxe figurent parmi les huit premières capitalisations.
Et ce n’est pas un hasard. Car s’il n’y a rien de commun entre iPad et une bouteille de Dom Pérignon, ou entre un iPhone et un sac Birkin, tous ces groupes ont la chance de vendre leurs produits partout dans le monde. LVMH, L’Oréal, Kering ou Hermès ont ceci de commun avec Apple, c’est que leur champ de bataille, c’est le monde. Leurs produits sont certes marqués du label France, mais ils sont aussi connus à Taïwan qu’à Hawaï, à Rio de Janeiro et à Bombay, à Singapour et à Rome.
Il reste que L’Oréal vaut dix fois moins qu’Apple même si le groupe présidé par Jean-Paul Agon vend désormais ses produits à un milliard d’individus sur la planète. Et la valeur de l’ensemble du CAC 40 était cette semaine de 2 400 milliards de dollars, soit 20 % inférieure à celle du seul groupe créé par Steve Jobs. Il a d’ailleurs fallu attendre vingt ans pour que l’indice phare de la Bourse de Paris retrouve son précédent record atteint en… 2000, lorsque les entreprises françaises apprenaient à domestiquer une curieuse loi, propre à notre cher pays, instituant les 35 heures payées 39.
Aucune limite à l’innovation
Le problème ce n’est donc pas qu’Apple vaille autant que le PIB de la France (marqué par les séquelles de la crise sanitaire) ou sept fois plus que LVMH. Le problème est que nos groupes sont contraints de courir le marathon de la mondialisation avec un sac de pierres sur le dos. Ce sac de pierres, ce sont les 35 heures et le poids gigantesque des dépenses de l’État qui doit être contrebalancé par les différents impôts acquittés par les entreprises. Bien sûr Emmanuel Macron a tenu sa promesse de baisser le taux de l’impôt sur les sociétés. Bien sûr son gouvernement a réduit les taxes à la production. Bien sûr jamais un Chef de l’État n'a mené à ce point une politique de l’offre à destination des entrepreneurs. Mais après vingt années de socialisme ou de radical-socialisme, cela ne suffit pas encore pour permettre à nos champions, notamment industriels, de faire la course en tête.
La deuxième raison qui explique ce décalage entre les grandes capitalisations boursières et américaines, c’est leur capacité à se projeter dans l’avenir. Ceux qui achètent des actions Apple aujourd’hui au plus haut historique, achètent une histoire de croissance qui va se poursuivre grâce à un pipeline de nouveaux produits attendus sur le marché. Qu’il s’agisse de lunettes connectées ou de voitures autonomes. Aux États-Unis, il n’y a pas de limite à l’innovation. L’an passé le budget de recherche et de développement d’Apple s’est élevé à 22 milliards de dollars. C’est bien plus que la seule valeur de Thalès et deux fois la capitalisation boursière de Renault. Cela représente aussi cinq fois le budget du CNRS qui incarne la recherche de la nation France. Quand on constate ces chiffres on se dit que le Conseil d’Analyse Économique ferait mieux de travailler sur les moyens d’amplifier l’innovation en France plutôt que sur la manière d’accroître les droits de succession sur les grandes fortunes. Il rendrait davantage service au Premier Ministre qu’il est censé conseiller.
Une affaire de mentalités
La troisième raison c’est que dans cette très jeune nation que sont les États-Unis, où n’existe pas le phénomène de rente et où l’on est habitué depuis deux siècles à ce qu’une invention chasse l’autre, le principe de destruction créatrice est dans les gènes de chaque entrepreneur. Apple incarne cette perpétuelle révolution schumpétérienne en lançant sans cesse des produits qui rendent désuets voire inutiles ceux que la firme de Cupertino a lancés il y a trois ou quatre ans. Le mouvement presque perpétuel que cette entreprise a construit – et qui trouvera sans doute, un jour, ses limites – repose sur l’obsolescence de ses propres produits. Bien sûr Apple c’est beaucoup plus. Et la firme de Steve Jobs qui vendait des ordinateurs plus simples à utiliser que ceux utilisant le système d’exploitation Windows de Microsoft a désormais comme poule aux œufs d’or l’iPhone qui a été copié par tous les grands groupes mondiaux de l’informatique, de Samsung à Sony. Mais Apple a aussi démocratisé la micro-informatique en inventant les tablettes avec le fameux iPad, qui a également été imité par tous ses concurrents, y compris par Microsoft avec son Surface.
Enfin la quatrième raison qui explique le succès boursier d’Apple, c’est sa capacité à dénicher des technologies inventées par des start-up, à les acheter et à les intégrer. Le groupe qui n’a aucune dette bancaire mais cajole une trésorerie de 200 milliards de dollars - suffisante pour racheter sept groupes de la taille d’Orange - a acquis au cours des six dernières années une société toutes les trois à quatre semaines. Il est vrai qu’il existe aux États-Unis, et notamment en Californie, un écosystème très puissant constitué par les grandes universités, les chercheurs et les fonds de venture capital. Ainsi l’an passé les investissements américains en capital-risque ont atteint 329,8 milliards de dollars, soit près du double du total de 166,6 milliards de dollars enregistré en 2020, le précédent record. Bien sûr cette force de frappe financière est à la hauteur d’un pays continent de 330 millions de consommateurs (cinq fois plus que la France).
Mais dans notre pays on en est à interdire à Total d’installer un laboratoire de recherche sur le campus de Polytechnique. C’est dire si avant même de poser la question des moyens financiers et de l’étendue du marché domestique, il faut se poser celle des mentalités, des rapports des Français à l’argent, mais aussi au travail, au progrès, à l’innovation, à la recherche. Et cela d’autant plus, que selon les sondages de la prochaine présidentielle, plus d’un tiers de nos concitoyens semblent attirés par des candidats qui dépeignent une France "en noir et blanc", où l’on parle plus du passé que de l’avenir et où le progrès est forcément suspect. Autant de "passions tristes" comme les qualifiait Spinoza qui risquent de creuser encore davantage l’écart, à l’avenir, entre nos entreprises et celles des pays qui inventent l’avenir.
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