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Chroniques / Yves de Kerdrel

Chroniques
Yves de Kerdrel

Chronique
Le syndrome de la ratatouille
par Yves de Kerdrel

Les chiffres du commerce extérieur français sont de plus en plus mauvais chaque année. Il y a des raisons structurelles comme la timidité des PME à chercher à vendre à l’étranger. Mais il y a surtout un affaiblissement de notre capacité à produire des biens dont les autres pays auraient besoin.

17/12/2021 - 10:00 Temps Lecture 10 mn.

C’est une très sérieuse étude menée par le Haut-Commissariat au Plan qui l’a révélée il y a quelques jours. Les Français aiment la ratatouille, comme ils raffolent des pizzas et du couscous. C’est très bien. Et comme la ratatouille mélange plein de légumes, elle est bonne pour la santé. Les cinq ingrédients principaux de ce plat très populaire sont les tomates, les courgettes, les poivrons ou piments doux, les aubergines et les oignons. Autant de produits que l’on trouvait à profusion dans les régions maraîchères de la France il y a encore un demi-siècle. Le problème est qu’aujourd’hui, plusieurs de ces productions ont été abandonnées au profit de produits importés depuis le pourtour méditerranéen. C’est le cas des aubergines, des poivrons ou des courgettes. Si bien qu’en 2019 la balance commerciale cumulée de ces cinq ingrédients faisait ressortir une perte de 647,6 millions d’euros. Et en 2020, la ratatouille a coûté à la France un solde commercial négatif de 650 millions d’euros.

Bien sûr cela n’est qu’un exemple – presque symbolique – de la manière dont en quelques années notre capital productif, qu’il soit industriel ou agricole s’est affaissé. À tel point que cette année, pour la première fois depuis très longtemps, notre balance commerciale agricole devrait afficher un solde négatif. Lorsque l’auteur de ces lignes faisait ses études d’économie, on lui apprenait que nous avions un fort déficit commercial dans le domaine de l’énergie lié au double choc pétrolier. Mais heureusement à cette époque-là – c’était il y a quarante ans – nous pouvions contrebalancer ce handicap grâce à notre "or vert" ou à notre "pétrole vert" selon les professeurs. Et beaucoup de pays enviaient notre balance commerciale agricole.

 

Les désastres du phénomène "fabless"

 

Comme l’explique très bien le Haut-Commissaire au Plan, François Bayrou, en introduction de cette étude, la France n’a rien perdu de soin savoir-faire au cours de ces dernières décennies. Nous savons fabriquer des satellites, des avions qui font la course en tête dans la compétition mondiale ou des voitures ultrapropres. Mais "nous nous sommes laissés exclure par une sorte de désintérêt progressif et croissant pour ce vaste type de productions. On a fait croire à l’opinion française que cette exclusion était une fatalité reposant sur la différence de coût du travail". Et la France s’est laissé aller à cette facilité consistant à importer plutôt que de construire des usines, de former des ouvriers et de les rémunérer.

C’est ce que l’on peut appeler le phénomène "fabless" du terme utilisé il y a une vingtaine d’années par Serge Tchuruk, alors patron d’Alcatel (groupe héritier de la très puissante Compagnie Générale d’Électricité) qui imaginait son groupe comme un dépositaire de brevets, mais dépourvu de toute usine, et donc du moindre ouvrier ou agent de maîtrise. Résultat, après avoir accumulé des pertes records, l’ancien patron de Total, a dû se retirer sur son Aventin et Alcatel a été vendu pour un plat de lentilles au finlandais Nokia qui l’a fait disparaître. C’est le plus gros désastre industriel français, organisé sans que notre très prestigieux "corps des télécoms" ne bouge le petit doigt.

Quelques années plus tard, alors que Nicolas Sarkozy, était Président de la République et qu’il confondait quelquefois son rôle de chef de l’État avec celui de premier VRP de l’industrie française, certains expliquaient que l’industrie n’était plus une priorité, car les services représentaient plus des deux tiers de la richesse nationale. C’est sur ce thème de "l’abandon de notre industrie" que les entrepreneurs français ont porté à la tête du Medef pour la première fois de son histoire une femme issue du monde des services (Laurence Parisot, alors patronne de l’Ifop).

 

Des PME françaises bien trop timides à l’export

 

Il est vrai que sur un strict plan comptable, être industriel en France devenait de plus en plus complexe du fait de la mise en place des 35 heures, et de la hausse du coût du travail qui s’en est suivi, du fait de l’entrée de la Chine dans l’OMC, autorisée par George W. Bush en contrepartie de son silence contre la présence américaine en Afghanistan, et du fait des premières directives européennes contre les sites utilisant des produits polluants. Ce qui est curieux dans toute cette chronologie, c’est que c’est la gauche de Lionel Jospin, puis celle de François Hollande, qui ont assommé notre capital productif. Alors que traditionnellement les forces populaires et les syndicats sont très attachés à l’industrie nationale et méfiants des exportations.

Cette année le déficit commercial devrait encore dépasser les 80 milliards d’euros, alors que notre voisin immédiat va afficher un solde commercial excédentaire de plus de 200 milliards. Une telle différence entre deux pays produisant et vendant dans la même monnaie s’explique bien sûr par la politique menée en faveur des facteurs de production. Mais il ne faut pas non plus négliger les facteurs culturels que le rapport du Haut-Commissariat au Plan passe sous silence.

Le premier tient à la timidité des PME sur les marchés étrangers. Seules 6 % des microentreprises et 32 % des PME, hors microentreprises, exportent. On estime ainsi à 100 000 le nombre des petites et moyennes d’entreprises qui tentent de vendre leur production à l’étranger. Alors qu’en Allemagne ce chiffre est supérieur à 250 000. Cela s’explique par la pusillanimité des chefs d’entreprise face aux coûts engendrés par la conquête de ces nouveaux marchés. C’est pour cette raison que Business France a facilité le recours à des VIE, jeunes parlant bien plusieurs langues et souhaitant se frotter au monde de l’entreprise, sans que cela ne coûte trop cher. À cela s’ajoute le barrage de la langue. Moins d’un salarié sur deux ne parle pas anglais en France, alors que l’on estime à 70 % la proportion de collaborateurs bilingues dont les entreprises françaises auraient besoin pour pénétrer de nouveaux marchés.

 

La relique du Ministère du Commerce Extérieur

 

Enfin notre culture nationale du commerce extérieur repose sur une conception - très années soixante – de grands contrats. À l’image du récent voyage du Président de la République aux Émirats arabes unis et en Arabie saoudite. Pour les pouvoirs publics seuls comptent les "grands contrats". Il y a quelques années il importait de vendre des centrales nucléaires, des TGV, des Airbus. Aujourd’hui tout ce qui touche à la transition écologique tient aussi à cette politique des grands contrats. Et l’État peut être un très bon levier pour exporter, notamment, dans des pays commercialement colonisés par les États-Unis. Mais de plus en plus de grands patrons renoncent aujourd’hui à faire appel à l’État et au Ministère du Commerce extérieur qui est la relique d’une époque révolue.

Le rapport Bayrou est donc très utile, très instructif et profondément désolant par les chiffres qu’il contient et le constat qu’il fait de l’abandon de notre capital productif. Heureusement Emmanuel Macron, qui avait conscience de cette situation a mené dès le début de son mandat une politique de l’offre destinée à permettre aux entreprises de produire plus facilement en France. C’est un effort qui se mesure sur le "temps long". Il a fallu attendre le premier semestre 2021 pour enregistrer 192 projets d'installation de nouvelles usines dans l’hexagone. Un chiffre en augmentation de 84 % par rapport à 2020. À noter que sur ces 192 projets, 19 % touchent à l'industrie mécanique, 16 % à l'énergie et à l'environnement, et 10 % à l'agroalimentaire.

Ce serait dommage que tous les efforts engagés depuis 2017 soient remis en cause par des changements politiques ou des directives européennes. Car une usine, c’est une forte consommation d’énergie. Or la France, comme le monde entier est engagé dans une transition écologique qui ne doit surtout pas être brutale pour être efficace. Gageons que les écologistes, qui se nourrissent toujours du mythe de la décroissance, et qui comptent de plus en plus d’élus locaux ne seront pas les derniers obstacles à la réindustrialisation du Pays. De manière que nous importions moins de produits que nous savons fabriquer et que nous en exportions davantage, notamment dans le monde francophone. Sans quoi la France ne vendra plus à l’étranger que du fromage, des parfums, et des grands vins.

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