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Chroniques / Bernard Spitz

Chroniques
Bernard Spitz

Chronique
Triangle d’or contre Triangle des Bermudes
par Bernard Spitz

Allemagne France Italie… Les trois principales économies en Europe. Les trois piliers de la zone euro. Les fondateurs de la Communauté. Le triangle d’or européen… Dans un monde en pleine transformation, pivotant de l’Atlantique vers le Pacifique, avec un parapluie américain qui s’éloigne, l’avenir de l’Union dépend plus que jamais de la capacité de ces trois-là à se comprendre, à s’entendre et à avancer en commun. Chacun devra pour cela faire sa part du chemin et prendre ses responsabilités. Sauf à laisser l’élan sombrer dans le triangle des Bermudes bruxellois, comme lors du dernier conseil européen

21/12/2021 - 10:00 Temps Lecture 14 mn.

 

L’Italie sous tension de Draghi

 

La signature en Italie du traité du Quirinal fin novembre a posé des principes qui font écho à ceux qui avaient été entérinés par le traité de l’Élysée, 48 ans plus tôt. Symétrie dans les formes, certes, bien qu’évidemment dans une situation très différente. Les traces de fumées tricolores dessinées dans le ciel romain par les patrouilles aériennes de France et d’Italie ont été le puissant symbole d’une volonté d’action commune et d’apaisement des tensions passées.

Le leadership du Président du Conseil a donné le ton en matière d’efficacité et de solidarité au sein de l’Union. Premier bénéficiaire de la mutualisation de la dette, l’Italie est un terrain d’expérimentation de la capacité du continent à se réinventer et à traduire dans les faits le théorème de Mario Draghi sur la dette. L’Italie va-t-elle réussir à convertir le plus grand plan de soutien financier de son histoire en un moteur de croissance et d’innovation ? L’enjeu, majeur pour le pays, l’est aussi pour ses partenaires, à commencer par la France. Le traité a identifié plusieurs secteurs clés : dans les domaines de la mobilité, de l’énergie, de la défense et de l’espace par exemple.

Récemment l’industrie automobile et la finance, avec Stellantis et Euronext ont offert des succès comme avant eux le luxe, l’assurance, l’optique ou les semi-conducteurs. Il y a beaucoup d’autres chances à saisir, des télécoms et de la digitalisation via la fibre, aux infrastructures, aux transports, la santé ou l’agroalimentaire. Le lien franco-italien pourra se traduire dans les négociations sur la réglementation à Bruxelles chaque fois - et c’est souvent le cas - où nos intérêts convergent. Il faudra aussi être ambitieux dans notre coopération en direction de la Méditerranée et de l’Afrique, tant du point de vue de l’aide au développement, de la sécurité, que du contrôle des flux migratoires.

Reste l’éléphant sur la table : au moment où la France ne pense qu’à "son" élection présidentielle, une autre en Italie se déroulera au début de l’an prochain, dont les enjeux sont majeurs pour toute l’Europe. Mario Draghi sera-t-il candidat ? Sera-t-il élu ? Tout laisse penser qu’il le souhaite, pour pouvoir continuer à travailler pour le pays sans être gêné par les manœuvres des partis politiques. Ce serait une évolution à la française, avec un Président fort et un Premier ministre sous son autorité directe, qui tordrait quelque peu le cou au fonctionnement institutionnel du pays.

Pourtant le principal obstacle à ce scénario est ailleurs. Si Mario Draghi l’intouchable - devenait Président, son successeur ne bénéficiera pas de la même immunité et plusieurs partis de droite pourraient provoquer des élections anticipées. À l’inverse, la présence pour de nombreuses années de Draghi à la présidence serait un gage de stabilité pour le pays. Un autre scénario consisterait à faire de 2022 une année de transition avant d’élire Mario Draghi un an après. Mais cela non plus n’est pas aisé, sauf à ce que le président Mattarella y consente, ce qui ne semble pas le cas, et à ce qu’il y ait un accord des partis sur le sujet. Il y a enfin l’hypothèse d’une présidence nouvelle pour laquelle plusieurs noms circulent, dont celui de la ministre de la Justice Marta Cartabia. On le voit, la stabilité politique de l’Italie n’est pas assurée et c’est toute l’Europe alors qui serait en risque de déséquilibre.

 

L’Allemagne apaisée de Scholz

 

L’Allemagne n’en est pas là. Plutôt, elle n’en est plus là. Car toutes sortes de situations dangereuses auraient pu sortir des récentes élections. C’est tout le contraire qui s’est produit. Une coalition a succédé à une autre, sans drame ni cris. Les partis extrémistes ont été marginalisés. Le débat électoral, loin de regarder en arrière en pleurnichant sur le monde d’avant, s’est résolument projeté vers l’avenir comme en témoigne le titre du programme gouvernemental "oser plus de progrès". Remarquons la capacité d’adaptation du pays et de sa classe politique. Le gouvernement s’est mis en place somme toute assez rapidement.

Il a négocié un accord cohérent qui a permis de trouver un équilibre entre des verts dépensiers pour la transition énergétique, des libéraux gestionnaires rigoureux des comptes, et des sociaux-démocrates pro-industriels favorables au relèvement des minimas sociaux. Le gouvernement s’est même montré souple sur les règles européennes, en acceptant d’ouvrir le dossier des 3 % de déficit et en parlant de "souveraineté européenne".

Le nouvel exécutif allemand a pris soin de réserver sa première visite à la France, comme l’avait fait Angela Merkel, et ses prédécesseurs. Le nouveau chancelier est bien connu des dirigeants français, à la différence du reste de son gouvernement. Les deux pays avancent de concert, avec des grands projets structurants pour l’avenir du type Airbus, par exemple en matière d’Europe des paiements. Pourtant des divergences importantes demeurent, notamment sur le mix énergétique ; avec au-delà du choix unilatéral allemand contre le nucléaire, le débat sur la taxonomie.

Nos partenaires savent que l’exclusion du nucléaire français est une ligne rouge à ne pas franchir. Il y a aussi les questions de défense : le rapport de force reste activé en matière industrielle, tandis que sur le plan politique ces sujets sont moins prioritaires qu’ils ne l’étaient dans le passé, par exemple à l’époque du débat sur les SS20. La perte de crédibilité américaine aggravée par la triple vexation de l’Afghanistan, de l’Australie et du long refus d’entrée sur leur sol pour les Européens n’a pas suffi à donner l’alarme. Le fait que des missiles russes puissent aujourd’hui atteindre Berlin ne suscite en Allemagne aucune réaction, du moins tant que des opérations militaires hostiles ne sont pas engagées contre ses voisins par Moscou. Enfin il y a l’Euro et la politique de la BCE : dans cette zone monétaire où nous sommes avec les Grecs le seul pays déficitaire pour sa balance commerciale et de surcroît plus lourdement endettés que jamais, nous ne serons pas en position de force à l’avenir.

 

La France inquiète de Macron

 

La France attend quant à elle ses élections tout en prenant les commandes de la présidence de l’Union. Sur le plan national, le débat trahit l’incompréhension dans le grand public de sujets fondamentaux comme la dette ou les retraites. Il est en revanche dominé par le repli sur les questions identitaires. Les discours populistes ont imposé leur code aux médias et aux réseaux sociaux, encourageant l’amateurisme et l’intolérance. Sommes-nous capables de rompre avec ce logiciel ? C’est ce qu’a commencé à faire le Président dans son intervention sur "Où va la France ?"

Il appartient aux candidats qui se projettent dans la modernité de susciter pendant la campagne l’envie d’avancer, plutôt que de laisser la peur préconiser le retour en arrière. À eux aussi de faire la pédagogie nécessaire pour que les réalités économiques l’emportent sur la fiction des marchands d’illusions sur la dette ou les leçons de morale wokistes et autres billevesées. La perspective ou la seule hypothèse d’une coalition populiste qui se hisserait au second tour de l’élection, suffit à créer des sueurs froides à tous nos partenaires.

France, Allemagne, Italie, à chacun de jouer sa partie et de faire un bout du chemin. Nous avons plutôt bien commencé à paver le nôtre. Sur le plan politique, on l’a vu, la France entretient avec les deux autres une proximité d’échange essentielle et les dirigeants actuels de nos trois pays n’ont pas été aussi bien alignés depuis longtemps.

Sur le plan des entreprises et donc du monde économique réel, le bilan est aussi positif. En créant depuis 2018 le forum économique franco-italien des entreprises avec ses homologues de la Confindustria, le Medef a construit le troisième côté d’un triangle jusque-là articulé autour de la seule Allemagne. Les réunions annuelles à haut niveau ne se déroulaient en effet que pour le franco-allemand (à Évian) et pour le Germano-italien (à Bolzano). Le Medef a pu en outre susciter la réunion d’une trilatérale avec les équipes dirigeantes des trois fédérations pour échanger selon les règles de Chatham House, - c’est-à-dire dans la confidentialité - leurs vues et les partager avec de grands acteurs économiques et avec les gouvernements. Tenu à Paris en novembre dernier, ce trilogue a notamment permis de mettre en évidence des interrogations partagées sur la conception du cheminement de la transition énergétique et ses conséquences économiques et sociales.

Ainsi la France dispose-t-elle désormais d’instruments de coopération et d’influence pour un développement équilibré de l’Europe, la rénovation de quelques-unes de ses règles de fonctionnement et les changements destinés à favoriser notre autonomie stratégique. Le problème chez nous est ailleurs, il est dans la société civile. Car si le discours populiste a fait de l’Europe un bouc émissaire facile, en mettant l’accent sur ce qui ne marche pas, on ne peut s’en étonner. Ce qui est choquant c’est le silence en retour quand les choses fonctionnent. Le traité du Quirinal est seulement le second traité de cette espèce signé par la France depuis la seconde guerre mondiale : un événement considérable donc… mais seulement en Italie où toute la presse titrait dessus. Rien de tel en France où les revues de presse du matin - y compris celles du service public - s’en tenaient à du rédactionnel sur Messieurs Zemmour et Hulot et celles du lendemain, à la rencontre avec le Pape. Comme souvent, pour mieux convaincre les autres, la France aura besoin d’abord de se convaincre elle-même.

 

Le triangle des Bermudes de Bruxelles

 

Situation incroyable où le monde bouge à grande vitesse alors que l’Europe est en pleine recomposition des trois côtés de son triangle d’or. Le Conseil européen s’en est ressenti. Le 16 décembre, il accueillait le nouveau chancelier allemand, Olaf Scholz, le nouveau chancelier autrichien, Karl Nehammer, et la nouvelle Première ministre suédoise, Magdalena Andersson. Suivront les Hollandais avec leur nouvelle coalition et les futurs vainqueurs des consultations italiennes et françaises.

Résultat : les décisions importantes ont sombré comme dans le triangle des Bermudes. Celles sur l’énergie ont été renvoyées à plus tard. On peut avoir aussi de sérieux doutes sur la capacité de la Commission à publier en décembre son acte délégué sur la taxonomie décidant de l’inclusion ou non du nucléaire et du gaz. Sur la Covid, les 27 n’ont pu décider mieux que d’affirmer "l’importance d’une approche coordonnée" ; le contraire eut été étonnant. Quant aux relations internationales, des avertissements ont bien été adressés à Moscou sur la Biélorussie et l’Ukraine, et une solidarité affichée envers la Lituanie qui subit des pressions chinoises.

Mais faute de crédibilité de l’Alliance Atlantique et tant que les Européens - et d’abord les Allemands - n’évolueront pas sur la politique de défense - ne serait-ce pour commencer qu’en Méditerranée - ces paroles n’impressionneront hélas pas grand monde… L’Europe pour avoir une chance d’exister a plus que jamais besoin de l’alignement économique et politique au sein de son triangle d’or.

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