Chroniques / Yves de Kerdrel
Chroniques
Yves de Kerdrel
Chronique
La grande faillite de l’État actionnaire
par Yves de Kerdrel
Nomination chez Orange au mépris de l’avis du comité de gouvernance, « braquage » de la rente nucléaire d’EDF, forte dépréciation du portefeuille des participations cotées… L’État actionnaire est trop présent sur les sujets humains et absents sur les sujets stratégiques. Ce qui pose la question de l’utilité de l’APE.
Après avoir démissionné à la suite de sa condamnation – horriblement injuste – dans l’affaire Tapie, Stéphane Richard s’était un petit peu lâché dans une interview accordée à des journalistes du Point. Il avait expliqué à quel point c’était difficile de diriger un groupe comme Orange avec comme actionnaire à 23 %, l’État français via l’Agence des Participations de l’État. Avec des exemples précis à la clé comme un accord qu’il souhaitait conclure avec Vodafone et qui aurait changé le paysage européen des télécoms. Ce que l’État a bloqué sans même expliquer pourquoi. Ou bien lorsqu’il a négocié le rachat de Bouygues Telecom moyennant l’entrée du groupe Bouygues au capital d’Orange. Une opération qui ne semblait pas poser de problèmes en termes stratégiques mais qui gênait l’État car elle aurait permis à l’actionnaire de TF1 d’avoir 10 % d’Orange. L’État a donc demandé de limiter cette participation à 9 %. Ce qui a évidemment entraîné le retrait de Martin Bouygues et l’échec de ce mouvement de consolidation.
Depuis quelques jours l’attention du marché se focalise sur EDF qui fait l’objet d’un véritable "braquage" organisé par l’improbable duo Barbara Pompili – Bruno Le Maire. L’électricien français qui est coté en bourse, mais dont l’état détient 83 % du capital exploite 56 réacteurs nucléaires – dont trop sont en arrêt actuellement – mais qui produisent une électricité très bon marché que le monde entier nous envie. Depuis que la concurrence a été mise en œuvre, le prix de revente aux opérateurs alternatifs est fixé par l’état à 42 euros le Mégawattheure dans la limite d’un plafond de 100 Térawattheure par an. Mais face au besoin accru d’électricité de la part des particuliers et surtout des entreprises – décarbonation oblige – le gouvernement a décidé, dans le secret de son cabinet d'augmenter de 20 térawattheures (TWh) le volume d'électricité vendu à prix réduit par EDF à ses concurrents.
Concrètement, EDF doit vendre aux fournisseurs d’électricité un certain volume d’électricité à un prix de vente fixe, c'est-à-dire non soumis aux aléas du marché et des volumes de production. L’état espère ainsi limiter la flambée des hausses de prix de vente de l’électricité aux particuliers mais aussi pour toutes les petites entreprises de moins de dix salariés. Parenthèse : comme la mesure n’est pas ciblée, elle va aussi profiter à Google, Facebook, Netflix qui sont de très gros consommateurs d’électricié. Maigre consolation : pour contrebalancer ce manque à gagner pour EDF, le prix de ces volumes additionnels est révisé à 46,2 euros/le mégawattheure. Mais en fait le manque à gagner pour EDF est estimé à 8 milliards d’euros, compte tenu du prix auquel l’électricien aurait pu vendre son électricité sur le marché spot.
La politique de Gribouille de l’état-actionnaire
Cette affaire est incroyable et elle illustre la politique de Gribouille de l’État-actionnaire. Gribouille, rappelons-le est ce personnage connu pour s’être jeté dans un étang afin d’éviter d’être mouillé par la pluie. L’état a voulu de la même manière limité la hausse des prix de l’électricité aux particuliers dans une période préélectorale marquée par les préoccupations de pouvoir d’achat. En outre il a pris une mesure à l’automne "capant" jusqu’à la fin du printemps la hausse des prix. Ce qui va lui couter environ 15 milliards. Une somme qui ne figure pas dans le projet de loi de finances pour 2022. En imposant à EDF cette revente à prix cassé, il a voulu diminuer cette dépense non budgétée. Mais il a oublié qu’il est l’actionnaire très majoritaire d’EDF. Et que les 8 milliards de manque à gagner de l’électricien ont pesé sur sa valorisation boursière et vont peser sur ses capacités de financement à venir.
Ainsi en quelques semaines la capitalisation boursière d’EDF a chuté de plus de 16 milliards. Et les conséquences patrimoniales pour l’état sont une moins-value latente de 13,5 milliards. Au moins Bercy, en prenant cette décision absurde, qui nous ramène à l’époque du blocage des prix, a fortement contribué, nolens volens, à ressouder le corps social de l’entreprise. A tel point que l’on a pu entendre des représentants de la CGT regretter qu’EDF soit privé des avantages offerts par le marché de l’électricité. Les libéraux ne sont plus forcément où on pense les trouver…
Comment a-t-on pu privatiser la rente nucléaire ?
Le péché originel de toute cette affaire tient à la cotation d’EDF, voulue par Dominique de Villepin lorsqu’il était premier ministre. Il est invraisemblable que la Commission de Privatisation, à l’époque, et la Direction du Trésor n’ait pas pensé que l’État vendait à des actionnaires français et étrangers les titres d’une société dont le principal actif sont ses centrales nucléaires. Des centrales qui ont été construites en série sur une décision de Georges Pompidou avec l’argent du contribuable. Le sujet est d’ailleurs le même pour les autoroutes, à la différence près qu’il s’agit de concessions. Depuis deux ou trois ans, le Trésor et le Corps des mines s’évertuent à corriger cette erreur gigantesque. D’où le fameux projet H qui passerait par une renationalisation d’EDF. Puis une cotation de sa seule partie commerciale et services.
Mais ce projet H dont on parle depuis au moins deux ans est toujours à l’état d’un fichier PowerPoint. Ce qui témoigne une fois encore de l’inaction de l’Agence des Participations de l’État et de l’incapacité de Bercy à prendre les décisions nécessaires dans l’intérêt de ces sociétés. Le sujet Orange est là encore très démonstratif. Depuis l’automne, l’état cherche un directeur général pour ce groupe aux enjeux colossaux dans l’ère numérique que nous vivons, ainsi qu’un Président non exécutif, chargé d’animer les discussions du conseil d’administration. Il semble avoir enfin trouvé des personnes de qualité pour succéder à Stéphane Richard. Mais le préalable nécessaire aurait été de leur fournir une feuille de route. Quand on est actionnaire à 23 % d’un groupe, on a le devoir de l’aider à définir sa stratégie. Dans ce cas précis, ce sont les candidats au poste de directeur général qui sont arrivés chez le chasseur de têtes ou devant le comité de gouvernance avec leurs propres idées. Et malgré tout cela l’État qui a déjà failli chez Orange par son absence de stratégie a décidé de choisir une personnalité autre que celle recommandée par le chasseur de têtes et le conseil d’administration. Ce qui est une violation complète des règles de bonne gouvernance.
Pourquoi l’APE n’a pas tenu ses promesses
Lors de la création de l’Agence des Participations de l’État en 2004, je me souviens avoir été invité à déjeuner par Denis Samuel-Lajeunesse, son premier directeur général, qui m’avait expliqué la raison de la création de cette Agence. Il m’avait expliqué qu’il y avait deux buts. D’une part se comporter comme un actionnaire professionnel en aidant les patrons d’entreprises publiques à définir leur stratégie, de manière que ces sociétés créent de la valeur comme n’importe quel groupe côté. D’autre part en veillant à ce que ces groupes se plient à une bonne corporate governance. D’où la création d’un vivier d’administrateurs professionnels parmi d’anciens industriels et financiers. Ce qu’il décrivait était séduisant. Et très vite avec l’affaire Areva – qui a couté au moins 15 milliards d’euros au contribuable – on a pu voir que cette APE n’avait finalement que bien peu de capacité d’action. Depuis, cela n’est allé qu’en se dégradant. Et le "nouveau monde" que promettait cette Agence a laissé la place à un très "ancien monde" où un ministre se permet de dire qu’il faudrait nommer une femme à la tête d’Orange. Sans autre argument. Ce qui ne suscite aucune réaction.
La manière dont l’État a laissé agir Carlos Ghosn est une autre illustration de cette faillite complète du système d’économie mixte cher à Lionel Jospin et aux adeptes du fameux "ni-ni" (ni-privatisation, ni nationalisation). A tel point que l’intéressé s’est vu retoquer son salaire en assemblée générale, avant de convoquer un conseil d’administration pour le lui réattribuer… Ces mœurs auraient pu susciter une vigilance un peu plus grande sur la manière dont l’industriel fugitif finissait par confondre son argent et celui de l’Alliance Renault-Nissan. Il est décidément bien loin le temps où Alain Madelin était ministre de l’Industrie. Et où interrogé sur la manière dont il envisageait son poste, celui qui était alors un jeune politicien avait répondu que son travail serait terminé quand il pourrait fermer la porte de ce ministère, estimant que l’état n’a pas à se mêler d’industrie. C’était il y a trente-cinq ans… et l’on pouvait encore rêver !
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