Chroniques / Jean-Baptiste Noé
Chroniques
Jean-Baptiste Noé
Chronique
Ukraine : l’enjeu énergétique de l’Europe
par Jean-Baptiste Noé
L’Ukraine, ses terres arables et son carrefour gazier. Deux enjeux énergétiques majeurs qui concernent grandement les Européens, pourtant absents du bras de fer entre Russie et États-Unis. Le rachat des céréales par la Chine et le risque de coupure de gaz par la guerre devraient pourtant alerter les pays d’Europe, car c’est pour eux une faiblesse de taille.
Frédéric Bastiat disait qu’en économie il y a ce que l’on voit et ce que l’on ne voit pas. De même, en géopolitique, il y a les événements visibles, au premier plan, et les jeux de seconds rideaux qui, à terme, peuvent se révéler beaucoup plus importants. C’est le cas de l’Ukraine où l’enjeu des tensions actuelles est certes l’affrontement entre les États-Unis et la Russie, mais où se profile à l’arrière la mainmise sur l’énergie.
Parce que l’Europe vit depuis plusieurs décennies dans l’abondance, grâce à son travail et à ses innovations technologiques, elle a oublié que les pénuries peuvent exister et pas seulement à la télévision, dans des pays lointains. La question énergétique est double. Elle concerne l’énergie pour les hommes (la nourriture) et l’énergie pour les machines (l’électricité, le pétrole). L’économie, c’est de l’énergie développée et transformée. Sans accès aux sources énergétiques, il n’y a ni puissance ni même existence.
L’Ukraine et les terres arables
Il y a à peine une quinzaine de pays dans le monde qui produisent suffisamment de nourriture pour combler leur population et pour exporter. La France figure parmi cette courte liste ainsi que l’Ukraine, dont les immenses plaines fournissent les céréales dont l’Europe a besoin. L’Ukraine a toujours été le grenier à blé de l’Europe et de la Russie et donc un enjeu essentiel de contrôle pour permettre d’accéder aux céréales nécessaires. Or parmi les grandes puissances, la Chine seule n’est pas autosuffisante et n’a pas les moyens de nourrir sa très nombreuse population.
Non seulement sa population augmente, mais les besoins alimentaires des Chinois croissent également. Leurs modes alimentaires évoluent. Elles se détachent du riz traditionnel pour tendre vers des pratiques plus occidentales. Ce qui signifie un besoin plus grand en céréales transformées. Or la Chine manque de terres arables. Une partie de son territoire, comme le Tibet, est trop montagneuse pour disposer de larges plaines, et le nord et le centre sont des déserts arides, impropres à la culture. Certes la Chine a entrepris de grands travaux d’irrigation, mais cela n’est pas suffisant, d’autant plus que le temps presse.
Pékin s’est donc lancé dans une politique mondiale d’achat de terre. En Australie, en Afrique et désormais en France et en Ukraine. Si en France le modèle des Safer peut être un frein à ces achats, en Ukraine les possibilités d’acquisitions sont nombreuses, surtout avec des dirigeants corrompus et en manque de capitaux, donc prêts à négocier des contrats intéressants pour eux.
La Chine est désormais un client privilégié du blé ukrainien, dont elle espère pouvoir connecter le pays à ses mégapoles avec son projet de routes de la soie. Quand tout le monde écoute les bruits de bottes et regarde les tensions rejouées de la guerre froide, c’est une autre pièce qui est en train de se mettre en place, fragilisant la souveraineté alimentaire de l’Europe. L’Ukraine est une proie facile pour des entreprises chinoises peu scrupuleuses qui peuvent manipuler ses hommes politiques.
La hausse continue des prix du blé et de l’ensemble des céréales rend pourtant ce marché essentiel pour les pays d’Europe. D’autant qu’avec le programme Farm to fork de l’Union européenne, c’est une baisse de près de 20 % de la production céréalière qui est prévue, notamment à cause de la diminution de 10 % des surfaces agricoles impliquée par le plan européen. Si tel devait être le cas, le blé ukrainien sera essentiel pour nourrir les Européens, à moins qu’il ne soit parti avant dans la bouche des Chinois…
Un carrefour du gaz
Autre enjeu énergétique majeur, pour les machines cette fois, le gaz. C’est par l’Ukraine que passe une partie des gazoducs russes ainsi que ceux qui proviennent d’Asie centrale. Qu’une guerre se déclenche en Ukraine et c’est une partie du gaz qui alimente l’Europe qui n’est plus accessible. Certes le continent peut compter sur le gaz de la mer du Nord, en moins grande quantité, ou sur les découvertes de la Méditerranée orientale, mais pas encore totalement opérationnelle.
Reste que le carrefour ukrainien demeure essentiel. Surtout à un moment où la France voit un grand nombre de ses centrales nucléaires en arrêt pour travaux ou problèmes de sécurité, où l’Allemagne a fait le choix de l’intermittence éolienne, du charbon et du gaz russe et où la Belgique a décidé de fermer ses centrales nucléaires, c'est-à-dire d’acter sa dépendance au gaz de Moscou. Chacun comprend que lorsqu’il y a plus de demandes, ce n’est pas le bon moment pour qu’il y ait moins de production. C’est pourtant ce qui peut arriver sur le gaz ukrainien.
La hausse des prix de l’électricité impacte toute la chaîne industrielle française et européenne et donc diminue la compétitivité des industries du continent. Si cela s’additionne à une hausse du prix des céréales et des autres matières premières, il y a tous les ingrédients d’un cocktail plus dangereux que le bras de fer entre Russes et Américains. Le "pouvoir d’achat" ne se résout pas uniquement par des mesures nationales tant il est lié aussi aux grands marchés mondiaux.
Jean-Baptiste Noé est Docteur en histoire économique, ancien auditeur civil de l'École de guerre, Rédacteur en chef de Conflits et Directeur d'Orbis Géopolitique.
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