Chroniques / Jean-Baptiste Noé
Chroniques
Jean-Baptiste Noé
Chronique
Comment les routes de la drogue irriguent l’économie
par Jean-Baptiste Noé
La mondialisation criminelle épouse les flux de la mondialisation économique. Producteurs, consommateurs, trafiquants dessinent des routes de la drogue qui financent les réseaux mafieux et terroristes.
La planète drogue dispose de trois grands lieux de production. Pays andins et la Colombie pour la cocaïne, Maroc pour le cannabis, Afghanistan pour le pavot (héroïne). À ces trois espaces géographiques anciens s’ajoutent depuis quelques années les drogues de synthèse produites en laboratoire. Les Indiens ont longtemps dominé ce marché, exportant leur production en Europe via l’Afrique. La grande nouveauté de la décennie 2010 est venue d’Afrique, passée du statut de carrefour et de transit de la drogue à celui de producteur et de consommateur.
La baisse des prix indue par les drogues de synthèse rend désormais accessibles certains produits aux populations africaines qui n’avaient pas jusqu’à présent les moyens de se fournir. Dans les "pharmacies par terre" de Bamako ou de Lagos pullulent les petites gélules de méthamphétamine et de tramadol consommées par ceux qui exercent des travaux physiques pénibles. Plutôt que de faire transiter leur marchandise par l’Afrique, les producteurs indiens sont de plus en plus nombreux à installer leurs laboratoires au Nigéria et en Afrique de l’Ouest, à la fois pour satisfaire le marché local et pour exporter plus facilement vers l’Europe.
Le golfe de Guinée est devenu aujourd'hui la porte d’entrée des cartels de la drogue sud-américains qui ont tissé alliance avec les systèmes criminels africains et les hommes politiques corrompus. La drogue circule des Caraïbes jusqu’aux ports d’Afrique de l’Ouest, soit par petits avions soit par bateaux ou sous-marins spécialement affrétés pour des allers simples. Les mouvements djihadistes trouvent dans le trafic de drogue de quoi financer leurs luttes et couvrir les frais des achats d’armes et d’hommes. Au carburant de l’idéologie s’ajoute celui de la manne financière de la drogue, ce qui assure de solides appuis dans les régions déstabilisées.
Des prises en forte hausse
L’une des missions de la Marine nationale française est de lutter contre les trafiquants de drogue en interceptant les bateaux. Les chiffres fournis pour l’année 2021 démontrent une très forte augmentation des prises. Entre 2006 et 2017, les prises ont oscillé entre 2 000 et 13 000 kilos par an, avec des années plus ou moins fastes (3 466 kg en 2010 ; 13 002 kg en 2013). 2018 et 2019 ont témoigné d’une très forte augmentation avec des prises dépassant les 15 000 kg. 2021 signe une année exceptionnelle avec 44 825 kg saisis. Est-ce un rattrapage par rapport à une chute en 2020 à cause des différents confinements (8 659 kg) ou bien une tendance lourde destinée à durer ?
Toujours est-il que ces prises records représentent un montant de près de 2 milliards d’euros. Comme toujours en termes de saisie de drogue, le total pris permet difficilement de connaître le total passé. L’augmentation des saisies est la conjonction entre une hausse de la consommation et donc de la production et une amélioration de l’efficacité de la marine française dans la lutte contre les trafics. Des évolutions juridiques récentes ont permis de simplifier les procédures administratives à la suite des saisies, les marins pouvant désormais détruire directement les marchandises interceptées.
La géographie des saisies dessine une géopolitique de cette planète de la drogue. En Polynésie française la marine a saisi 52 kg de cannabis, soit moins de 1 % du total des saisies. Dans les Antilles et le golfe de Guinée c’est essentiellement de la cocaïne qui a été interceptée et un peu de cannabis pour un total de 27 % des saisies. Le porte-hélicoptères amphibie Dixmude a ainsi intercepté 6 068 kg de cocaïne dans le golfe de Guinée.
Mais près de 75 % des saisies de la marine française se font dans l’océan Indien et concernent l’héroïne, les méthamphétamines et le cannabis. Le Tonnerre a ainsi saisi 6 333 kg de cannabis et le Nivôse 1 260 kg d’héroïne et 1 751 kg de méthamphétamines. Ce sont au total huit bâtiments qui ont participé à ces saisies. La nature des drogues interceptées confirme la géographie classique de la production et des flux de la drogue dans le monde.
De l’informel au réel
Si les routes de la drogue sont la face cachée de la mondialisation, celle de la criminalité et de la part sombre, elles se manifestent régulièrement dans le monde réel. Financement des actions terroristes et mafieuses, recyclage de l’argent sale dans les commerces et le bâtiment, déstructuration des quartiers et des groupes humains, la drogue est à la fois le symptôme d’une corruption mentale des sociétés et le facteur de cette corruption. Depuis qu’il est sous la coupe des narcotrafiquants, le Mexique est devenu un État failli, en proie à une violence extrême et endémique avec des groupes de trafiquants parfois plus infiltrés et mieux armés que l’armée mexicaine.
En Europe, ce sont les Balkans qui aujourd'hui courent le risque de devenir des narco-États. Le Kosovo l’est déjà, mais la tache se propage vers l’Albanie et certaines régions de la Serbie. En France, la drogue a longtemps été vue comme irriguant uniquement les "banlieues". C’est désormais une image fausse. Outre les centres-villes, de nombreuses villes moyennes et rurales sont devenues des pôles des trafics, de la vente et de la consommation. Le trafic d’interception de la marine française est essentiel, mais face à la vague de drogue qui grossit, la réponse ne peut être que mondiale dans la lutte contre les trafics internationaux, mais aussi locale, dans l’aide apportée aux toxicomanes pour qu’ils puissent sortir de la drogue et donc, par leur consommation, cesser d’enrichir les trafiquants.
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