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Chroniques / Jean-Baptiste Noé

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Jean-Baptiste Noé

Chronique
Ukraine : le retour de la guerre en Europe
par Jean-Baptiste Noé

L’attaque de l’Ukraine par la Russie est l’aboutissement tragique de 17 ans de crises qui ont vu s’affronter Américains et Russes au sujet de l’Ukraine. Ces attaques mettent un terme au cycle ouvert en 2004 et en ouvrent un nouveau où rien n’est encore certain. La faiblesse structurelle des pays d’Europe est l’autre grand enseignement de cette crise ukrainienne. 

26/02/2022 - 09:30 Temps Lecture 7 mn.

L’attaque russe de février 2022 est l’aboutissement d’une série de désaccords et de tensions commencée en 2004. Depuis cette date, l’Ukraine est le théâtre et l’objet d’une rivalité intense entre les États-Unis et la Russie où aucune des parties n’a voulu céder à l’autre, estimant sa survie menacée.

À la suite des élections présidentielles de 2004, la victoire de Viktor Ianoukovytch fut contestée par une partie de la population, estimant que l’élection avait été truquée. Ce fut le début de la "révolution orange" qui aboutit à l’annulation de l’élection et à la victoire de Viktor Iouchtchenko, opposant du président déchu. La "révolution orange" fut la première confrontation directe entre les États-Unis et la Russie, cette dernière accusant les Américains d’avoir financé les manifestants et soutenu le changement de président. À partir de cette date, la question ukrainienne fut un casus belli entre Moscou et Washington parce qu’il s’y jouait pour les deux pays des intérêts vitaux.

 

Processus de tensions et d’affrontements

 

Désireux de bloquer la Russie et de porter au maximum leur hyperpuissance, les États-Unis étaient décidés à intégrer l’Ukraine dans l’OTAN, en dépit de la promesse faite en 1991 que cela ne serait pas le cas. Pour Moscou, une telle intégration était inacceptable, d’une part parce que la Russie ne souhaitait pas, pour des questions de sécurité stratégique, avoir l’Empire américain à sa frontière, d’autre part parce que l’Ukraine, "petite Russie", berceau historique et culturel de la Rus’, ne pouvait être détachée de la "grande Russie". S’ensuivent dix ans de luttes, de désinformation, de pression entre les deux grands, qui aboutissent aux événements de 2014 et aux manifestations violentes place Maïdan à Kiev.

Alors que l’Ukraine devait intégrer une union douanière russe, elle choisit finalement l’alliance avec l’Union européenne. Chose inacceptable pour la Russie, car vue comme un prélude à l’intégration dans l’OTAN. À ces confrontations extérieures s’ajoutent des luttes internes. Le nouveau gouvernement ukrainien met en place une politique "d’ukrainisation", limitant la pratique de la langue russe, interdisant certains médias et pratiques culturelles russes. La population russophone ukrainienne, majoritaire à l’est du pays, fait alors sécession, plongeant l’Ukraine dans une guerre civile et une partition de fait.

Cela aboutit à la sécession de la Crimée et d’une partie du Donbass. La situation pourrie, alternance de moments de paix et de périodes de guerre de tranchée et de bombardements : en dépit des accords de Minsk (2014) la paix ne fut jamais installée. La volonté des États-Unis d’élargir l’OTAN jusqu’à l’Ukraine avive les tensions, aboutissant aux opérations russes de janvier / février 2022 destinées d’une part à protéger les populations russes du Donbass et de passer d’une autonomie de fait à une indépendance de jure et d’autre part à clore la question otanienne en évitant de façon définitive que l’Ukraine n’intègre l’organisation.

 

La facture des Occidentaux

 

Que Vladimir Poutine ait assumé la guerre, s’y soit préparé et n’ait pas hésité à la faire est une chose, mais les Occidentaux ne peuvent se dédouaner de leurs propres fautes. On ne peut pas défendre le droit international, la démocratisation du monde et le dialogue et s’en abstraire soi-même. Entre les mensonges de 2003 sur les armes de destruction massive et la guerre en Irak sans l’accord de l’ONU, l’indépendance arrachée du Kosovo, faisant de cette région un État mafieux aux portes de l’Europe, l’intervention en Libye de 2011, aboutissant au renversement de Kadhafi et de l’État libyen, au mépris de la résolution de l’ONU qui n’avait pas donné mandat pour cela, le soutien aux "rebelles" syriens, c'est-à-dire à des mouvements islamistes, les Occidentaux n’ont pas montré l’exemple du respect du droit international. Tant que les États-Unis étaient hyperpuissants, ils pouvaient imposer leur volonté au reste du monde, désormais que le retour de la Chine et de la Russie est acté sur la scène mondiale, ils sont limités dans leurs interventions.

 

Où est l’Europe ?

 

L’Europe est la grande perdante de cette opération militaire. Depuis 2014, l’Allemagne et la France sont incapables de faire appliquer les accords de Minsk. Pris dans la tourmente, les Européens ont compté les points échangés entre Russes et Américains sans pouvoir intervenir dans le match. Trente ans après la chute de l’URSS, la fracture européenne n’a pas été réparée. L’intégration de la Russie dans un espace européen allant de l’Atlantique à l’Oural n’a jamais été pensée et même l’intégration des pays d’Europe de l’Est soulève de nouvelles difficultés.

L’Europe de la Défense est un mirage : c’est l’OTAN qui est la véritable armée européenne, ce qui satisfait de nombreux gouvernements. Sur le continent, seule la France dispose d’une armée digne de ce nom, mais qui rencontrerait des difficultés à soutenir un choc de haute intensité. Nous devions célébrer le trentième anniversaire de la chute de l’URSS et des indépendances et voici que nous sommes revenus trente ans en arrière, avec un nouveau rideau de fer et toujours des Européens impuissants. La guerre n’est pas encore finie mais il sera nécessaire aux Européens de se rendre compte que l’histoire et la politique sont tragiques, ce qui nécessite de revoir la façon de bâtir la paix et la stabilité en Europe.

 

Jean-Baptiste Noé est Docteur en histoire économique, ancien auditeur civil de l'Ecole de guerre, rédacteur en chef de Conflits et Directeur d'Orbis Géopolitique

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